A ROUSSEAU
C'était cette manifestation qu'attendait Coeter de Saidt^ Victor : il se cramponna aux motHureri des cariàtideâ qui soutenaient les avant-scènes, appuya son pied âur une corniche des baignoires, et parvint; poussé, aidé , soulevé par vingt personnes, à Tavant- scène de Barras.
Barras, qui ne savait pas ce que lui voulait Goster, et qui, tout en ignorant ce qui venait de se passer chez la belle Aurélie de Saint-Amour, ne tenait pas lé jeune homme poiir un de ses meilleurs amis, fit roulôr son fauteuil d'un pas en arrière.
Goster vit le mouvement.
— Excusez-moi, citoyen général Barras, lui dit-il en riant, ce n'est point à vous que j'ai affaire; mais^ comme vous, je suis député, député pour jeter à bas de Boû socle le buste que voici.
Et, montant debout sur le balcon d'avant*scène^ il soufQeta de son bâton le buste de Marat^ qui vacilla sur sa base^ tomba sur le théâtre et se brisa en mille morceaux, au milieu des applaudissements presque unanimes de la salle.
Bn même temps> même exécution se faisait siii* le buste plus innocent de Lepelletier de Saint-Fargeau, tué le 20 janvier par le garde du corps Paris.
Lés mômes acclamations accueillirent sa chute et son anéantissement.
Puis deux mains élevèrent un buste au-dessus de Pbrchéfitre en disant :
— Voilà un buste de Voltaire !
Cette offre était à peine faite» que le buste volait de main en main, et, par une espèce d'échelle de Jacob, montait à la hauteur du socle vide.
Le buste de Rousseau suivait de Tautre côté un trajet pareil, et les deux bustes s'installaient sur leur socle au milieu des
applaudissemeiits, des bourras et des bravos de toute ia salle.
Cependant Coster de Saint-Victor, debout sur ie balcon de l'avant-scène de Barras, retenu d'une main au cou d'un griffon qui faisait saillie, attendait que le silence fût rétabli.
11 eût attendu longtemps, s'il n'eût fait signe qu'il voulait parler.
Lés cris « Vive l'auteur à*Émile^ du Contrat social^ de la Nouvelle Héldîse, et ceux de « Vive l'auteur de Zaire^ de Mahomet et de la Ilenriade , s'éteignirent enfin , et, comme tout lé monde cHait : « Gôsteh veut parler! Parlé, Gosier i nous écoutons 1 Chut! chut! silence! » Coster fît un second signe, et, jugeant que sa voix pouvait être entendue, il dit:
— Citoyens, remerciez le citoyen Barras, ici présent dans cette loge.
Tous les yeux se tournèrent vers Barras.
— • L'illustre général a la bonté de me rappeler qiiè le
môme sacrilège dont nous, venons de faire justice ici existe dans la salle des séances de la Convention. En efTet» les deux tableaux expiatoires, représentant la mort de Marat et celle de Lepelletier de Saint-Fargeau» dûs au pinceau du terroriste Davidy sont pendus aux murailles.
Un cri sortit de toutes les bouches :
— A la Convention, amis! à la Convention!
— Le citoyen, Texcellent citoyen Barras se chargera de nous en faire ouvrirjes portes. — Vive le citoyen Barras!
Et toute la salle, qui avait hué Barras à son arrivée, cria :
— Vive Barras!
Quant à celui-ci, tout étourdi du rôle que Coster de Saint- Victor lui faisait jouer dans ses comédies, rôle dans lequel il n'était pour rien, bien entendu, il se leva, saisit son pardessus, sa canne et son chapeau, et, s'élançant hors de sa loge, se précipita dans les escaliers pour gagner sa voiture
Mais, quelque rapidité qu'il mît à sortir du théâtre, Coster, qui avait sauté du balcon sur la scène, qui avait disparu par le manteau d'Arlequin en criant : « A la Convention, mes amis! » Coster, qui était descendu par Tescalier des artistes, sonnait à la porte d'Aurélie avant que Barras eût fait appeler sa voiture.
Suzette accourut, quoiqu'elle n'eût pas reconnu la manière de sonner du général, et peut-être même parce qu'elle ne l'avait pas reconnue.
Coster se glissa rapidement par la porte entr'ouverte.
— Cache-moi dans le boudoir, Suzette, dit-il. Le citoyen Barras va venir dire lui-môme à ta maîtresse que c'est moi qui mange son souper.
A peine avait-il prononcé ces mots, que l'on entendit lo bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la porte de la rue.
— Eh! vite! vite! dit Suzette ouvrant celle du boudoir.' Goster de Saint- Victor s'y précipita.
Un pas pressé retentit dans l'escalier.
— Eh! venez donc, citoyen général! dit Suzette. J'avais deviné que c'était vous, et, vous le voyez, je vous tenais ia porte ouverte. Ma maîtresse vous attend avec impatience.
— A la Convention! à la Convention! criait une troupe do jeunes gens qui passaient dans la rue, en frappant les colonnes avec leurs bâtons.
— Ah! mon Dieu! qu'est-ce encore? demanda Aurélie en apparaissant à son tour, belle d'impatience et d'inquiétude
— Vous le voyez, chère amie, répondit Barras, une émeute qui me prive du bonheur de souper avec vous. Je viens vous le dire moi-môme, afin que vous ne doutiez pas de mes regrets.
— Ahl quel malheur! s'écria Aurélie. Un si beau souper!...
— El un si doux tôte-à-tôtel ajouta Barras en essayant de pousser un soupir mélancolique. Mais mon devoir d'homme d'État avant tout.
— A la Convention ! hurlait Témeute.
' — Au revoir, ma belle amie, dit Barras en baisant respectueusement la main d'Aurélie. Je n'ai pas un instant à perdre si je veux arriver avant eux.
Et, iidôle à son devoir, comme il le disait, le futur directeur ne prit que le temps de récompenser la fidélité de Suzelte, en lui fourrant une poignée d'assignats dans la main.
Après quoi, il descendit rapidement l'escalier.
Suzette referma la porte derrière lui^ et, comme elle don* naît un double tour à la clef et poussait les verrous :
— Ëh bien, dit sa maîtresse, que fais-tu?
— Vous le voyez, madame^ je ferme la porte* ^ >- Et Goster, malheureuse?
— Tournez-vous donc, madame, dit Suzette.
Aurélie poussa un cri de surprise et de joie.
Cosler, sorti du boudoir sur la pointe du pied, se tenait derrière elle, à demi incliné, et le coude arrondi.
— Citoyenne, lui dit-il, me ferez-vous l'honneur d'accepter mon bras pour passer dans la salle à manger?
— Mais comment avez- vous fait? Gomment vous y ôtesvous pris? Qu'avez-vous inventé?
— On vous racontera cela, dit Coàter de Saint- Victor, en mangeant le souper du citoyen Barras.