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LA NUIT DU 12 AU 13 VENDÉMIAIRE

Delaunay (d'Angers), membre du gouvernement, monte à la tribune, pour répondre en son nom.

— Citoyens, dit-il, on m'annonce à l'instant môme que la section Le Peletier est cernée de toutes parts.

Les applaudissements retentissent.

Mais, au milieu des applaudissements, une voix, qui les domine, crie :

— Cela n'est pas vrail

— Et moi, continue Delaunay, j'affirme que la section est

investie.

^ Gela n'est pas vrai! répète la même voix avec plus de

force; j'arrive delà section : nos troupes se sont retirées, et les sectionnaires sont maîtres de Paris.

En ce moment, on entend un grand bruit dans les corridors, des pas, des cris, des vpciférations. Un flot de peuple s*engouffre dans la salle, terrible et bruyant comme une ma* rée qui monte. Les tribunes sont envahies. Le flux arrive jusqu'au pied de la tribune.

Les cent voix de cette foule crient :

~ Des armes! des armes 1 Nous sommes trahis! À la barre le général Menou!

— Je demande, dit Ghénier de sa place et en montant sur son banc, je demande qu'on arrête le général Menou, qu'on le juge séance tenante, et, s^il est reconnu coupable, qu'on le fusille dans la cour du château.

Les cris « Le général Menou à la barre! » redoublent Ghénier continue:

— Je deiiikildfe' Ijlie déà armes et des carldùches' Soient distribuées de nouveau aux patriotes qui en réclameront. Je demande qu'il soit formé un bataillon de patriotes, qui prendra le titre de bataillon sacré de 89, et qui jurera de se faire tuer sur les marches dé là sàile des séances.

Alors, comme s'ils n'eussent attendu que (iette motion, troiâ ou quatre cents patriotes envahissent là salle en demandant des armes: Ce sont les vétérans dé la Révolution, l'histoire vivante des six années qui viennent de s'écouler; ce sont lés Kommes qiii se Boht battus sous les murs de la Bastille, qui ont foudroyé, au 10 août, ce même château qulïs demandent à défendre aujourd'hui; ce sont des ofiiciers généraux couverte dé cicatrices; ce sont les héros de Jemmapes et de Valmy, proscrits parce que les actions éclatantes appartéudknt à iu;? iioiivs objscars, parce qu'ils avuieo l vaiucu

es Prussiens sans méthode, et battu les Autrichleûs sans savoir les mathématiques et Forthographe.

Tous accusent la faction aristocratique de leur reuToi de rârmée. C'est le réacteur Âubry qui leur a arraché leur épée des liîaiQs et leurs épauiettes des épaules.

Ils baisent les fusils et les sabres qu'on leur distribuOi et ils les pressent sur leur cœur en criant :

- Nous sommes donc libres, puisque nous allons mourir pour la patrie 1

En ce mibment, un huissier entra, annonçât une députa-

tion de la section Le Peletier.

- Voyez-vous, cria Delaunay (d*Angers), je savais bien ce

que je disais; lis viennent accepter les conditions imposées parMenou etLaporte.

L'huissier sortit et rentra cinq minutes après.

— Le chef de la députation demande, dit-il, s'il y a sûreté pour lui et pour ceux qui l'accompagnent, quelque chose qu'il ait à dire à la Convention.

^oissy d'Angiàs étendit la main :

— Sdr l'honneur de la nation, dii-il, ceux qui entreront ici eh sortiront sains et saufs, comme il^ y seront entrés'.

L'huissier alors retourna vers ceux qui L'avaient envoyé.

11 se fit un grand silence dans l'assemblée.

On espérait encore, grâce à celte nouvelle démarche,^ sortir du dédale oîi Ton se trouvait, par les voies de la conciliation.

Au milieu de ce silence, on entendit des pas qui s'approchaient, tous les yeux se tournèrent vers la porte.

Un fréniiissement courut par toute l'assemblée.

Le chef de là députation était ce môme jeune homme qui, la veille, avait parlé ii la Convention avec tant do hauteur.

0.1 pouvait juger à sa mine qu*il ne venait pas faire amende honorable.

— Citoyen président, dit Boissy d'Anglas, vous avez demandé à être entendu, nous vous écoutons; vous avez demandé garantie de la vie et de la liberté, nous vous raccordons. Parlez 1

— Citoyens, articula le jeune homme, mon désir est que vous refusiez les dernières offres que la section Le Peletier ▼ous adresse, car mon désir est que nous combattions. L'heure la plus heureuse de ma vie sera celle où j'entrerai dans cette enceinte les pieds dans le sang, le fer et le feu à la main*

Un murmure menaçant partit des bancs des conventionnels une espèce de frisson d'étonnement sortit des tribunes et des groupes de patriotes amoncelés dans les angles de la galle.

- Continuez, dit Boissy d'Anglas; enflez vos menaces jusqu'à l'insolence; vous savez que vous n'avez rien à craindre, et que nous vous avons gar^mti la vie et la liberté.

— C'est pour cela, reprit le jeune homme, que je serai simple et vous, dirai simplement ce qui m*amène. Ce qui m'amène, c'est le sacrifice de ma vengeance personnelle au bien général et même au vôtre. Je ne me suis pas cru le droit de vous laisser faire par^un autre cette dernière sommation que je vous apporte.

» Si demain, au point du jour, les murs de Paris ne sont pas couverts d'affiches dans lesquelles vous annoncerez que la Convention en masse donne sa démission, que Paris et le reste de la France sont libres de choisir leurs représentants, sans conditions aucunes, nous regarderons la guerre comme âÔGlarée et nous marcherons contre vous,

» Vous avfz cinq mille hommes, nous en avons soixante mille, et le bon droit en plus pour nous.

Il tira de son gousset une montre enrichie de brillants

— Il est minuit moins un quart, poursuivit -il. Demain à midi, c'est-à-dire dans douze heures, si Paris, en se réveillant, n'a pas eu satisfaclion, la salle qui vous abrite dans ce moment-ci sera démolie pierre à pierre, et le feu sera mis aux quatre coins des Tuileries pour purifier la demeure royale du séjour que vous y avez fait. J'ai dit.

Un cri de vengeance et de menace s'élança de toutes les poitrines; les patriotes, à qui on venait de rendre leurs armes, voulaient se jeter sur cet insolent orateur; mais Boissy d'Anglas étendit la main :

— J'ai engagé votre parole en môme temps que la mienne, citoyens, dit-il. Le président du club Le Peletier peut se retirer comme il est entré, sain et sauf. Voilà comment nous tenons notre parole; nous verrons comment il tiendra la sienne.

— Alors, c'est la guerre! s'écria Morgan avec un cri de joie.

— Oui, citoyen, et la guerre civile, c'est-à-dire la pire de toutes, répondit Boissy d'Anglas. Allez, et ne vous représentez plus devant nous, car, cette fois, je ne pourrais pas répondre de votre sûreté.

Morgan se retire, le sourire sur les lèvres.

, Il avait ce qu'il était venu chercher, c'est-à-dire la certitude d'un combat auquel rien ne pourrait plus s'opposer le lendemain.

Mais à peine fut-il sorti, qu'un tumulte effroyable retentit à la fois sur les bancs des députés, dans les tribunes et dans les groupes des patriotes.

MiQuit sonna.

On entrait dans la journée du 13 vendémiaire.

Laissons la Convention aux prises avec les sections, puisque nous avons six ou huit heures avant que la lutte éclate, et entrons daris un de Ces salons mixtes où les hommes des deux partis étaient reçus, et où, par conséquent, les nouvelles arrivaient plus certaiâes qu'à la Convention ou chez les seciionàiures»

LE ^AL^N tiE MADAME LA BAftONNÈ tÈ STAËL, jbUBAâSÀAlliGE DéSÙÊÉlÂ

AUX deux iiers à peu près de la rue âii Bac, entre là rue de Grenelle et la rue de la Planche, s'êïève un bûtioieiit massif, que Ton peut aujourd'hui encore reconnaître aux quatre colonnes d'ordre ionique accouplées deux par deux qui soutiennent un lourd balcon de pierre.

C'était riiôtel deTambassadè de Suède habité par la célèbre madame de Slaël, fille de M. de Necker, fenime du baron de Staël-Holstein.

Madame de Staël est si connue, qù1( serait presque inulile de faire son portrait phyâiquè,iutèlle:{u,ôî et moral. Kous en dirons cependant quelques muU,

Mée en 1766, madame de Staël, èlait en ce inoment dans tout l'éclat deeon talent, nous né dirons pas de sa beauté, elle tië fht jamais l)elle. Àdniiràirlcë passionnée de son père, homme inëdiocrë, cjuoi cju'dii en ait pb dire, elle avait suivi sa fortune et avait éfaiigi'é âVec liil, bien que là pdsition de soïi mari, comme adibâssadeûr, ëii niêiile teinps que la liberté de ses opérations, assurât leur impunité.

Mais, biedtôt, ëJlë revint à t^aris, fëdigea ûd plan d'évasion pour Ldiiis KVI, et, en 17^3, elle adressa aii gbuverûeinëni révolutionnaire une défense de ta reine àti moment où la reine fut mise en jugement.

Là dëclaràiion de guerre de (lustàvè ii â la tlussié et à la France fut suivie du rappel à âtbckholixi de son âtoibdssadëur, lèqtfel demeura absent de P'dHs dëpuiâ lé jour de là mort dé tà reine jusqu'au jotif dé là niof t de Rol)e8iïrèrre.

Après le 9 thermidor, Ë, dé Staël rentra eh France, toujours à titré d'ambassadëiir de âuède ; et ihaddmë dé Staël, qui ne pouvait se passer dé là vue de sofi ruisseau de là rue dû Bac, qu'elle préférait à cëfle dd lac hMiin, y rentra avec lui.

A peiiië rentrée, elle avait ditvert son salon et y recevait riaturellemerit tout ce qu'il y avait d'hoirimes de distinction soit en France, soit à l'étranger. Mais, quoique rstlliéé une dès prèiliféres àui idées de f7glf, èbît ^iie la marche êtes évéhenlëhtè, soit que là vSiiL de son c(è'ur eût modifié ses idées, elle poussait de toutes ses forces au retour des émigrés, et demandait d ostènsibiémerit leur radiation, parlicûliôreifaent celle' de M. dëNarbdhiie, (jue le fameux boucher Legéndre Tavàit dénoncée à là tribune.

Son sîxiod et celui de madame Tàllieh se partageaient lié. StUic nient, celui de niadadië dé Staël était mdîiarch

que cOQStitutionnel, c'est-à-dire dans uue nuance iutermôdiaire entre les cordeliers et les girondins.

Ce soir-là, c'est-à-dire pendant la nuit du 12 au 13 vendémiaire, le salon de madame de Staël, entre onze heures et minuit, au moment où le plus grand trouble régnait à la Convention, le salon de madame de Staël regorgeait de monde.

. La soirée était on ne peut plus brillante, et, à voir les toilettes des femmes et la désinvolture des hommes, on eût été loin de se douter qu'on était sur le point de s'égorger dans les rues de Paris.

, Et cependant, au milieu de toute cette gaieté et de tout cet esprit qui n'est jamais si viî et si excité, en France, qu'aux heures du danger, on voyait, comme dans les jours orageux de l'été, passer tout à coup un de ces nuages qui jettent leur ombre sur les prés et sur les moissons.

Chaque personne qui entrait était accueillie par des cris de curiosité et des questions pressantes, qui indiquaient Tintérôt que chacun prenait à la situation.

Pour un instant alors, les deux ou trois femmes qui, dans le salon de madame de Staël, se partageaient les honneurs avec elle, soit par leur beauté , soit par leur esprit, étaient abandonnées.

On se précipitait sur le nouveau venu, on en lirait tout ce qu'il savait et Ton revenait à son cercle, où Ton discutait co que Ton venait d'apprendre.

. Par une espèce de convention tacite, chaque femme qui avait droit par sa beauté ou par son esprit à cette distinction dont nous venons de parler, tenait dans le vaste appartement du rez-de-chaussée de l'hôtel de Suède, une cour à part; de sorte que, outre le salon de madame de Staël, il y avait co

soir-là, chez niadame deStaël, le salon de madame de Kiûdner et le salon de madame Récamier.

Madame de Krildner était pins jeune de trois ans que madame de Staël; elle était Gourlandaise, née à Riga. Fille du baron de Wiftlughof, riche propriétaire, à quatorze ans elle avait épousé le baron de KrUdner, qu'elle avait suivi à Copenhague et à Venise, où il avait rempli les fonctions de ministre russe. Séparée de son mari en 1791, elle était rentrée 'dans sa liberté, un instant aliénée au profit du mariage. C'était une très-charmante et très-spirituelle personne, parlant et écrivant le français à merveille.

La seule chose que Ton pût lui reprocher à cette époque peu sentimentale, c'était une grande tendance à la solitude et à la rêverie.

Sa mélancolie, [toute septentrionale, et qui lui donnait Taspect d'une de ces héroïnes des antiques chants Scandinaves, lui faisait, au milieu de ce monde insouciant et joyeux, un caractère tout particulier qui tendait au mysticisme.

On était tenté de lui en vouloir de ces espèces d'extase qui la prenaient tout à coup au milieu d'une soirée. Mais, quand on pouvait s'approcher d'elle dans ces moments de surexcitation et contempler ses beaux yeux levés au ciel , on oubliait sainte Thérèse pour madame de Krtidner, et la femme du monde pour l'inspirée.

Au reste, on assurait que ces beaux yeux si souvent levés au ciel, daignaient s'abaisser immédiatement sur la terre, aussitôt que le beau chanteur Garât entrait dans le salon où elle se trouvait.

Un roman qu^elIe était en train d'écrire et qui portait le titre de Valérie ou Lettres de Gustave de Linard à Ernest

90 LSS BiÀNCS ET ISS ÈLtVH

d$ G.i n'était rien aatte chose que rUstoire de leùrâ amours.

C'était (iilé teinmè dé vlDgt-ciiii} èii vidgt-sli ans, avec dès èhéyéttx dé ce Uloiid particulier aùl feiilmes des froides lâtitddeô. Dàiid èeé nib'iiièlitd d'ëxtàsë; sa flgiire préseiitàit iia aèpèct de Hgiditë iriàriiioréerine à làcjuellè sa peau; blanclie èbïnihe du éiiiiâ; ddûnàit dh grand caràctëfë de trérité.

Ses amis — et elle eu avait beauèdiip, eu àttendâtit (jù'ejie eût des disciples; — disaient que, dâiis ce^ itistadis où sdii Soie cdcËtauniqUait avec le& esprits supêrieiîtë, ëllè' laissait échapper des paroles saûs suite, qui cependant^ comme celles des pytiiôûissës sltitlques, avaient un sedd.

En somme, madame de Krûdner était un précurseur du spiritisme moderne. De nos jours, on eût dit qu'elle était médium. Le mot n'étant point iaventé encore, on se contentait de dire qu'elle était inspirée.

Madame Récamier, la plus jeune de toutes les femmes à la mode do l'époque, était née à Lyon en 1777 et se nommait Jeanne-Françoise-Julie-Adélaïde Bernard. Elle avait épousé, en 1793, Jacques-Rose Récamier, qui avait vingt-six ans de plus qu'elle. Sa fortune provenait de l'exploitation d'une immense maison de chapellerie , fondée à Lyon par son père.

Tout jeune, il s'était fait voyageur de cette maison, après avoir reçu une éducation classique qui lui permettait de citer au besoin, Horace et Virgile. Il parlait espagaôl, son commerce rayant particulièrement conduit en Espagne. Il était beau, grand, blond, vigoureusement constitué, facile à émouvoir, généreux et léger à la fois> peu attaché à ses amis, quoiqu'il he lettr eût jamais refusé un service d'ari^cut.

tES BLANCS ET LES fiLXUS Oi

Uà de sei meilleurs amis, «{s'il ayait obligé mainte fois,^ inburat; il fie contenta de dire en soupirant:

-^ Encore (tn tiroir fermé I

Marié en pleine Terreur, le 24 avril 1793; il alla, le jour de son inariage^ assister aux exécutions, ainsi qu'il avait lait la Teille; ainsi qu'il devait faire le lendemain.

H avait vu mourir le roi ,' il avait vu mourir la reine ^ il avait vii mourir Lavdisier et leSi viDgt*sept fermiers généraux , Làboidej sdtl [aîni iiitime> enfin, presque tous ceux avec lesquels H était en relation d'affaireô ou de société^ et, quand on lui demandait d'où lui venait une pareille assiduité Il un si triste ëpectacle :

— C'est pour me familiariser avec l'échafaud, répondait-il.

Et, en effet, ce fut presque un miracle que M. Récamier échappât à la guillotine; mais enôn il y échappa, et l'espèce de surnumérariat qu'il avait fait de la mort lui fut inutile.

Est-ce cette contemplation journalière du néant qui lui fit oublier la beauté de sa femme, à ce point de ne ravoir jamais aimée que d'une affection paternelle? est-ce Une de ces imperfections i dont la capricieuse nature se plaît parfois à stériliser ses plus beaux ouvrages? Tant il y a que cette immaculation de l'épouse demeurera un mystère, sans demeurer un secret.

Et cependant, à seize ans, c'est-à-dire à l'époque où mademoiselle Bernard devint sa femmes elle venait, dit son biographe; de passer de l'enfance à la splendeur de la jeunesse.

Une taille fiouple et élégante j des épaules dignes de la déesse Hébë; on ton de ta plus adniirabie forme et de la nlus

parfaite proportion, une bouche petite et vermeille, des dents de perles, des bras charmants quoique un peu minces, des cheveux chûtaias, naturellement bouclés, le nez délicat et régulier, mais bien français, un éclat de teint incomparable, une physionomie pleine de candeur et parfois de malice, que l'expression de la bonté rendait irrésistiblement attrayaate, quelque chose d'indolent et de fier à la fois, la tête la mieux attachée qu'il y eût au monde, c'était bien d'elle qu'on avait le droit de dire ce que le duc de Saint-Simon disait de madame la duchesse de Bourgogae : que sa démarche était celle d'une déesse sur les nuées t

Les salons semblaient aussi indépendants l'un de l'autre que s'ils eussent été dans des hôtels séparés; seulement, le salon principal, celui par lequel on pénétrait dans les autres, était tenu par la maîtresse de la maison.

La maîtresse de la maison, qui venait d'atteindre sa vingtneuvième année, était, nous Tavons dit, la célèbre madame de Staël, déjà connue en politique par l'influence qu'elle avait prise sur la nomination de M. de Narbonne au ministère de la guerre, et en littérature par ses lettres enthousiastes sur Jean-Jacques Rousseau.

Elle n'était pas belle, et cependant, il était impossible que l'on passât près d'elle sans la- remarquer et sans comprendre que Ton coudoyait une de ces puissantes organisalions qui sèment la parole dans le champ de la pensée comme un laboureur prodigue ses menus grains dans le sillon.

Elle était vêtue, ce soir-là, d'une robe de velours rouge, tombant, ouverte par les côtés, sur une robe de satin paille ; elle portait un turban de satin jaune, couronné d'un oiseau de paradis, et, entre deux grosses lèvres montrant de belles dents, elle mordait une tige de bruyère en fleur; le nés

tÊâ BLANCS £T lËS ËLEUâ 93

était un peu fort, les joues étaient un peu bistrées, mais les yeux, le sourcil et le front étaient merveilleusement beaux. Matière ou divinité, il y avait là une puissance* Adossée à la cheminée, sur laquelle elle appuyait une main, tandis qu'elle gesticulait de Tautre à la manière d'un homme, tout en tenant sa bruyère, d'où elle arrachait de temps en temps une fleur avec ses dents, elle disait, s'adressant à un beau jeune homme blond, son ardent adorateur, dont les cheveux bouclés encadraient le visage et tombaient presque sur les épaules :

— Non, vous vous trompez, je vous jure, mon cher Constant, non, je ne suis pas contre la République; tout au contraire, ceux qui me connaissent, savent avec quelle ardeur j'adoptai les principes de 89. Mais j'ai horreur du sans-culottisme et des amours vulgaires. Du moment qu'il a été reconnu que la liberté, au lieu d'être la plus belle, la plus chaste des femmes, était une courtisane passant des bras de Marat dans ceux de Danton, et des bras de Danton dans ceux de Robespierre, j'ai tiré ma révérence à votre liberté. Qu'il n'y ait plus de princes, plus de ducs, plus de comtes , plus de marquis, je l'admets encore. C'est un beau titre que celui de citoyen quand il s'adresse à Caton ; c'est une noble appellation que celle de citoyenne quand elle s'adresse à Cornélie. Mais les tu, maîsles toi avec ma blanchisseuse, mais le brouet lacédémonien dans la même gamelle que mon cocher?... Non, je n'admettrai jamais cela. L'égalité, c'est une belle chose, mais il faudrait s'entendre sur ce que signifie le mot égalité. Si cela signifie que toutes les éducations seront égales, aux frais de la patrie... bien! que tous les hommes fieront égaux devant la loi... très-bien. Mais si cela signifie que tous les citoyens français seront de la même taille au

94 LES BLANCS ET IBS BIEtJS

physique et au moral, c'est la loi de Procuste et non pas 1^ proclamation des droits de l'homme. Ayant à choisir entre la constitution de Lycurgue et celle de Solon, entre Sparte et Athènes, je choisis Athènes, et encore, PAthènes de Périclès, et non celle de Pisistrate.

— Eh bien, reprit ayec son fin sourire le beau ieuno homme blond jiuquel elle venaij; d'adresser cefte boutadQ sociale et qui n'était autre que celui (jui fut ,^epûis Benjamin Constant, vous avez tort, m^ chère baronne, yqus prenez Athènes à son déclin au lieu de la prendre à son commencément.

— A son déclin! à Périclès! il me semble que je la prends dans toute sa splendeur, au contraire.

— Oui : mais aucune chose, madame, ne commence par la splendeur. La splendeur, c'est le fruit, et, avant le fruit, les bourgeons, les feuilles , la fleur. — Vous ne voulez pas de Pisistrate? Vous avez tort. C'est lui qui, en se mettant à la tôle des classes pauvres, a préparé les futures destinées d'Alhôneg. Quant à ses deux fils Hipparque et Hippias, je vous les abandonne. —Mais Aclyslène, qui porte le nombre des sénateurs à cinq cents, comme la Convention vient de le faire, c'est Iqi qui ouvre la grande période des guerres contre les Perses. Uiltiade bat les Perses à Marathon : Pichegru vient de battre les Prussiens et les Autrichiens. Thémistocle anéantit leur flotte à Saiamine : Moreau vient d'enlever celle des Hollandais par une charge de cavalerie. C'est une originalité de plus.— La liberté de la Grèce sortit de cette lutte qui semblait devoir la détruire, comme la nôtre est sortie de notre lutte avec leç royautés étrangères.

» C'est alors que les droits furent étendus; c'est alors que les archontes et les magistrats furent choisis dans toutes les

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classes. Puis vous oubliez que c'est dans cette période féconde que vient Eschyle; illuminé parla divination insouciaute du génie, il crée Prométhée, c'est-à-dire la révolte de Thofum^ contre la tyrannie; Eschyle, ce frère cadet (^'Qomérp, et quia l'air d'être son aine!

— Bravo ! bravo 1 dit une voix. you9 faites dp I^ Ijttérature fort belle, par ma foi. Pendant ce temps- là» pn s'égorge dans le quartier Feydeau et à la section Le Peletiçr.r- Tenez, entendez- vous les cloches? Elles sont revenues de Rome.

— Àh! c'est vous, Barbé-Marbois. . dit madame de Staël s'adresçant à un homme d'une quarantaine d'anpéejs , fort beau, mais de cette beauté majestueuse et vide, comme on en rencontre au palais .et dans la diplomatie; fort honnête homme, du reste, gendre de William Moore, président et goavernerneur de la Pensylvanie. — D'où venez-vous comme cela?

— De la Convention en ligne droite.

— Qu'y faitK)n?

— On s'y dispute. On met les sectionnaires hprs |a loi, on arme les patriotes. Quant aux sectionnaires, yp^s Içs en* tendez, ils ont déjà retrouvé les cloches, preuve que ce sont des monarchistes déguisés. Demain, ils auront retrpuvé leurs fusils, et nous aurons un joli tapage, je crois.

— • Que voulez-vous! dit un homme aux cheveux plats, aux tempes creuses, au teint livide, à la bouche de travers, laicj de la double laideur humaine et animale, je leur dis tous \Q^ jours à la Convention : « Tant que vous n'aurez pas un ministère de la police bien organisé et un ministre de la policp exerçant, non point parce que c'est son état, mais parce qpe c'est sa vocation, les choses iront à la diable. Enfin, moi qui ai une douzaine de gaillards pour mon plaisir; moi qui fais

de la police en amateur, parce que ça m'amuse de faire de la police... eh bleu, je suis mieux renseigaé que le gouvernement.

— Et que savez-YOUs, monsieur Fouché? demanda ma* darne de Staël.

— Ah! ma foi, madame la baronne, je sais que les chouans ont été convoqués de toutes les parties du royaume, et qu'ayant-hier, chez Lemaistre... Vous connaissez Lemaistre, baronne ?

— N'est-ce pasTaj^ent des princes?

— Lui-même. £h bien, le Jura et le Morbihan s'y donnaient la main.

— Ce qui veut dire...? demanda Barbé-Marbois.

— Ce qui veut dire que Cadoudal y renouvelait son serment de tldéllté, et le comte de Sainte-Hermine son serment ^e vengeance.

Les autres salons avaient afflué dans le premier, et se pressaient autour de trois ou quatre derniers venus, porteurs des nouvelles que nous avons dites.

— Nous savons bien ce que c'est que Cadoudal, répondit madame de Staël ; c'est un chouan qui, après avoir combattu dans la Vendée, a repassé la Loire; mais qu'est-ce que le comte de Sainte-Hermine?

—Le comte de Sainte-Hermine est un jeune noble d'une des meilleures familles du Jura. C'était le second de trois fils. Son père a été guillotiné, sa mère est morte de douleur, son frère a été fusillé à Aucnhcim, et il a juré de venger son frère et son père. Le mystérieux président de la section Le Peletier, le fameux Morgan qui est venu insulter la Convention jusque dans la salle des séances, savez- vous qui c'est?

— Non.

— Eh bien, c'est lui!

r- ËQ vérité, monsieur Fouché, dit Benjamin Constant, vous avez manqué votre vocation. Vous ne devriez être ni marin, ni prêtre, ni professeur, ni député, ni représentant en mission. Vous devriez être ministre de la police.

— Et si je l'étais, dit Fouché, Paris serait plus tranquille qu'il ne Test à cette heure, le vous demande si ce n'est pas profondément absurde de reculer devant les sections. Menou devrait être fusillé.

— Citoyen, dit madame de Krtldner, qui afTcctait les formes républicaines, voici le citoyen Gaiat qui nous arrive; il sait peut-être quelque chose. — Garât, que savez-vous?

Et elle poussa dans le cercle un homme de trente à trente et un ans, mis avec une élégance parfaite.

—Il sait qu'une blanche vaut deux noires, dit la voix rau* leuse de Benjamin Constant.

Garât se haussa sur la pointe des pieds, pour chercher l'auteur de la mauvaise plaisanterie qu'il venait d'entendre.

Il était fort sur la blanche, Garât; c'était le chanteur le plus étonnant qui eût jamais existé, et, de plus, un des incroyables les plus complets que nous ait conservés le spirituel pinceau d'Horace Yernet. Il était neveu du conventionnel Garât, qui lut en pleurant à Louis XVI sa sentence de mort.

Fils d'un avocat distingué, qui voulait faire de lui un avocat, la nature et Téducation en firent un chanteur.

La nature lui avait octroyé une merveilleuse voix de ténor.

Un Italien, nommé Lamberli, lui donna, conjointement avec

François Beck, directeur du théâtre de Bordeaux, des leçons

qui lui inspirèrent un tel entraînement pour la musique, que»

venu à Paris pour y faire son cours de droit, il y fit un

cours de chant. Ce que voyant, son père lui suppprima sa

pension.

98 lES filAHCS ET LES BLEUS

Le comte d'Artois le nomma alors son secrétaire particulier, et le fit entendre à la reine Marie-Antoinette, qui Padmit immédiatement à ses concerts particuliers.

Garât était donc complètement brouillé avec son père, car rien ne brouille les pères avec les enfants comme la suppression d'une pension. Le comte d'Artois partait pour Bordeaux ; il proposa à Garât de l'emmener. Celui-ci hésita un instant, mais le désir de se faire Toir à son père dans cet^e position nouTelle l'emporta.

A Bordeaux, il rencontra son ancien maître Beck dans la misère, et eut l'idée d'organiser un concert à son bénéfice.

La curiosité d'entendre un de leurs compatriotes, qui s'était déjà fait une certaine réputation comme chanteur, poussa les Bordelais au spectacle.

La recette fut énorme, et le succès de Garât tel, que son père, qui assistait à la représentatiop, quittant sa place, alla se jeter dans ses bras.

Moyennant cette amende honorable coram populo^ Garât lui pardonna.

Jusqu'à la Révolution, Garât resta amateur; mais la perle de sa fortune en fît un artiste. En 1793, il voulut passer en Angleterre; son navire, emporté par le vent, alla aborder à Hambourg. Sept ou huit concerts donnés avec le plus graud succès lui permirent de revenir en France avec un millier de louis dont chacun valait sept ou huit mille francs en assignats. Ce fut à son retour qu'il rencontra madame de Krtidner, et se lia avec elle.

La réaction thermidorienne adopta Garât, et, à l'époque où nous sommes arrivés, il n'y avait pas un grand concert, une grande représentation, un salon élégant, où Garât ne fîguràt en tête des artistes, des chanteurs ou des invités.

Cette haute fortune rendait Garât, comme nous l'^ons dit, très-susceptible. Aussi n'y àvait-il rien d'ètbrinamt qu'il se haussât sur la pointe des pieds pour savoir quel était celiii qui avait borné sa science à ce principe musical, iiicdiitè^ table, qu'une blanche valait deuit noires.

On se rappelle que c'était Bebjamin Constant j autt*e incroyable, non moins susceptible stit le poiiit â'bonîieur qde Garât.

— Ne cherche point, citoyen, lui dit-il en lui tendaut la main, c'est moi qui àl avancé cette opinion hasardée. Si tu saiÈ autre chose; dis-iious-lè t

Garât serra franchëmetit la main t|ui lui était oltertë.

— Ma foi, inon, répdtidit-il. Je sidrs de la salle Gléry ; ma voiture n'a pas pu passer siù pdtït Neuf, qui est gërdë ; j'ai été obligé de Idnget les quais, où les tambourà font un bruit de tous les diables i j'ai tiris le pdnt de l'Égalité. -- 11 pleut à verse. — Mesdames Todi et Mara ont chanté à merveille deux ou trois inorceatii de Gluck et de Gldiardsâ.

— Quand je vous le disais! reprit Benjamin Constant.

— Ce n'est pas le bruit des tiliiibdûrs que l'on entend? fit une voix.

— Si fait, reprit Garât; mais ils sont détendus par la pluie, et rien n'est plus lugubre que le son d'un tambour mouillé.

- Ah ! voici Boissy d'Anglas ! s'écria madame de Staël ; il vient probablement de la Convention^ à moins qu'il n'ait dontié sii démission de président.

— Oui, baronne, dit Bolôsy d'Anglas avec son sourire mélancolique, j'arrive de la Convention ; mais je voudrais vous apporter de meilleures nouvelles.

— Bon! fit Barbé-Marbois; un autre prairial?

r- Si ce n'était que cela ! reprit Boissy d'Anglas

— Qu'est-ce donc?

—[Ou je me trompe fort, ou, dcmaîu, Paris tout entier sera en feu. Cette fois, c'est de la Traie guerre civile. Aux dernières sommations, la section Le Peletier a répondu : « La Convention a cinq mille hommes, les sections en ont soixante mille; nous donnons jusqu'au point du jour aux conventionnels pour vider la salle des séances. Sinon, nous nous chargeons de les en chasser. »

— Et que comptez-vous faire, messieurs? demanda madame Récamier de sa douce et charmante voix.

— Mais, madame, dit Boissy d'Anglas, nous comptons faire ce que firent les sénateurs romains, quand les Gaulois s'emparèrent du Capitole : mourir sur nos sièges.

— Comment pourrait-on voir cela? demanda M. Ficcamier avec le plus grand sang-froid. J'ai vu le massacre de la Convention en détail, je serais curieux de le voir en masse.

— Venez demain, de midi à une heure, répliqua Boissy d'Ânglas Avec le même sang-froid ; il est probable que c'est le moment où la chose commencera.

— Eh bien, pas du tout, dit un nouvel arrivant, vous n'aurez pas la gloire du martyre, et vous êtes tous sauvés.

— Voyons! pas de plaisanterie, Saint-Victor, dit madame de Staël.

— Madame, je ne plaisante jamais, repartit Goster en s'iaclinant, et en saluant d'une môme inclination de tête la baronne de Staël, la baronne de Krtidner, madame Récamier et les autres femmes qui se trouvaient là.

— Mais, enfin, qu'y a-t-il de nouveau? qui vous fait croire à ce sauvetage général? demanda Benjamin Constant.

— Il y a, messieurs et mesdames, — je me trompe, — ci-

toyens et ciioyennes, — il y a que, sur la proposition du citoyen Merlin (de Douai) , la Convention nationale vient de décréter que le général de brigade Barras est nommé com« mandant de la force armée, et cela, en souvenir de thermidor. Il a une grande taille, il a une voix forte, il ne peut pas faire de longs discours, c'est vrai, mais il excelle à impro* viser quelques phrases énergiques et véhémentes. Vous voyez bien que, du moment que c'est le général Barras qui défend la Convention, la Convention est sauvée.

• Et maintenant que j'aiirempli mon devoir, madame la ba« ronne, en vous rassurant, vous et ces dames, je rentre chez moi et je vais me préparer.

— A quoi? demanda madame de Staël.

— A me battre contre lui demain, madame la baronne» et de tout cœur, je vous en réponds.

— Ah çà ! vous ôles donc royaliste, Coster ?

«- Mais oui, répondit le jeune homme, je trouve que c'est le parti dans lequel il y a le plus de jolies femmes. Et puis..., çt puis... j'ai encore d'autres raisons qui ne sont connues que de moi seul.

El, saluant une seconde fois avec son élégance accou* tumée, il sortit, laissant tout le monde commenter la nouvelle qu'il apportait, et qui, il faut le dire, ne rassurait pas tout le monde, quoi qu'en dît Coster de Saint- Victor.

Nais, comme le tocsin redoublait, comme les tambours ne

cessaient pas de battre, comme la pluie ne cessait pas de tomber, comme il n'y avait point de chance, après celte communication, d'en recevoir de nouvelles, comme enfin quatre heures sonnaient à la pendule de bronze représentant un Marius sur les ruines de Garihage, chacun appela sa vol*

tui 0, et se retira en cachaut iiae inquiétude réelle spos une

RVU

L*fiotËl; t)Ësi bkibits bi tnoikz

Gômiiië Pafiil antiBUcô Gosier de Saint- Victor, Barras, vers une heure du matin, avait été homme commandant de la force armée de P'Jitii et dé HiitêHétir.

Les autorités civiles et militaires étaient tenues de lui obéir.

Ce choix ne méritait pas le ton dëriëbit-e àvëb lequel Pavait annoncé Goster de Saint-Victor : Barraâ ëtait brave, plein de sang-froid> tout dévoué à la cause de la liberté, et il avait donné à Toulon des preuves irrécusables de son courage et de son patriotisme.

11 ne se dissimula point tout le danger de sa situation et la terrible responsabilité qui pesait sur sa tête.

Cependant, il resta parfaitement calme. Lorsqu'il avait poussé lui-même à sa nomination, il se savait un auxiliaire, inconnu à tous, mais sur lequel il comptait.

Il quitta donc le palais des Tuileries aussitôt après sa nomiuutiou, s'enveloppa d'une grande redingote couleur de 'uuraille, bésila uu mUmi pour voir s'il prendrait une vol-

ture; mais, pensant que sa voiture fixerait l'attention et pourrait être arrêtée, il se contenta de tirer de sa poche une paire de pistolets qu'il passa à sa ceinture de député, et qui disparurent sous sa redingote.

Puis il sortit par le. guichet de TÉchelle, prit la riie Traversière, longea le Palais-Royal, suivit un instant la rue Neuve- * des-Petits-Ghamps, et se trouva en face de la rue des Fossés- Montmartre.

41 pleuvait à verse.

*^ Tout était dans un désordre effrayant, et ce désordre, Barras le connaissait. 11 savait que Tartillerie de position était encore au camp des Sablons et n'était gardée que par cent cinquante hommes.

il savait qu'il n'y avait que quatre- vingt mille cartouches en magasin, point de vivres, point d'eau-de-vie.

11 savait gue la communication avec l'état-major, établi boulevard des Capucines, était interrompue par les sectionnaires du club Le Peletier, qui poussaient leurs sentinelles, parla rue des Filles-Saint-Thomas, jusqu'à îâ place Vendôme et à la rue Saint-Pierre-Montmartre.

11 connaissait l'orgueilleuse exaspération des sectionnaires, qui, ainsi qu'on l'a vu, avaient publiquement levé l'étendard de la révolte, l'expédition de la veille, si mal dirigée par Meiiou, si vigoureusement reçue par Morgan, ayant doublé leur force réelle et décuplé leur force morale.

En effet, de tous côtés on répétait que cette section, cernée par trente mille conventionnels, leur avait imposé par son courage, et les avait, par les plus savantes disposilioQS, forcés à une retraite honteuse. On ne parlait que de l'audace avec laquelle Morgan avait été se placer entre les deux troupes, de son grand air, de la hauteur avec laquelle il uvuit

aposlropliô le général Menou et le représentant Laporte.

On disait tout bas que c'était un grand, mais très* grand personnage, arrivé depuis quatre jours seulement de rémigration, et accrédité près du comité royaliste de Paris par le comité royaliste de Londres.

La Convention n'inspirait déjà plus de haine, mais seulement du mépris.

Et, en effet, que craindre d'elle? — Toutes les sections, épargnées par sa faiblesse, s'étaient fédérées pendant la nuit du 11, et, pendant la nuit du 12, avaient envoyé des détachements pour soutenir la section mère.

On regardait donc la Convention nationale comme anéan* tie, et c'était à qui chanterait le De profundis sur le cadavre de la pauvre défunte.

Aussi, dans sa route» Barras rencontrait-il à chaque pas quelqu'un de ces détachements venus au secours de la section Le Peletier, qui lui criaient : « Qui vive? » et auxquels il ré- '^ondait: « Sectionnaire! »

Aussi, à chaque pas, était-il croisé par un de ces tambours battant lamentablement le rappel ou la générale, sur la peuu détendue de leur instrument, dont les sons lugubres et sinistres semblaient accompagner un convoi funèbre.

En outre, des hommes se glissaient dans les rues comme des ombres, frappaient aux portes, appelaient les citoyens par leur nom, les conjuraient de s'armer et de se réunir à la section pour protéger leurs femmes et leurs enfants, que les terroristes avaient juré d'égorger.

Peut-être, en plein jour, ces manœuvres eussent-elles eu moins d'influence; mais le côté mystérieux des actions qui s'accomplissent dans la nuit, mais ces supplications prononcées à voix basse, comme 8i i'on craignait que les assassins

ne lés entendissent, cette lugubre et incessante plainte des tambours, ces élans de cloche, éclatant tout à coup dans les airs, tout cela jetait un trouble immense dans la ville, et annonçait que planait au-dessus d^elle un danger encore indéfini, mais terrible.

Barras voyait et entendait tout cela. Ce n'était plus un simple rapport qui lui rendait compte de la situation de Paris, c'était lui qui la touchait du doigt. Aussi, à partir de la rue Neu ve-des-Pelits-Champs, avait-il doublé le pas, traversé presque en courant la place des Victoires ; puis, s'élançant rue des Fossés-Montmartre, et se glissant le long des maisons, il était arrivé enfin à la porte du petit hôtel des Droits dô rhomme.

Là, il s'arrêta > fit quelques pas en arrière pour lire, iii la lueur douteuse d'un réverbère, l'enseigne qu'il cherchait, et, se rapprochant de la porte, il frappa vigoureusement avec le marteau.

Un garçon de service veillait, et, comme il mesurait prO' bablement l'importance de celui qui frappait à sa manière de frapper, il ne le fit pas attendre- La porte s'ouvrit avec précaution.

Barras se glissa par l'entre-bàillement et referma l'huis derrière lui.

Puis, sans attendre que le garçon s'informât des causes de cette précaution, que motivait, d'ailleurs, la situation de la ville :

— Le citoyen Bonaparte, demanda-t-il , il loge ici, n'est* ce pas?

— Oui, citoyen.

— Il est chez lui?

— Il est rentré, il y a une heure à peu prô3.

— Où est sa chambre?

— Àu quatrième, au bout du corridor, numéro 47

— À droite ou à gauche?

— A gauche.

— Merci. . j

Barras s'élança rapidement dans l'escalier, franchit les quatre étages, prit le corridor à gauche, et s'arrêta devant la porte du numéro 47.

Jne fois là, il frappa trois coups.

— Entrez! dit une Tok brève et qui semblait faite pour le commandement.

Barras tourna la clef et entra.

Il se trouva alors dans une chambre meublée d'un lit sans rideaux, de deux tables, Tune grande, l'autre petite, de quatre chaises et d'un globe terrestre.

Un sabre et une paire de pistolets étaient suspendus à la muraille.

A la petite table, un jeune homme, complètement vêtu, a l'exception de son habit d'uniforme, jeté sur une chaise, étudiait, à la lueur d'une lampe, un plan de Paris.

4u bruit qu'avait fait Barras en heurtant à la porte, il s'était à demi retourné sur sa chaise pour voir quelle visite inattendue lui arrivait à une pareille heure.

i^lacé comme il l'était, sa lampe éclairait les trois quarts de son visage, laissant le reste dans l'ombre.

S'était un jeune homme de vingt-cinq à viagt-six ans à peine, au teint olivâtre, «s'éclaircissant légèrement aux tempes et au front, aux che^v^ux noirs^ plats, séparés par une raie tracée au milieu du crâne, et descqpdant jusqu'au dessous des oreilles.

Ses yeux d'àiglë, s6ii nez djoli, son meatbn vigoureuse*

men^ clçssîpé, sa màp^oire ii^{0r|^Ei^, s'il^rgigsiipt ^n se rapprochant des prei)te9) ne laiss§iej[i| ^cuq .4pi]|Q 9iir se?

aptiti^fles. C'était pfi hommp |i}^ I^SSFrJ? ^Sfil^l^P^R^ ^ ^^ ^^^ conquérante.

Vu ainsi, éclairé de cette façon, son yi^§^ ??.?jf d^ff^W^ chose d'une médaille de br9n^e;ça maigreur ]Bn résidait |oute rossature visible.

XVIJI ^

LB CÏTpYBIÎ BQSA.PAÏlTf

Barras referma la porte et entra dans le cercle de lumière projetée par la lampe. Seulement alors, le jeune homme le reconnut.

— Âb! c'est TOUS, citoyen Barras? lui dit-il sans se lever.

Barras se secoua, car il était tout trempé, et jeta son chapeau tout ruisselant sur une chaise.

Le jeune homme ^e regarda bien.

— Oui, c'est moi, dit-il, citoîen Booapçirte.

— Quel vent yous amène à cette b.ejyire djapg la cpUjilp d'çii^ pauvre soldat mis çn diçppi^ibil^? $f rosçp oif mîBjr^?

»- Mistral, mon cher Bonaparte, mistral, e^ .49^ plUS Tio« lents inémel

108 LES BLANCS ET LES fiLEUS

Le jeune homme se mit à rire d'un rire sec, mais strident, qui DotpDtra de petites dents fines, aiguës et blanches.

— J'en sais quelque chose, dit-il, j'ai fait le tour de Paris, ce soir.

— Et votre avis ?.•.

— Est, comme la section Le Peletier en a menacé la Con* vention, que la tempête sera pour demain.

— Que faisiez-YOUs là, en attendant?

Le jeune homme se leva seulement alors, et, appuyant le bout de rindex sur table : i

— Vous le voyez, dit-il montrant à Barras un plan de Paris, je m^amusais à calculer, si j'étais général de riutéricur à la place de cet imbécile de Menou, de quelle façon je m'y prendrais pour en finir avec tous ces bavards.

^Et comment vous y prendriez-vous? demanda en riant Barras.

— Je tâcherais de me procurer une douzaine de canons qui parleraient plus haut qu'eux.

— Eh! en effet, ne me disiez-vous pas un jour, à Toulon, que, de la terrasse du bord de Peau, vous aviez été témoin de rémeute du 20 juin?

Le jeune homme haussa les épaules avec mépris.

— Oui, dit-il, j'ai vu votre pauvre roi Louis XVI se coiffer du bonnet rouge, ce qui n^a pas empêché sa tête de tomber, mais ce qui Ta fait tomber avilie. Et je disais même à Bourrienne, qui était ce jour-là avec moi : « Gomment at--on pu laisser entrer toute cette canaille au château? Il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, le reste courrait encore. »

— Par malheur, reprit Barras, ce n'est pas quatre ou cinq

cents qu'il faudrait balayer aujourd'iiui, c'est quatre ou cinq . mille.

Le jeune bomme fit ayec lés lèvres un mouTemeut in* Eoucieux.

— Différence dans le chiffre, voilà tout, répliqua-t-fl; mais qu'importe, pourvu que le résultat soit le mémet Le letts est du détalL

— Si bien que vous étiez en train de battre les insurgés» quand je suis venu vous déranger ?

— J'y tâchais.

— Et vous avez fait votre plan?

— Oui.

— Et quel serait-il?

— C'est selon : de combien de soldats pouves-TOUS disposer?

— De cinq ou six mille, en y comprenant le bataillon sa-» cré des patriotes.

— Avec cela, il ne faut pas Compter faire la guerre des rues contre quarante-cinq ou cinquante mille hommes» Je TOUS en préviens.

— Ëvacueriez-vous Paris?

— Non, mais je ferais de la Convention un camp retran* chê. J'attendrais l'attaque des sections, et je les foudroierais dans la rue Saint«Honoré, sur la place du Palais -Royal, sur les ponts et sur les quais.

— Eh bien, j'adopte votre plan, dit Barras. Vous chargezvous de l'exécuter?

-Moi?

— Oui, vous!

— Et en quelle qualité? "^

— En qualité de général çn second de llntérfeof*

Il y

l'iO lËS BLAKCS ET LÉS BLEU

— Et quel est le général en premier?

— Le général en premier T ■ '-Oui.

— C'est le citoyçn Carras.

— l*iiccepte, dit le jeune ho^ime ep lui tQddWt U Pii'i» mais à une condition...

— Ah! ail! VQP5 faites çles conditions, vç^s?

— Pourquoi pas?

— Dites.

— Si nous réussissons, si deniîijn spir tout est reutfé dans Tordre, si Ton se décide à faire sérieusement la guerre à rAutrichc, je pourrai compter sur vous, n'est-ce pjis?

— Si nous réussissons demain, d'abord, je voiis.laisse toute la gloire de la journée, et je demande pour vous le commandem^nt pa cbef de Farmée du Rhiu ou de Tarpa^e d^ la Moselle.

Bonaparte secona la (été, .

— Je nç v^is, ditnl, ni en Hollande ni en Aljeiïyigi]e*

— Pourquoi cela?

— Parce qu'il n'y a rien à y faije.

— Où voulez- vous donc allcx? •

— En Italie... Il n'y a qu'en Jtalie, sur les cliîjjnps de bataille d'4nnibal, dç Alarips et de César qu'il y ait quelque chose à faire,

— Si l'on fait ]^ gperre eu Itajie, c'est vous qui conduirez celte guerre, je vous en donne ma parole d'I)oni\epr,

— Merci. Occupons-nous d'abord de demain ; U n'y a pas de temps à perdre.

Barras tira sa montre.

— Je crois bien, ditril, il est trois heures du malin.

— Combien avez -vous de pièces de canon aux Tuikrict:?

— Sjx piècçs (je qpalre^ m\^ sans paponniera.

— ûa çi^ Ifouye^'^t l^^ islt^r e§f moias rare que le bronze. Combien de coups de fusil à tirer ?

r- IS^tx \rfi f\m\î^^mH WUle tout au plft?.

'^rr- Qiwtfft-Yiugt ipiU^î U y » Wsle de quo} tuer quatreyii^t^ bqiaS^^ pn W|lp«aaut epcprp qu'un coup porte sur mille. Par bonbeur^ il nous reâ(^ trqi^ b^ures de nuit. Il faut eçvqypr prCBAf^ m Ç9P1B A?» Sablons tout ce ^qu'il y a de pjèPP^» d'îjbpr4 pqvtr m^. l'epneipi pe s'en empare pas, ensuite pour lea ÇLyçif.

» Il fojit Ufi^r 49 1^ gendarmerie ^l 4n bataillon 4e 89 c|e3 canonqiers pour se|;yir ces i;ièce§.

» Il£au( fair& venir des cartPVC^^ 4e Mçudon et de Marly.

et en pppt^wanfler yi mWm^

» Puis enfin il faut trouver des chefs sur lesquels nous

puj8s|i>as comiitcr.

r- Hq)^ ftVQQ^i 4;^B9 le })^tai|loq sacré, tous ceux qui, comme nous, ont été destitués par Aubry.

— A merveille! Ce ne soqt pas des hommes de tête, ce sont 4es hommes d'e^écutioq \ mais c'est tout ce qu'il nous faut.

^t le i(i|ipe officier se lev9, hQi;çla son sabre, boutonna son babit, éteig^t sa lampe en murmurapt. ;

— Q fprtune ! fortune kest-pe que je te tiendrais?

Tous deuxdescepdifent et se dirigèrent vers la Gonventiou.

Sarraâ remarquai que le jeune olTicicr n'emportait pas la rjef de Sfi cb^mbref ce qui prouvait qu'il n'y avait pas grand'chose h voler chez lui.

Cinq heur^ après, c'est-à-dire h huit heures dp matin, voici où Ton en était :

Qg éf»it arrivé 4 temps au camp de? Sablofis pour faire liler l'artillerie sur Paris;

il2 LES filANGS ET LES BLEUS f

t établi une fabrique de cartouches à Meudon;

Des pièces aTaient été placées à toutes les issues, et des feux masqués étaient établis pour le cas où quelques-uns des débouchés seraient forcés.

Deux pièces de huit et deux obusiers avaient été mis en batterie sur la place du Carrousel, tant pour suivre les colonnes que pour foudroyer les lenétres des maisons d*où Ton voudrait tirer sur la place.

Le général Yerdier commandait au palais National ; en cas de blocus, la subsistance de la Convention et de ses cinq mille hommes était assurée pour quelques jours.

L'artillerie et Içs troupes étaient donc distribuées tout autour de la Convention, dans le cul-de-sac du Dauphin, dans les rues de Rohan et Saint-Nicaise, au palais Égalité, au pont de la Révolution, sur la place de la Révolution et sur la place Vendôme.

Uu petit corps de cavalerie et deux mille hommes dMnfanterie furent mis en réserve au Carrousel et dans le jardin des Tuileries.

Ainsi, cette grande Convention nationale de France, qui avait renversé une monarchie de huit siècles, qui avait fait chanceler tous les trônes, qui avait fait trembler l'Europe, qui avait chassé les Anglais de la Hollande, les Prussiens et les Autrichiens de la Champagne et de TAlsace; repoussé FEspagne à soixante lieues au delà des Pyrénées ; écrasé deux Yeodées; — cette grande Convention nationale de France qui venait de réunir à la France Nice, la Savoie, la Belgique et le Luxembourg; dont les armées , débordant sur TEurope, avaient franchi le Rhin comme un ruisseau et menaçaient de poursuivre jusqu'à Vienne Taigle de la maison de Habsboung, U Convention ne possédait plus à Paris que te cotxrs da U

Seine, de la me Dauphine à la rae du Bac, et, de l'autre côté de la liTièie, que le terrain compris entre la place de la Kévolation et la place des Victoires, n^ayant pour la défendre contre tout Paris que cinq mille hommes et un général à peu piès inconnu. ^

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