LÉ GRAND JEU
Mademoiselle Lenormand fit signe à Joséphine de s'asseoir dans le fauteuil que venait de quitter madame Tallien , et tira un nouveau jeu de cartes de son tiroir, afin, sans doute^ que les destinées de Tune n'influassent point sur celles de l'autre.
Puis elle regarda fixement madame de Beauharnais.
— Vous aves essajé de me tromper, mesdames, lui dit«<
i72 LES BLANCS £T LES BLEUS
elle^ en prenant des habits communs pour me consulter. Je suis une somnambule éveillée, et je vous ai vues partir d'un hôlel du centre de Paris. J'ai vu votre hésitation pour entrer chez moi; je vous ai vues, enfin, dans l'antichambre, quand votre place était dans le salon, et j'ai été vous chercher. N'essayez pas de me tromper, répondez franchement à mes questions, et^ puisque vous venez chercher la vérité, dites la vérité.
Madame de Beauharnals s'inclina.
— Si vous voulez m'interroger. Je suis prête à répondre.
— Quel est l'animal que vous aimez le mieux?
— Le chien.
— Quelle est la fleur que vous préférez?
— La rose.
— Quelle est Todeur qui vous plaît le mieux?
— Celle de la violette.
La sibylle plaça devant madame deBeauharnais un jeu de cartes doubles à peu prés des cartes ordinaires, qui venait d'être inventé depuis quelques mois seulemont, et qui s'appelait le grand oracle.
— Cherchons d'abord où vous êtes placée, dit la sibylle. Et, renversant le jeu, elle écarta les cartes avec le médium
et trouva la consultante, c'est-à-dire une femme brune avec une robe blanche à grands volants brodés, et un pardessus de velours rouge formant manteau à queue, dans un grand et riche plan. Elle était placée entre le huit de cœur et le dix de trèfle.
Le hasard vous a bien placée, madame, vous le voyez : le huit de cœur, sur trois rangs différents, présente trois sujets.
» Le premier, qui est le huit de cœur lui-môme, représente
tES BLANCS ET LES BLEUS 173
les étoiles sous la conjonction desquelles vous êtes née.
» Le second, un aigle enlevant un crapaud d'un étang au* dessus duquel il plane.
» Le troisième, une femme près d'une tombe.
» Voilà ce que je vois, madame, dans cette première carte. Vous êtes née sous l'influence de Vénus et de la Lune. Vous venez d'éprouver un grand contentement, presque égal à un triomphe.
» Ënfîn, cette femme vêtue de noir 8*approchant d'une tombe indique que vous êtes veuve.
» D'un autre côté, le dix de trèfle promet la réussite dans une entreprise hasardée^ mais dont vous avez à peine conscience.
» Impossible de trouver un jeu qui se présente sous d9 meilleurs auspices.
Puis, reprenant le jeu, en laissant la consultante dehors ; mademoiselle Lenormand le battit, pria madame de Beau ' harnais de le couper de la main gauche, et d'en tirer elle* même quatorze cartes, qu'elle placerait à son gré, à la suite de la consultante, en allant de droite à gauche, comme font les peuples orientaux dans leurs écritures.
Madame deBeauharnaisobéit, coupa et rangea les quatorze cartes à la droite de la consultante.
Mademoiselle Lenormand suivait des yeux avec une attention plus grande que ne le faisait madame de Beauharnais elle-même, les cartes, au fur et à mesure que celle-ci les retournait.
— En vérité, madame, lui dit-elle, vous êtes privilégiée, et je crois que vous avez bien* fait de ne pas vous laisser effrayer par la prédiction que j'ai faite à votre amie, si brillante qu'elle soit.
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I» Votre première earte est le ciaq de carreau ; à côtô du cinq de carrepui cette belle constellatioû de la croix du Sud, qui est invisible pour nous en Europe. Le grand sujet de cette carte, qui représente un voyageur grec ou mabométan , in« dique que tous êtes née» çoiten Orienti soit aux colonies. Le perroquet Ou rdranger qui forment le troisième sujet me font pencber pour les colonies* La fleur, qui est un veratrum très-commun à la Martinique, m'autorise presque h dire que 6'e8t dans oette île que vous êtes née. ^
— Vous ne vous trompes pas, madame.
-^Yotre troisièiQEie cartes le neuf de carreau, qui indique les voyagea lointainsi u^efait croire que vous avez quitté, jeune, cette île. Le convolvuliis qui est dessiné au bas de cetle earlei et qui représente la femme chercbant un appui, ferait supposer que vous avez quitté la Martinique pour ^ous içarier»
— C'est encore vraif madame, reprit Joséphine.
^ Votre quatrième carte, qui est le dix de pique, indique la perte de vos espérances; et cependant, les fruits et les fleurs de saxifrage qui se trouvent sur cette même carte, m'autorisent à penser que ces diagrins n'ont été que momentanés, et qu'une heureuse réussite — un mariage probablement — a succédé à ces craintes, qui ont été jusqu'à la perte de Tespoir.
— Vous auriez lu dans le livre de ma propre vie, madame, que vous n'y auriez pas vu plus clair.
— Cela m'encourage, reprit la sibylle, car je vois de si étranges choses dans votre jeu, madamci que je m'arrêterais tout court, si, à mes doutes, se joignaient vos dénégations.
— Voici le huit de pique. Achille traîne Hector, enchaîné à son char, autour des murs de Troie; plus bas, une femme
est agenouiliée devant un tombeau» ^ Votre marii comme le. héros troyen, a clû mdurir de tnori Yiolenle, sur l'éohafaud probablement; Mais Toilà u&e efaese singulière^ e'eet que^sur la môme earte^ en face de la femmd qui pleure^ les os de Pélops sont placés en croix aU'^dessas du tddisman de ^ lunei Gé qui Veut dire : « Heureuse fatalité. * A une grande in* fortutie sdccédera une fortune plus grande.
Joséphine sourit.
— Ceci est de l'avenir; Je ne saurais doue tous répondre» -— Vous avea deux enfants? demanda la sibylle.
•^ Ouii madamoi
— Un fils èittàe fille?
— Oui.
-M Tebesj Toici Totre fils ctui> sur la même carte, où est le dix de carreau, prends sans yous consulter, une résolution de la plus haute importaoce, non pas en elle^-méoiej mais par les résultats qu'elle doit avoir.
» Au bas delà carte^ ee ehéde que vous voyes est un de ces chéoes parlant de la forêt de Dodûne* — Jason couché sous son ombre écoute. — Qu'écoute-t-il? — La voix de l'avenir^ qu'a écoutée votre lils^ lorsqu'il s'est décidé à la démarche qu'il a faite.
» La carte qui suit, c'est-à-dire le valet de carreau, vous montre Achille déguisé en fenime à la cour de Lycomène. — L'éclat d'une épée en fera un homme. — Y a-t-il une histoire d'épée en ce moment entre votre fils et quelqu'un ?
— Oui, madame.
— Ëh bien, voici, au-dessus de la carte, Junon dans un nuage qui lui crie : « GouragOi jeune homme ! » les secours ne manqueront pas.
» Je ne sais , mais dans cette carte, qui n'est autre que le roi
4e tarreau, il me semble que je vois votre fils s'adresser à un soldat puissant et obtenir de lui ce qu'il lui demande. <^
» Le quatre de carreau vous représente vous-même, madame, au moment où votre fils vous raconte Theureux résultat de son projet' Les fleurs qui poussent au bas de cette carte vous ordonnent de ne point vous laisser abattre par les difficultés, et vous annoncent que vous arriverez au but de vos désirs. Enfin , madame , voici le huit de trèfle, qui indique très-positivement un mariage; placé comme il Test près du huit de coeur, c'est-à-dire près de l'aigle s*élevant vers le ciel avec un crapaud dans ses serres, le huit de cœur indique que ce mariage vous élèvera au-dessus des sphères les plus puissantes de la société.
» Puis, si nous pouvions douter encore, voici le six de cœur qui, par malheur, va si rarement avec le huit; voici le six de cœur où Talchimiste regarde la pierre devenue de Tor, c'est-à-dire la vie commune changée en une vie de noblesse, d'honneurs, d'emplois élevés. Voyez, parmi ces fleurs, ce même convolvulus, qui enveloppe un lis défleuri : cela veut dire, madame, que vous succéderez, vous qui cherchez un simple appui, que vous succéderez... comment puis-je vous dire cela? à ce qu'il y a de plus grand, de plus puissant en France, au lis défleuri; que vous y succéderez en passant, comme l'indique le dix de trèfle, à travers les champs de bataille, où, comme vous le voyez, Ulysse et Diomède enlèvent les chevaux blancs de Rhésus, placés sous la garde du talisman de Mars.
» Là, madame, vous aurez le respect, la tendresse de tout le monde. Vous serez la femme de cet Hercule étouffant le lion de la forêt de Némée, c'est-à-dire de l'homme utile et courageux s'expooant à tous les dangers pour le bonheur de son
pays. Les fleurs dont ort vous couronnera seront le lilas, l'arum, l'immortelle, car vous serez, tout à la fois, le vrai mérite et la parfaite bonté. / Enfin, se levant avec un mouvement d'enthousiasme, sai-' sissant la main de madame de Beauhamais et tombant à ses pieds :
— Madame, dit-elie, je ne sais pas votre nom, je ne connais pas votre rang, mais je lis dans votre avenir... Madame, souvenez-vous de moi, quand vous serez... impératrice!...
— Impératrice?... moi?... Vous êtes folle, ma chère!
-- Eh!... madame, ne voyez-vous pas que votre dernière carte, celle à laquelle conduisent les quatorze autres, est le roi de cœur., c'est-à-dire le grand Gharlemagne qui tient d'une main Tépéé, de l'autre le globet... Ne voyez-vous pas toujours sur la même carte, l'homme de génie qui, un livre à la main, une sphère à ses pieds, médite sur les destinées du monde?... Enfin ne voyez- vous pas, sur deux pupitres posés en face l'un de l'autre, les livres de la Sagesse et des lois de Selon?... preuve que votre époux sera non-seulement con« quérant, mais encore législateur.
Tout invraisemblable qu'était cette prédiction, un verti^ô monta à la tête de Joséphine. Ses yeux s'éblouirent, son front se couvrit de sueur» un frissonnement courut par tout son corps.
— Impossible ! impossible ! impossible ! murmura-t-elle^ i Et elle retomba sur le fauteuil.
Puis, tout à coup, se rappelant que sa consultation avait duré près d'une heure, et que madame Tallien l'attendait, elle se leva, jeta à mademoiselle Lenormand sa bourse sans compter ce qu'elle contenait, s'élança dans le salon, prit madame Tallien par la taille et renlraîna hors de l'appartement/
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répondant h peine au salut que faisait aux deux dames Tin croyable, qui s'était leva au moment où ejlcs passaient devant lui.
-- Ëh bien? demanda madame Tallien arrôtant Joiéphinc^ sur le perron par lequel on descendait dans la cour.
— Eli bien^ reprit madame de Beaubarnais, cette f^imine est folie !
— Que vous a-t-elle donc prédit?
— Mais à vous d*abord 1
— Je vous préviens, ma chère, que je me suis d^à habituée
ù la prédiction, répondit madame Tallien ; elle m'a prédit que , je serais princesse.
— Eh bien, moi* reprit Joséphinei je ne suis pas encore habituée à la mienne i elle m'a prédit que je 8erftis<M impératrice!
Et les iùw fausses grisettes remontôreot dans leur fiaore.
le FAU^ INGROYADLB
A peine» nous Favons dit, les deux jeunes femmes, tout afTolées de leur prédiction, avaient-elles fait attention au jeune élégant qui attendait son touri y
Pendant la longue séance qu'avait fïiite madame dô Beauharnais chea la sibylle, madame Tallien avait essayé plusieurs fois de reconnaître à quelle classe d'incroyable elle avait affaire dans la personne du jeune homme qui attendait en même temps qu'elle* Hais lui^ peu curieux^ paraissait^-ili do nouer la conversation avec celle qui lui faisait des avance x^^.
us sLiircs £T j,ES ntuvs 179
avait tiré ses cheveux aur ses soumis, sia. cravate sur son mon toi!? 3es preifles dq (cUiejt^ sur ses jpue3, et, avec une espèce de grogqemefft ^\\jà^ ^'^(A}t ét^Mi daus spp fiii^teuil comme un boxuipe qui m ^m\ p{^ fàct^é d^ d^^iuei: l%mw de r^ltçate p^r q^ielqi^eç mopieQ(3 de somwell,
L^ l^gUiB séauce 4e p^^^fue 4@ Beauharn^is ^'était passée ain^i, madaipe 7%\lm hmnt s^wt^lauf d# lire et rincroyabli? faisant semblant de sçmq^U^r.
Mais à peinp furent-elles sqrties e|t lep eut-il si|iv|es des yeux aussi Jopglempç que |a cl)ose lui fut possible, qu'il se présenta à son tour |i la porte di} cabinet de pQademoisellc Lenormand.
La mise du nouveau consultant avait quelque chose de grotesque qui amena le sourire sur les lèvres de la sy bille.
— Mademoiselle, dit-il, en affectant le parler ridicule des jeunes élégants de Pépoque, auriez-vous la bonté de me dire ce que le sort réserve de vicissitudes heureuses ou fâcheuses à la personne de votre serviteur. — Il ne vous cachera pas que cette personne lui est assez chère pour que tout te que vous lui prédirez d'agréable soit admirablement reçu par lui. — Il doit ajouter cependant que, grâce à une gi^ande puissance &nt lui-même, il écoutera sans aucun trouble les événements et les catastrophes dont il vous plaira de lu menteer. '
Hademokette Lenormand le regarda un instant a^ee inquiétude. (Son iais«er*&lier allait-il jusqu'à la folie, ou avait-elle affaire à quelqu'un de ces jeunes gens qui, à cette époque, se faisant «a plaisir de raiUer jusqu'aux choses saintes, n'aurait pas eu grand scrupule de s'attaquer à la sybille de 1^ rua de ToufnoQ, si biea incfée qu'elie iti d(!^jà dans l'esprit des nobles habitants du faubourg Saint Germain?
180 LES ULANOS ET LES BLÊUÔ
: — C'est voire horoscope que vous désirez? demanda t elle.
— Oui, mon horoscope; un horoscope tel que celui qui fut Urô à la naissance d'Alexandre, fils de Philippe, lOi de Macédonie. Sans avoir la prétention d'atteindre à la renommée du vainqueur de Porus et du fondateur d'Alexandrie, je compte faire un jour un certain bruit dans le monde. Ayez donc la bonté de préparer ce qui vous est nécessaire et de faire pour moi tout ce qu'il y a de plus grand jeu.
— Citoyen, reprit mademoiselle Lenormand, je procède par plusieurs moyens différents les uns les autres.
— Voyons les moyens, dit Tincroyable, poussant son estomac en avant, glissant ses deux pouces dans Téchancrure de son gilet, et laissant pendre par le cordon qui la soutenait sa canne à son poignet.
— Par exemple, je prophétise par les blancs d'œufs, par l'analyse du marc de café, par les tarots ou cartes algébriques, par Taleclromancie.
— L'aleclromancie me plairait assez, dit le jeune homme, mais il nous faudrait pour cela un coq vivant et un plein verre de froment; les avez-vous?
— Je Jcs ai, répondit mademoiselle Lenormand. Je procède aussi par la caplromaficie.
— Je cherche, dit le jeune homme, la glace de Venise; car, autant que je puis me rappeler, c'est à Taide d'une glace de Venise et d'une goutte d'eau jetée dessus que la caplromancie s'opère.
ç — Justement, citoyen, et vous me paraissez fort au courant de mon art.
— Penh! fit le jeune homme. Oui, oui» on s'est occupé de cienceà occultes* . ,
IBS BIÀNCS ET LES BLEVS 181
— Nous avons ausst la chiromancie, dit mademoiselle Lenormand.
— Ahl voilà qui me va! Toutes les autres pratiques sont plus ou moins diaboliques, tandis que la chiromancie n'a jamais été frappée par les censurés de l'Église catholique, attendu que c'est une science fondée sur des principes tirés de l'Écriture sainte et de la philosophie traoscen«dantale.
* Il n'en est point ainsi, ne l'oubliez pas, citoyenne, de l'hydromancie, qui opère par le moyen d'un anneau Jeté dans Teau ; de la pyromancie, qui consiste à placer sa victime au milieu du feu; de la géomancie, qui agit par des signes cabalistiques tracés sur la terre; de la capnomancie^ par laquelle on sème des grains de pavot sur des charbons ardents; de la cossinomancie, dans la((ueile on emploie la hache, la tenaille et le crible; en Ou de l'anthropomancie, dans laquelle on sacrifie des victimes humaines.
Mademoiselle Lenormand regarda son interlocuteur avec une certaine inquiétude. Parlait-il sérieusement? se moquaitil d'elle? ou cachait-il sous une fausse désinvolture le désir de ne pas être reconnu?
— Ainsi donc, dit-elle, vous préférez la chiromancie?
— Oui, répondit l'incroyable; car, avec la chiromancie, fussiez-vous le diable en personne ou son épouse Proserpine (et il s'inclina galamment devant mademoiselle Lenormand), je ne crains rien pour le salut de mon âme, attendu que le patriarche Job a dit, chapitre xxxvii, verset ?• : « Dieu a tracé dans la main de tous les hommes des signes^ afin que chacun d'eux pût connaître sa destinée. » Salomon, le roi sage par excellence^ ajoutait : « La longueur de la vie est marquée dans la main droite, et les lignes de la main gauche