IK
— SansancuPidoulo, ré^ioadit Eugène.
Boo^{)arU) sonna.
Ua goju$-Q0icipr ei^tra pour prendre ses ordres.
— Accompagnez le citoyen Boauharnais , dit Bonaparte, dans tes chamj^r^spù on^é^é (Imposées let^ armes des scellons. Vous lui l^iôspre;? prppd/e ç.eltes ^u'il désignera comme lui cpparteount.
£( il teiidit fin jaune homi?ie cette ma|n qui devait le con< duire si iiaut. Dans son ignorance de Tavenir, Eugène s'é- I;iiii^ y^s elLe, i^t l^t jSQffi^ j^veç reconnaissance,.
— • Aljl pi^oye^î dit-iJ, m V^J^^ ^^ w^a sœur sauront combien vous avez été bon pour pioi, et, croy.eî-Ie bien, elles ^om m ^Mf^<}{t }^ ^è[)aG reçoppaissanx^e que je vous en ai.
En ce moment, la porte s'ouvrit, el Barras parut sans élre
— TiôiMi, 4it-4l, me voijà doublement en pays de connaisst^issaaca»
— l'ai déjà dit ^«général Bonaparte ce que je vojis devai3 ix^Uqiia E^£èi|e^ et je suis i^vreuii de répéter devant vous qiie, sans votr/^ pfptpclion, Isl vmvid et les enfants de Beaubaruftis >seraîeiat pj^ob^blcment mprts de faim.
— Itorts d9 f^iml r^po^dU Bonaparte en riant. Il n'y a que lâfi ahe& «te b^iUoa mi? ^ )4 rel^'^^iie par le citoyen Aubf y, qui «oicfit ex^oeés 4 ^ geor^ de ijxort?
--T l'ai tori, m (gflPet, 4iiEggène; car, tandis que notre mère itoit «0 i^fmf^^ ïét^ pbo;s uj). n^eauisier où je gugnais m;i «omTituf«,ej; wa^œi^f ^lait ch^z unq lin^ère, où, par pitié, «n Ivi m aiGGardiai^ j^lant.
^ Bon I dit Barras, les jours mauvais sont parljs, les bons %mi nivm^> Qi4 Vsm^ d^pc jlçi^ xnpujeune ami?
tES BLAKCS ET I-ES BLEUS 147
«*- Et pourquoi ne tVs-lu pas udressé à moi, demanda Barras, au lieu 4e venir déranger mon collègue?
— Parce que je voulais çon?ifiîtfe le citoyeii général Bonaparte, répondit Eugène. L'épée de pion p$^, à 190! rendue par luij m'a paru pn augure favprable. "^ '
Et, saluant les deux généraux, il sortit avec le fourrier, beaucoup moins embarrassé de sa so^Ue c^u'il lie rayait été de spu çntréç.,
Les deux généraux restèrent sei^Ip, Tous d^Ult is^vec un iatér^t différent, 9vaien| ^iyi ^e^ ^eu^ 1q jeuue homme, ju^u'à .ae qiiç Ij^ pQft^ idi tU r^feFx^é^ ^^rriire Ipi.
— C'est un cœur d'or, que celui de cet enfant, ^iX Carras, Itt^agineji-vôup qu'à tj^ejiwjans fitdôuij,— -j^ ne ht (çoonais- Fj^jis p;|^ «i|core à cette éipoque, -«r il est parti seul pour Slrasi^oprg dan» Pespqir d'y trouver des pièces qui justifiasscut goa père devant le ^ibuual révolution i^airC'
)» Mai3 le tribupal ri§vûlutipppaipe était pressé, pu aUeqdant les pièces que recueillait le filSj il lit tomber la tét^ du père. 11 était tf^mps, au reste, qu'Ëqgène revipt, car, sans Saint- JifSt qu'il rencontra là^t^a^, je u^ sais trop ce qui serait arrivé de lui. Il était allé &'aiifiqui3r efi plein spectacle à l'un d.cs meujBurs de Strasbourg, uu prési4eqt àe club nommé Tétrell, qui avait le buste da p(ua que lui.
» Si le peuple, qui l'avait vu dans la journée faire le coup de {eu avec k^ Pruçsiaus, u'ayait pas pris (lautement sou arti, le pauvre enfant 0tait M^bé^
i48 LES fiLÂNCS ST LES BLECS
— Je présume, dit Bonaparte, toujours précis , que vous n'aviez pas pris la peiae de vous déranger, citoyen Barras, pour me parler de ce jeune homme, puisque vous ignoriez que j'eusse reçu sa visite.
— Non, répondit Barras, je venais vous faire un cadeau.
— A moi?
— Oui, à vous, dit Barras.
Et, allant à la porte de Tanticbambre, il Toutrrit ^t fit un signe. Deux hommes entrèrent. Ils portaient chacun sur une épaule, comme deux charpentiers portent une poutre, une immense toile, roulée et ficelée.
— Bon Dieu ! qu'est-ce que cela? demanda Bonaparte.
— Vous m'avez souvent parlé de votre désir de faire la guerre en Italie, général T
— Vous voulez dire, interrompit Bonaparte, de la nécessité où sera la France, un jour ou l'autre, d'y trancher la question autrichienne.
— Eh bien , depuis longtemps, Garn'ot, qui est du même avis que vous, s'occupe de faire relever la carte d'Italie la plus complète qui existe au monde. le l'ai demandée au ministère de la guerre, où Ton avait bonne envie de me la refuser, mais enfin ils me rontdonnée,et,moi, je vous la donne.
Bonaparte saisit la main de Barras.
— C'est un vrai cadeau, cela! dit-il, surtout si cette carte m'est donnée comme à celui qui doit s'en servir.— Ouvrez-la, dit Bonaparte s'adressant aux hommes qui la portaient.
Ceux-ci s'agenouillèrent, dénouèrent les cordons, essayèrent d'élendre la carte, mais il s'en fallait de moitié que la chambre fût assez grande pour la contenir déployée.
— Boni reprit Bonaparte, vous allez me forcer de faire b&« tir une maison pour mettre cette carte«
— Ohl répliqua Barras, lorsque le temps de tous en ser. vlr sera venu, peut-être habiterez-vous une maison assez grande pour la faire clouer entre deux fenêtres. Voyez, en attendant, ce qu'il y a de déployé^ pas un ruisseau, pas un torrent, pas une colline n'y manque.
Les porteurs, autant qu'il était en leur pouvoir, entr^ouvrirent la carte. La portion qu'ils mirent à découvert s'étendait en avant du goKQ de Gênes, d'Âjaccio à Savone.
— Â propos! demanda Bonaparte, c'est là que doivent être Schérer, Masséna, Kellermann, à Gervoni.?
^ Oui, dit Barras; justement, nous avons reçu cette nuit de leurs nouvelles; comment oubliais-je de vous dire cela? Âugereau a été complètement battu à Loano ; Masséna et Joubert, que Kellermann a conservés à l'armée malgré la destitution du comité de salut public, y ont élé splendides de courage.
* Ge n'est pas là, ce n'est pas là, murmura Bonaparte. Qu'est-ce que les coups portés dans les membres ? Rien. C'est au cœur qu'il faut frapper. C'est à Milan, c'est à Mantoue, c'est à Vérone. Âbl si jamais...
— - Quoi? demanda Barras.
— Rien ! dit Bonaparte.
Puis, se retournant brusquement vers Barras 9
— Êtes-vous sûr d'être nommé un des cinq directeurs? lui demanda-t-il.
—Hier, répondit Barras en baissant la voix, les conventionnels se sont réunis pour se concerter sur le choix des membres du Directoire. On a discuté quelque temps; enfin les noms sortis de cette première épreuve sont: le mien, puis celui de Rewbell, Sieyès en troisième, enfin la RcveiHère-
150 tfiS BLANCS ET LES BLEUS
L(<paut et Letourneiir ; mqiff^ à coup sûr, un des cinq n'acceptera pdt^i -^ Quel est 66t àmbilienit olemanda fioDàpàrte^
— Sie^yês.
— Parle-t-on de celui qtll le f etbplaedhi ?
— Selon toute probabilité^ ce sera Garnoti
— Yous il'y perdrez ried. Mais pourquoi n'avoir pas introduit, parmi cêsnom&i tous civils ^ un de ces noiDs qui r^prâsenterait l'arntée, commâ Klébep, Pichcgru« Hocbe ou Moreau?
— On a craint de donner trop d'influence aux militaires. Bonaparte se iuit à rire.
r^ Bon) dit-il, quand César s'empara de Rome, il n'était ni tribun ni consul; il revenait des Gaules» où il avait gagné quatre-vingts batailles et soumis trois cents peuples. C'est comme cela que font les dictateurs. Seulement, aucun des hommes que nous venons de nommer n'est de taille à jouer le rôle de César. Si les cinq hommes que vous dites sont nommés, les choses pourront marcher. Vous avez de la popularité, de rinitiative et de Faction ; vous serez naturellement le chef du Directoire. Rewbell et Letourneur sont des travailleurs qui feront la besogne, tandis que vous représenterez. La Réveillère-Lepaux est sage et honnête, et vous moralisera tous. Quant à Carnot, je ne sais pas trop de quelle besogne vous le chargerez.
— Il continuera de faire des plans et d'organifeër là Vldtoire dit Barras.
— Qu'il en tasse tant qu^ii voudra, des l>làns. Si Je dètiefis quelque chose, ne Voiië doiiheiiaôiitfe la t^êihê dé ei*ttï éâ. voyetunseul.
— Pourquoi cela?
— Parce que ce n'est pas avec une carte, un compas et des épingles à tôte de cire rouge, tieue ou verte, que Ton gagnô des batailles» C'est avec l'instinct, le coup d'oeil, le génie. Je voudrais bien savoir si Ton envoyait de Carlhage à Annibal les plans des batailles de la Trébia, du lac de trasi mène et de Cannes. Vous mé faites hausser les épaule^ aved vos pians I Savez-vous ce que vous devriez faire T Vous devriez ipQ donner le? détails que vous avez reçus sUr l batailles deLoauo» et, puisque la carte est d(^coUvéf té à cet endroit-làt ça ip'intéresserait de suivre les thoUvemeïits do nos troupes et des troupes autrichiennes.
Barras lira de sa poche une note écrite avec le laconiëmû a'uoe (jlépéch^ télégraphique, et la (eiidlt à Ëônàparté.
— Patience, lui dit*il, vous avez déjà k carte; le commâti Jcment viendra peut-être.
. Bonaparte lut avidement la dépêche.
^ Bieui dit^il. Loano, c*estla clef de Gênes, etGcnescst le magasin de Tltaiie.
Puis, continuant de lire la dépêche :
— Masséna, Kellermann, Joubcrt, quels hommes! et que ne peut-on faire avec euxf.i. C^lui qui pourrait les réunir 3t les tordre entre eux, serait le véritable Jupiter Olympien, tenant 1à foudre.
Puis il murâ^ura les noms de Hoobe, de Kléber et de Mo* reau, et, un compas à la main, se coucha sur cette grande carte dont un coin seulement était découvert.
Là, il se mit à étudier les marches et les contre-marches qui avaient amené cette fameuse bataille de Loano.
Quand Barras prit congé de lui, à péitle flt-il attention à ^on départ, tant il était plongé dans ses comblUâisolld stratégiques.
— Ce ne doit pas être Schércr, dit-il, qui a combiné et exécuté ce plan. Ce ne peut être Garnot non plus .. il y a trop d'imprévu dans Tattaque. Ce doit être un homme de première force. ^ Masséna sans doute.
Il était, depuis une demi-heure à peu près, couché sur cette carte qui ne devait plus le quitter, lorsque la porte s'ouvrit et qu'on lui annonça :
— La citoyenne Beauharnais!
Dans sa préoccupation , Bonaparte entendit : « Le citoyen Beaubarnais, » et crut que c'était le jeune homme qu'il avait déjà vu, qui venait le remercier de la faveur quHl lui avait accordée.
— Qu'il entre, dit-il, qu'il entre!
À l'instant même, parut à la porte, non pas le jeune homme qu'il avait déjà vu, mais une femme charmante, de vingt-sept à vingt-huit ans. Étonné, il se releva à moitié, et ce fut un genou en terre que Bonaparte vit pour la première fois apparaître à ses yeux Marie-Rose-Joséphine Tascher de la Pagerie, veuve Beauharnais.
MARIB-ROSB-IOSÊPHINE TASCHER DE LA PAGERIfi VICOMTESSE DE BEAUHARNAIS
Bonaparte resta comme frappé d'admiration.
Madame de Beauharnais était, nous venons de le dire, à l'heure où nous sommes arrivés, une femme de vingt-huit ans, d'une beauté incontestable, et d'une grâce charmante dans les manières, exhalant de toute sa personne ce quelque
chose de suave^ qui ressemble au parfum que Vénus donnait h ses élues pour commander l'amour.
Elle avait les cheveux et les yeux noirs , le nez droite la bouche souriante, Tovale du visage irréprochable, le cou gracieusement attaché, quelque chose de flexible et d'ondoyant dans la taille, un bras parfait, une main admirable.
Rien de plus aimable que son accent créole, dont il ne restait de traces que juste assez pour constater sa naissance tropicale.
Gomme on Pa vu par son nom de jeune iîlie, madame de Beauharnaia était de famille noble. Née à la Martinique, son éducation avait été celle de toutes les créoles, c'est-à-dire abandonnée à elle-même; mais de merveilleuses dispositions d'esprit et de cœur avaient fait de mademoiselle Tascher de la Pagerie une des femmes les plus distinguées qui se pussent voir. Son cœur excellent lui avait appris de bonne heure que, quoiqu'ils eussent de la laine au lieu d'avoir des che^ veux, les nègres étaient des hommes plus à plaindre que les autres, puisque la force et la cupidité des blancs les avaient arrachés à leur patrie, pour les transporter sur un sol qui toujours les.tourmente, et quelquefois les égorge.
Le premier spectacle qui avait frappé ses yeux était celui de ces malheureux^ désunis comme famille, mais groupés comme travailleurs, offrant ^ un soleil presque vertical un corps toujours courbé sous le rotin du commandeur, et fouillant une terre que leur sueur et leur sang ne fertilisent pas pour eux-mêmes.
Elle s'était demandé, dans sa jeune intelligence, pourquoi ces hommes étaient retranchés de la loi commune du genre humain ; pourquoi ils végétaient, nus» sans asile, sans propriété, sans honneur, sans liberté; et elle s'était rôpoiulu
154 LES fiLANGS ET LES BLEUS
que c'était pour enrichir des maîtres avides quMls étaient, dès ^enfance et pour la vie, condamnés sans espoir à un supplice éternel. Aussi la pitié de la jeune Joséphine avsitelte fait de l'habitation de fies parents un paradis pour les esclaves.
C'étaient encore des noirs et des blancs; mais, à leur liberté près, les noirs partageaient tous les avantages des sociétés et quelques-uns des plaisirs de la vie, et, lorsqtae nulle part dans Pile un nègre n'était sûr d'épouseir la négresse qu'il aimait, plus certainement que dans la société, des mariages d'amour récompensaient le travail et la tendresse des es-
claves de leur jeune maîtresse Joséphine.
Elle avait treize ou quatorze ans lorsqu'elle vit arriver à la Martinique^ et qu'elle rencontra chez sa tante Renaudin un jeune ofiicier noble et plein de mérite.
C'était le vicomte Alexandre de Beauharnais.
L'un avait dans sa personne tout ce qu'il faut pour plaire.
L'autre, dans son cœur tout ce qu'il faut pour aimer.
Ils s'aimèrent donc avec l'abandon de deux jeunes gens qui ont le bonheur de réaliser ce rêve d'une àme sœur de leur âme.
— Je vous ai' choisie, disait Alexandre en lui serrant tendrement la main.
— Et moi, je vous ai trouvé ! répondait Joséphine en lui donnant son front à baiser.
La tante Renaudin prétendait que c'eût été désobéir aux décrets de la Providence que de s'opposer à Tamour des deux jeunes gens. Les parents des deux enfants se trouvaient en France. Il s'agissait donc d^obtenir leur consentement à ce mariage, auquel la tante Renaudin ne voyait aucun obstacle. Lus obstacles vinrent, en effet, de MM. de Beauharnais,
{.ES fitAIfCS ET LBS BLEUS 155
père et oncio du fiancé. Dans un élan d'amitiô fraternelle, iU s'étaient juré autrefois d'uuir Içurs enfants entre eux. Celui que la jeune fille regardait déj& comme ^on époiix était destiné à épouser sa cousine,
lie père d'Alexandre oéda le pi*en)}er. En voyant les jeunes gens se dê^spérer de çon refusi il s'adoucit peu à peu et finit par se charger d'aller annoncer lui-même à ëon fbére ie ebangement survenu dans leurs projets. Mais celui-ci, de meias bonne composition que lui, réclama la promesse engagée el dit à son frère que, ail consentait à manquer à sa parole) cbM6 iadig&e 4'iui gentilbomme, il ne manquerait pas, lai« à la sienne.
lie père du vicomte rentra, désespéré d'être brouillé avec sou firèrei mais, prèttrant, 4 tout {Trendre, la haine de son frère au malheur de son fils, il renouvela à celui-ci nohseulement la promease de son consentement, mais son consentement même.
C'est alors que la jeuue Joséphine, qui devait plus tard donner au monde l'exemple d'un si grand sacrifice et d'un si complet dévouement, préluda, pour ainsi dire, à ce grand sÊte du divereei en iosistant près de son amant afin qu'il sacrifiât sa tendres^ pour elle à la paix et à la tranquilUtô de sa famille.
Elle déclara au vieemte qu'elle voulait avoir un entretien aVco son onole, l'emmena avec elle, et, sous prétexte d'une entrevue avee M. de fieauharnai^, le conduisit à son hdtelé Elle le fit entrer dans un cabinet voisin du salon dans lequel, étonné de cette visite, M. de Beauharnais faisait dire qu'il était cependant prêt à la recevoir. M. de Beauhar* nais s'était levé, car il était gentilhomme et c'était une 7e(nme qu'il recevait.
156 LES BLANCS IlT LES BLEUS
— Monsieur, lui dit-elle, vous ne m*aimez pas et vous ne pouvez m'aimer; cependant, pour me haïr, d'où me connaissez-vous? La haine que vous m'avez vouée, où' Pavez-vous prise, et qui la justifie? Ce n'est certainement pas mon attachement pour le vicomte de Beauharnais: il est pur, légitime, payé de retour. Nous ignorions, quand nous nous dîmes pour la première fois que nous nous aimions, que des convenances sociales, que des intérêts, qui me sont étrangers, pussent jamais rendre criminel ce premier aveu de notre amour. Eh hien, monsieur, puisque tous nos torts, le mien surtout, viennent de ce mariage, projeté par ma tante et consenti, par M. de Beauharnais, si Alexandre et moi, plus dociles à vos volontés que sensibles à notre propre bonheur, si nous avions Faffreux courage de vous rimmoler, si lui et moi renoncions à ce mariage qui détruit celui que vous aviez conclu, jugeriez-vous toujours votre neveu indigne de votre amitié, et me jugeriez-vous toujours moi, digne de vos mépris?
Le marquis de Beauharnais, étonné des paroles qu'il venait d'entendre, regarda quelque temps mademoiselle Tascher de la Pagerie sans lui répondre ; mais, ne pouvant croire à la sincérité des sentiments qui lui étaient exprimés :
— Mademoiselle, dit-il en couvrant d'un vernis de politesse ce que sa réponse avait d'injurieux pour elle, mademoiselle, j'avais entendu parler avec de grands éloges de la beauté, de l'esprit et surtout des nobles sentiments de mademoiselle de la Pagerie; mais cette réunion que je craignais, qui justifie si bien mon neveu, ou du moins qui l'excuse, cette réunion, je la trouvais d'autant plus coupable qu'elle est plus invincible , qu'une rivale, loin d'en détruire l'influence, ne peut que Taugmenter, et qu'il e$t bien difficile
de prévoir qu'à elle seule il était réservé d'en arrêter l'elfet. C'est, mademoiselle, le spectacle que vous donnez aujourd'hui ; spectacle si singulier, permettez-moi de vous le dire, que, pour ne pas le soupçonner de Tégoïsme le plus adroit ou de la dissimulation la mieux combinée, il faut avoir recours à une troisième supposition, que vous croirez peutêtre injurieuse, précisément parce qu'elle est naturelle.
— Quelle est cette supposition, monsieur? demanda mademoiselle de la Pagerie.
-^ Que vous avez cessé d'aimer mon neveu ou d'être aimée de lui.
Le vicomte, qui écoutait, plein d'étopnement et de douleur, ouvrit la porte et bondit dans le cabinet.
— VDus vous trompez, monsieur, dit-il à sou oncle. Elle m'aime toujours et je Taime plus que jamais. Seulement, comme c'est un ange, elle se sacrifiait et me sacrifiait eu même temps à nos deux familles. Mais vous venez de nous prouver, monsieur, en ne la comprenant pas et en la calomniant, que vous êtes indigne du sacrifice qu'elle vous faisait. Venez, Joséphine, venez; tout ce que je peux faire, et ce sera ma dernière concession , c'est de prendre mon pore pour juge. Ce que mon père décidera, nous le ferons.
Et, en effet, ils rentrèrent à l'hôtel, et mademoiselle de la Pagerie raconta à M. de Beauharnais ce qui venait de se passer, lui demandant son dernier avis et s'engageant pour elle et pour son lils à le suivre.
Mais le comte, les larmes aux yeux, prit les mains des deux jeunes gens.
— Jamais, dit-il, vous ne fûtes plus dignes l'un de l'autre que depuis que vous avez renoncé à vous posséder. Vous demandez mon dernier avis : mon dernier avis est que
VOUS soyes unis ; mon espoir est que vous serez heureux !
Huit jours après, mademoiselle de la Pagerle ét^t ymm* tesse de Beauharnais.
Et, en effet, rien n'avait troublô le bonheur des deun. époux lorsque arriva la Révolution. Ls vicomte de Beaubariiaia prit rang parmi ceux qui l'aidèrent, mais il crut à tort ^u'ea pouvait diriger Tavalanche qui se précipitait| rduv^rsant tout devant elle. Il fut entraîné sur récb&Cuud*
ou UN AN(ifl »Ët Li3 ^lÉD tJN IllîttACLte %i f Alî
La veille du jOu? dû lô vleômtë de fieaûhât'fîais devait monter ft l'écliàfaud, il écrivait à éà femme la lettre suivanle.
Ge fut son dei^bier âdteu 3
' lirait du G au!f theimidor, à la Conciergerie.
» Encore quelques minutes à la tendresse, aux larmes et aux regrets, puis tout entier à la gloire de mon sorti aux grandes pensées de rimmortalité. Quand tu recevras cfitlo lettre, ô ma Joséphine! il y aura bien longtemps que Ion époux, dans le langage d'ici-bas, ne sera plus; maie il y aura &ùik quelques instants qu*ii goûtera dans le sein de Dieu la véritable exisiCDco. Tu vois dono bien qu'il ne faut plus le pleurer; c'est sur les méchants, les insensés qui lui survivcni qu'il faut répandre des larmes; car ils font lo mal et no pourront le réparer.
::> Mais ne noircissons pas de leur coupable ima|j[e ccâ su-
rnS BLANCS ET t&S BLEVa 15Q
prémes itistdnt?. Je veun lëê embellin au contrait^^ en son*géant que, chéri d*U!ie tëffltud adorable^ j'aj ta s'écouler, sans le plus lëgèr attflgë, 1« Jodi^ de notre hymeo^ Ouf» ndth3 UQioD n'a duré qu'un jour, et cette pensée m'arrache un sou* pic Mais qu'il fut ier«in el purgée Jour si rapidement éoottlé, ci que de gl'ftt!è0 ]o dois i la PréVidenoe qui le bénit! àujour^ d'huit elle dispose de met atant le temps^ el c'est eneere un le âes bienfaits. L'homme de bien peut-il Tivre sans douleur et presque êaui remoi'ds, quand il yoit runiven en proia luii méchants^ le liia tôlieiterais dond de leur être enleyé^ si je ne sentâië que je leUr abanddbne des êtres si précieuK el ai chérie. Si pourtant les pensées des mourants sont dfis presse&timedtSi j*ea éprouve tin dans mdn ccauri qui m'êBdure 4de ces bouoheriës tont être buspendiiesi et qu'aïuc victimes vont enfin aucoéde^ lés boui'l'eailx.u
V Je reprends ces lignes incorrectes et presque Ulisibleii que mes gardiens avaient suspendueBé Je viens de subir une formalité cruelle, et que dans toute autre oireonstance on no m'aurait fttit supporter qu'en m'arrucbaot la vie. Mais pourquoi chicaner contre la nécessité? La raison veut qu'on en tii*e le meilleur parti.
» Mes cheveux coupés, j'ai songé à en racheter une portion, afin de laisser à ma chère femme, à mes enfauts, des témoignages non équivoques^ des gages de mes derniers &ouvenirs..Je sens qu'à cette pensée mon cœur se brise et que des larmes mouillent ce papier*
» Adieu, ô tout ce que j'aime! Aimez-vous, parlez do moi, cl n'oublies jamais que la gloire de mpurir viclime des tyrans et martyr de la liberté illustre l'échafaud. «
ArrôlOe û son tour, comme nous l'avons dit^ madame la
vicomtesse de fieauliarDais écrivait au moment de mourir à SCS enfants, comme son mari lui avait écrit.
Elle terminait par ces mots une longue lettre que noiu avons sous les yeux :
« Pour moi, mes enfants, qui vais mourir, comme votre père, victime des fureurs qu'il a toujours combattues et qui Font dévoré, je quitte la vie sans haine contre ses bourreaux et les miens, que je méprise.
» Honorez ma mémoire en partageant mes sentiments; je vous laisse pour héritage la gloire de votre père et le nom de votre mère, que quelques malheureuxbénissent, notre amour, nos regrets et notre bénédiction. »
Madame de Beauharnais achevait cette lettre, lorsqu'elle entendit, dans la cour de la prison, les cris : — Mort à Robespierre! vive la liberté! C'était dans la matinée du 10 thermidor.
Trois jours après, madame la vicomtesse de Beauharnais, grâce à l'amitié de madame Tallien,étaitlibre, et, un mois plus tard, grâce à llntluence de Barras, ceux de ses biens qui n'avalent pas été vendus lui étaient restitués.
Au nombre de ces biens était l'hôtel de la rue Neuve -des- Malhurins, no 11.
En voyant son fils, — qui ne lui avait rien dit de la démarche qu'il allait faire, — rentrer Tépée de son père à la main, et en apprenant comment cette épée venait de lui être rendue, dans un premier mouvement d'enthousiasme, elle s'était élancée hors de chez elle, et, n'ayant que le boulevard à traverser, avait couru remercier le jeune général, auquel son apparition venait de causer une si grande surprise.
Banaparte lendit aussitôt la main à la belle veuve, plus belle encore sous les vêtements noirs qu'elle avait gardés
depuis la mort de soq mari, lui faisant signe d'enjamber pardessus la carte et de venir s'asseoir dans une partie du salon où elle n'était pas étendue.
Joséphine lui lit observer qu'elle était venue à pied, et qu'elle n'osait, de crainte de la salir, toucher la carte de son étroit et élégant brodequin.
Bonaparte insista. Aidée de la main du jeune général, elle 8'élança par-dessus le golfe de Gènes, et le bout de son pied tomba sur la petite ville de Yoltri , où il laissa une empreinte.
Un fauteuil attendait, Joséphine s'y assit; et, près d'elle, Bonaparte, restant debout, moitié par respect, moitié par admiration, posa son genou sur une chaise, au dossier de laquelle il se soutint.
Bonaparte fut d'abord assez embarrassé. Il avait peu Thabilude du monde, avait rarement parlé aux femmes, mais il savait qu'il y a trois choses sur lesquelles leur cœur est intarissable : la patrie, la jeunesse, Tamour.
Il parla donc à madame de Beauharuais de la Martinique, de ses parents, de son mari.
Une heure s'écoula, qu'il eut à peine calculé, si bon mathématicien qu'il fût, la valeur de quelques minutes.
On parla peu delà position présente, et cependant le jeune général put remarquer que madame de Beauharnais était liée ou se trouvait en relations avec tous les noms au pouvoir, ou ayant chance d'y parvenir, son mari représentant à peu près la moyenne de Topinlon réactionnaire en faveur à cette époque.
De £on côté, madame de Beauharnais était une femme trop distinguée pour ne pas remarquer du premier coup, à travers
162 IBS BLANCS ET LES BLBUS
son originalité native, toute la valeur de Vintelligenee du vainqueur du 13 vendémiaire.
Celle victoire si rapide et si complète faisiiit de Bonapaijle le héros du jour;'OU eu avait beaucoup parlé autour de madame de Beuuharnais; la curiosité et rénthousiasme, comme nous l'avons dit, Tavaient entraînée à lui faire cette visite. Elle avait trouvé le protégé de Barras bien au-dessus, intelléctuellèiiièilt, de tout ce que Barras avait pu Itii éti dire, de sorte qtie, lorsque sôû dotnëstiqUë ititi tiii ànnoncélr qtiâ madame Tàtlien ratteiidàit chez elle pour alléf &ii elle iâvait^ ainsi qu'il était convenu, elle s'écria ;
— Mais tiouà ations l*ënd62-VoiiS à cîd(| Uëufëd et ddltàic éëùlement!
• - 11 en est sijc, lUddâtilè, dit le làqdaiS en â^ticllnanf.
— Ohl mon Dieu! dit-elle, que vais-je lui dire?
-- Vous lui iitei, lùadsltné, f'épondit Boilàpai^te, cfUe totre conversatioû à eii pbui' nioi tatit de ehàfnië, qtt'à tbtte dé prières, j'ai tJbtenti de toiiâ un quàl*t d'heui'é de pltiô.
— Mauvais conseil, dit Joséphine; daf je ëëfaië ohljgée de mentir pour iù'eicuser.
— Voyons, dit Bonaparte en lïdftltnè qtii metirt â*ëfiVie d'insitfter pour faire durer la visite eueore quelques iastciuts. Était-ce un autre 9 thermiddt que madame ïallieû avttli ft faire? JeerofaisletempadesftebespiBPrt ct»QiplétemeDt passé.
— Si je n'étais houteUseâe mon aveu^ je vous dirais ce qtte nous allons fairoi
— Dites, madame* le torai heureux d'étré pour quelque chose dans un de vos seoiets^ el surtout dans un leoret qud vous n'osez avouer.
— Êies-vous superstitieux? dwanda madame de Deaubarnui^.
— Je suis Gorse, madame.
— Alors, vous ne vous moquerez pas de moi.
» Nous éUons bm chez madame 6obier»larg({ueeel}e-ci D0U8 raconta qu'en passant à Lyon, 11 y i| une disaine d'années, elle s'était fait dire la bonne aventure par une demoiselle Lenormand. Entre autres prédictious qui s'étaient réalisées, la sorcière lui avait annoncé qu'elle aimerait un homme qu'elle n'épouserait pas, maie qu'elle en épouserait un autre qu'elle n'aimerait point, et qu'à la suite du mariage, la tendresse la plus vive lui viendrait peur cet homme.
» C'était son histoire d'un bout à l'autre.
» Or , elle ^vait appris que eetle sibylle qu'oa appelle Lenormand^ habitait maintenant à Paris « rue de TournûO, no 7,
» La curiosité noua est venue, à moi et à madame Tallien, d'y aller à notre tour t elle a pris rende9*vous cbe^ moi, où nous devons noue déguiser toutes deuK en grisettee^ Le rendez-vous était/ je vous Tei dit^ pou]r cinq heures'et demie» il est slK heures un quart.
« Je vais faire mes exeuses à madame TalUen, chauser de dostume, et, si la chose lui convient toujeurd, aller avec elle ches mademoiselle Lenormand,
« le voua avoiie que noue nous faisonë une jdie ^ grftce à l'exactitude de nos costumes, de faire tomber la sibylle dans ^'ërreuir la plue complète.
«» Vous n'avez pas besoin d'Un compaguon, serrurier, forgerdn, artnlirier? âeiuanda Bonapài'te.
-^ Non, citoyen, dit madame de BeàuharnaiSi à mon grana regrèti J'ai déjà commis une indiserêtion en vous disant èe que noiis alldias faire. L'indiserétlon serait plm grande encore eu vous mettant ea tiare dAns notre partio.
— Qu'il soit fait selon votre volonté, madame... ici-bi comme au ciel ! répondit Bonaparte.
Et, lui donnant la main pour la conduire vers la porte, il évita; cette fois, de la faire marcher sur la belle carte où son pas, si léger qu'il fdt, avait laissé une trace.
LA SIBTLLB
Gomme elle l'avait dit au jeune général, madame de Beauharnais trouva chez elle, en rentrant, madame Tallien.
Madame Tallien (Thérèse Gabarus) était, comme tout le monde le sait, la ûlle d'un banquier espagnol. Mariée à M. Davis de Fontenay, conseiller au parlement de Bordeaux, elle s'était bientôt séparée de lui par le divorce. G'était au commencement de 94, la Terreur était à son comble.
Thérèse Gabarus voulut rejoindre son père en Espagne, afm d'échapper à des malheurs dont la proscription était le moindre. Arrêtée aux portes de la ville, elle fut ramenée devant Tallien, qui, à sa première vue, devint passionnément amoureux d'elle. Elle se servit de cette passion pour sauver une foule de victimes.
t A cette époque , ce fut surtout l'amour qui combattit la mort, sa plus cruelle ennemie.
Tallien fut rappelé. Thérèse Gabarus le suivit à Paris, où elle fut arrêtée; du fond de sa prison, elle conduisit Je 8 thermidor, et, Robespierre renversé, elle se trouva libre.
On se rappelle que son premier soin avait été de s'occuper de Joséphine^ sa compagne de prison.
«in«»
LES BtÂNCâ Eï LÈS BLCtS i65
Depuis ce temps, Joséphine Beauliarnais et Thérèse Taliien l'iaient devenues inséparables. Une seule femme leur disputait, à Paris, la palme de la J)eauté. G^était, nous Tavons dit, madame Récamier.
Ce soir-là, on le sait, elles avaient résolu d'aller, sous un déguisement de femme de chambre et avec de faux noms, consulter la sibylle à la mode, mademoiselle Lenormand.
En un instant, les deux grandes dames furent transformées en deux charmantes grisettes.
Les bonnets à dentelles retombaient sur leurs yeux, le capuchon d'une petite mante de soie leur enveloppait la tête ; court vêtues d'une robe d'indienne claire, bravement chaussées d'un soulier découvert à boucles de strass, d'un bas à coins roses ou verts, elle sautèrent dans le fiacre qu'elles avaient fait entrer sous la grande porte de la maison numéro 11 de la rue Neuve-des-Mathurins, et, d'une voix logement tremblante, comme Test celle de toute femme faisant un acte en dehors de sa vie habituelle, madame de fieauharnais dit au cocher :
— Ruede Tournon, no 7!
Le fiacre s'arrêta à l'endroit indiqué, le cocher descendit de son siège, ouvrit la portière, reçut le prix de sa course et frappa à la porte de la maison. La porte s'ouvrit.
Les deux femmes hésitèrent un instant. On eût dit qu'au moment d'entrer, le cœur leur manquait. Mais madame Taliien poussa son amie. Joséphine, légère comme un oiseau, sauta sur le pavé sans toucher le marchepied ; madame Taliien la suivit. Elles enjambèrent le seuil redouté, et la porte se reforma sur elles.
*Ellesse trouvèrent alors sous une porte cochère dont la Toûle se prolongeait jusque dans la cour. Au fond, on lisait.
iCG LES BLANCS ET LES BLEDÎ3
<^(lairés par une espèce de réverbùre, cps mots : «Mademoiselle Lenormand, libraire, *> écrits ^^r ua CQDtreveot.
Elles av^ncèrenf vers ^ lUWière. ga môme temps que le contrevent, cette lumière éclairait un petit perron de quatre marches.
Elles esc^laiiôrent le^ ^ufit^ç paarçheg et sq trouvèrent en facQ de la Ipgp du concierge. '
— LiÇi citgyenne Lenprpiand ? demaqda n^adame Tallien, qui, quoique la plus jeune des deux, paraissait ayoirpris, ce jour*là, le privilège de l*initi.atiye,
■r- A^ re^-de-çbauss^e , la porte à p^c^le, répon()it le pprtier,
Jiad^me T)^l|ien s'enga^je^ la pre.rpière aur le perron, retriQ^ss^nt pi^ fOÎ)e 4éj^ fqrt CQurte, montrant une jambe qui, ^pyès ayoîrlutté fjiç forme î^vec les plus bejl^s statues grecques, ^yîiit eu rij.yi)[)ilité, ce soir-là, de descendre jusqu'à l^t jarretière pqyée g^-rtes^mj.^ d^ geno^ d^ U grisette.
]^94aii^e 4e lie^uli^mais ^uiv^it, admirant Tair dégagé de son amie, mais incapable d'atteindre à une pareille désinvolture. Elle était encore au milieu du perron que madame TftUJjeR, çrfjvég près dç 1^ pprj^, avait déjà spuné. Un vieux 4pmestiqup oi^yrit.
Les nouvelles ye^^ea, qui se recommandaient par la figura, ipais ne s^ recomjnandaient pas par la toilette, furent p^^minées avea U plus scrupuleuse attention par le valet de cbumbrc, qui leur fit tout sir^plement signe de s'asseoir dans ua coin de la première pièce. La seconde, qui était un premier salon et paF tewelle deyait passer le valet pour retourner près de sa maîtresse, était occupée par deux ou trois dames qu'il eût été diflicilc de qm^liffcr quant au rang, tous k'S rangs à c^tta époquç ^t^at à peu prè^ confondus dans
celui de la bourgeoisie. Mais, à leur grand étonnemcnt, au liout de quelques secondes, la porte du salon s'ouvHl de nouveau, et mademoiselle Lenormand en personne vint leur adresser ces paroles:
— Mesdames, failes-moi donc le plaisir d'entrer au salon.
Les deux fausses ^risettes se regardèrent avec étonnement.
Mademoiselle Lenormand passait pour faire ses prédictions en état de somnambulisme éveillé. Était-ce vrai, et sa double vue lui avait-elle permis de reconnaître, sans les voir môme, deux femmes du monde dansTannonce que le valet de chambre lui avait fuite des deux soi-disant grisettes ?
Il est vrai qu'en même temps mademoiselle Lenormand faisait signe à Tune des deux dames attendant au salon, de passer dans le cabinet de divination.
Madame Tallieu et madame de Beauharnais se mirent alors à examiner la pièce dans laquelle elles venaient d'être introduites.
Le principal ornement en était fait de deux portraits, représentant, Tun , Louis X.VI, l'autre , Marie-Antoinette. Ces deux portraits, malgré les jours terribles qui venaient de se passer j et qijoique les deux têtes qu'ils représentaient fussent tombées sur Péchafaud,ces deux portraits n'avaient pas quitté un instant leuj: place, et n'avaient pas cpssé d'être l'objet du respectdont mademoiselle Lenormand entourait les originaux. Après ces peintures, l'objet le plus remarquable du salon, élaitune table longue, couverte d'un tapis sur lequel brillaient des colliers, des bracelets, des bagues et différentes pièces d'argenterie, ciselées avec élégance; la plupart de ces dernières étaient du xviiie siècle, Tous ces objets provenaient
dos LES BLANCS ET LES fiLECS
(le cadeaux faits à la sibylle par des personnes à qui ello avait fait d'agréables prédictions, lesquelles, sans doute, s'étaient réalisées.
Au bout d'un instant, la porte du cabinet s^ouvrit, et la dernière personne qui occupait le salon avant l'arrivée des deux dames,futappelée àson tour. Les deux amies restèrent seules.
Un quart d'heure s'écoula, pendant lequel les deux visiteuses causèrent à voix basse, puis la porte se rouvrit et mademoiselle Lenormand reparut.
— Laquelle de vous deux, mesdames, demanda-t-elle, désire passer la première?
— Ne pouvons-nous donc entrer ensemble? demanda vivement madame de Beauharnais.
—Impossible, madame, répondit la sibylle. Je me suis imposé à moi-même l'obligation de ne jamais faire les cartes à une personne devant une autre personne.
— Peut-on savoir pourquoi? demanda madame Tallien avec sa vivacité, et nous dirions presque son indiscréliou habituelle.
— Mais parce que, dans un portrait que j'ai eu le maineur de faire trop ressemblant, une des deux personnes que je recevais a reconnu son mari.
— Entre, entre, Thérèse, dit madame de Beauharnais en poussant madame Taliieu.
— Ce sera donc toujours à moi de me sacrifier, répondit celle-ci.
Et, envoyant un dernier sourire à son amie :
— Eh bien, soit! je me hasarde, dit-elle.
Et elle entra.
Mademoiselle Lenormand était à cette époque une femme de vingt-quatre à vingt-neuf ans, courte et grosse de taille,
dissimulant avec peine une épaule plus forte que l'autre ; elle était coiffée d'un turban, orné d*un oiseau de paradis.
Ses cheveux tombaient en longues boucles roulées autour (le son visage. Elle était vêtue de deux jupes superposées, Tune courte, tombant au-dessous du genou, couleur grispcrie; Fautre, plus longue et formant un peu la queue derrière elle, d*une couleur cerise.
Elle avait près d'elle, sur un tabouret, sa levrette favorite, nommée Âza.
La table sur laquelle elle faisait ses expériences était tout simplement une table ronde recouverte d'un tapis vert, avec des tiroirs devant elle, où la sibylle mettait ses différents joux. Ce cabinet avait la même longueur que le salon, mais il était plus étroit. Aux deux côtés de la porte, deux bibliotliôques en chêne contenaient de nombreux volumes. En face de la devineresse était un fauteuil où s'asseyait le consultant ou la consultante.
Entre elle et le sujet, une baguette de fer, qu*on appelait la baguette divinatoire. A l'extrémité tournée vers le consultant' s'enroulait un petit serpent de fer. L'extrémité opposée (tait façonnée comme une poignée de fouet ou de cravache.
Voilà ce qu'entrevit madame de Beauharnais pendant le court espaoe de temps que la porte resta entr'ouverte pour donner passage à son amie.
Joséphine prit un livre, s'approcha d'une lampe et essaya de lire ; mais l'atteiition qu'elle donnait à sa lecture fut bientôt troublée par le bruit de la sonnette et par un nouveau personnage qu'on introduisit dans le salon.
C'était un jeune homme vêtu à la dernière mode des incroyables. Entre ses cheveux, coupés au ras de ses sourcils. a 10
sc^orci.iescle ctiieu tojîîbaat &ur ses épaules, et sa cravate I iDonlant jusqu'aux pommettes de ses joues, à peine si l'ou |touvaii distinguer un nez droit, une bouche liae et résolue, o'i des youx brillant comme des diamants noirs. ^
U salua «ans prononcer une parole, fit tourner deux ou Ux)is fois son bâton noueux autour 'de sa tète, fit entecîre trois notes fausses, comme s'il achevait ou commençait l'air d'une chanson^ et s^assit dans un coin.
Mais, si peu que fût visible cet œil de griffon, comme aurait dllDante, madame de Beauharnate oommenç^iit-à m sentir mal à l'aise d^QB œ tôte^^à^éte^ quoique l'incroyable fût assis dans un coin du salon, et eiie à i^xtrëmité opposée, lorsque madame Taliien sortit.
-- Âh I ma chère, dit -elle en allant droit à son amie et sans remarquer l'incroyable perdu dans la pénombre, ah ! ma chère, entres vite! c'est une femme charmante que mademoiselle Lenormand. Devinez un peu ce qu'elle vient de mepnédiref
— Mais, chère amie, répondit madame de Beauharnais, que vous serez aimée, que vous resterez belle jusqu'à cinquante ans, que vous ferez di^s passions toute votre vie... ,
Et, comme madame Taliien faisait un mouvement qui voulait dire : « Ce n'est pas cela !»
— El eccore, continua Joséphine, que vous aurez de grands laquais, un bel hôtel, de belles voitures, avec des chevaux ûiancs ou Isabelle.
— l'aurai tout cela, ma cbére, et, de plus, si j'en crois notre sibylle, je serai princesse.
— Je vous en fais mon compliment bien sincère, ma belle princesse, répondit Joséphine ; mais je ne vois plus maintenant ce que j'ai à demander, et, comme je n'arriverai jamuis
IBS BLAlfQS ST IiBf BLEUS 171
à ù\re princesse probablement, que mon orgueil souffre déjù, de n'être pas aussi belle que vou8||e neveux pas lui donner cet autre sujet de dâpit qui serait capable de nous brouil"" 1er...
— BstfOe sérietiâemelil que vous parles, chère Joséphine?
— Non... Mais jo ne yeux pas m'exposer à cette infériorité qui me menacé sur touB les points. Je vous laisse votre principauté : sauvons-nous!
Elle fit un mouvement pour sortir et entraîner madame Tailien; mals^ m môme instant^ elle sentit une main qui se posait doucement sur son bras, et entendit une voix qui disait:
— Restez, madamej et peut-ôtroj quand vous m'aurez entendue, n'aurez-vous rien à envier à votre amie.
Joséphine avait grande envie elle-même de savoir ce qu'on pouvait être pour n'avoir rien à envier à une princesse) elle céda donc, ei entro à son tour dtms le cabinet de Quiàesa^iselle Lenormand.