MARCHES TOURANIENNES
Toujours, par monts et vallons
Nous allons Au galop des étalons,
Toujours, toujours, à travers
L'univers Aux espaces grands ouverts,
Toujours, toujours de l'avant,
En buvant La liberté dans le vent.
Au grand air nous nous plaisons,
Sans maisons Pour nous garder des saisons.
Du soleil il ne nous chaut.
S'il est haut, Tant mieux! nous aurons plus chaud.
Qu'il pleuve et qu'il vente après
Tout exprès, Tant mieux! nous serons plus frais.
Qu'il vienne, incendiant Tair,
Un éclair, Tant mieux ! nous verrons plus clair.
Dans le ciel tout rempli d'yeux
Radieux Nous n'avons pas vu de Dieux.
Nous avons vu seulement
Le tourment Des astres en mouvement.
Ti^XïTc-
Ainsi vont, le bridon fou
Sur le cou, Nos chevaux, sans savoir où.
Tra la la la!
Entremêlons Les violons Et la guzla
Et le chant fou Que font les voix Et les hautbois y Tra la la ou!
Jusqu'à demain Place à Tamour!
Au point du jour Hop! en chemin!
Dansez en rond !
Embrassez-vous I Ce soir les fous Se marieront.
Pas pour toujours, Mais pour la nuit; Car le temps fuit Sous les amours^
Aux sons railleurs Des violons, Et les moins longs Sont les meilleurs.
Les Aryas blancs Vont prier, tremblants,
Le soir, Leurs morts précieux Qu'ils envoient aux cieux
S'asseoir.
Les Aryas fous Mettent dans des trous
Leurs morts.
Nous lés étalons Sur des étalons
Sans mors.
Hop ! un coup de fouet !
Qu'ils soient le jouet
Des vents !
Nous ne connaissons Que les bons garçons
Vivants.
Les morts noirs et laids Sont morts. Laissons-les
Là-bas.
Le Néant est sûr, Et le ciel futur
N'est pas.
Quand les loups hurleurs, Attirés par leurs
Fumets, Les auront bâfrés, Vous n'y penserez
Jamais.
Ne sois pas songeur Pour ce voyageur Qui part..
Ça ne sert à rien.
Prends donc de son bien Ta part.
Puis en route, après !
A bas pleurs, regrets,
Remords !
Sois tout au présent.
Vis en méprisant
Les morts.
Donc, Aryas, vous croyez A la patrie, aux foyers, Au sol que vous fossoyez t
Nous autres, nous ne croyons Pas même aux joyeux rayons Du soleil que nous voyons.
La terre et le ciel qui luit, Tout s'écoule et tout s'enfuit €omme de Teau dans la nuit.
Dès lors, à quoi bon le temps Qaevous passez, haletants, A fixer des riens flottcwits?
Pourquoi vous meurtrir la main
A labourer le chemin
Qu'il faudra quitter demain ?-
Pourquoi Tamour décevant De ces foyers que le vent Va souffler en se sauvant?
Que deviennent vos travaux
Et vos champs, quand nos chevaux
Onthrouté les blés nouveaux?
Et vos murs et vos pavés Croyez-vous qu'ils soient sauvés Quand nous serons arrivés?
Votre patrie, elle est là Dans ces maisons que voilà.
Nous les brûlons. Cherchez-la!
La nôlFe, à nous les guerriers.
Prenez-la ! Yous ne poufriez.
Elle est dans nos étriers. *
Devoirs et lois, disent-ils !
Ce sont des mots creux.
Que les Aryas subtils
Les gardent pour eux !
Le monde n'est qu'un champ clos
Où l'on va courant.
Labutin et les gros lots
Sont à qui les prend.
Et c'est tant mieux. Quel ennui.
Vivre sans danger!
Moi, j'aime à manger celui
Qui peut me manger.
Je ne sais pas d'autre emploi
De tous mes efforts.
Je ne connais qu'une loi :
La loi des plus forts.
Je ne connais qu'ua devoir :
C'est, le sabre au poing,
De massacrer pour avoir Ge que je n'ai point.
Si mon rival Est sans cheval Et sans appui.
Voici ma loi :
Tant mieux pour moi, Tant pis pour lui !
S'il se défend Comme un enfant Rempli d'émoi Pendant la nuit, Tant pis pour lui^ Tant mieux pour moi I
S'il croit vraiment A mon serment, Ce mot qui fuit,
Je suis sans foi; Tant mieux pour moi, Tant pis pour lui !
Vienne un vainqueur Qui dans mon cœur Plonge Teffroi D'un fer qui luit, Tant mieux pour lui, Tant pis pour moi !
Par le monde, au milieu du danger, Soixante ans à cheval j'ai couru, Emportant au désert pour manger Sous ma selle un quartier de bœuf cru.
J'étais fort dans mon temps et joyeux.
Nul ne fut mon égal pour dompter Les poulains et la vierge aux beaux yeux. Et j'ai fait des enfants sans compter.
Vagabond, formidable et puissant, J'ai pillé, j'ai tué, j'ai vaincu.
J'ai versé plus de gouttes de sang Que la mer n'a de flots. J'ai vécu.
Maintenant^ j« suis vieux. C'est fini.
Que l'aîné fasse place au cadet I Cette nuit mon cheval a henni M* annonçant que la mort m'attendait.
J'ai dit oui. Que mon corps massacré Soit mangé par mes fils en buvant !
Chantez, fils I Je suis fier, car j'aurai Vos boyaux pour sépulcre vivant.
Nous nous aimions sans nous être rien promis. le meilleur, le plus vieux de mes amis !
Et tout chez l'un était à l'autre permis.
Un soir d'hiver il s'en vint tout pâle. « Eh bien! J'ai faim, dit-il. Je veux manger. N'as-tu rien? » Et j'étais pauvre alors, plus pauvre qu'un chien.
Pas de gibier t Pas même un vieux cheval morlt Depuis trois jours la fringale aussi nous mord. Ma pauvreté me pesait comme un remord. -
« J'ai<faim, dit-il. N'as-tu donc rien àmanger? Je ne vois pas ta femme se déranger.
Suis-je ton hôle, ou bien un vil étranger? »
Rien dans le coiïre, et rien dans le dernier coin ! Pas même un bout de cuir, même un brin de foin! Et sur le steppe est la neige morte au loin.
« Puisque les cœurs des vieux amis sont perclus, J'irai, dit-il, prier les grands ours velus.
* Je pars d'ici; car on ne m'y aime plus. »
II se leva, mon vieil ami, mon plus vieux, Le regard plein de reproches et d'adieux; Et de gros pleurs roulaient dans ses tristes ;
a Ne t'en va pasi criai-je aFors, étouffant.
Ne t'en va pas! ton ami te le défend. »
Et puis tout bas, à ma femme : « Où est l'ei
— Il dort, fît-elle, il dort, notre cher petit, Comme un poulain qui dans l'ombre se blottit, Et le sommeil trompe un peu son appétit.
— Va le chercher, » dis-je à ma femme. Et ma voix Lui fit si peur qu'elle croisa ses dix doigts Pour supplier. Mais je dis : (c Va, je le dois. »
Et quand mon fils, le doux trésor, l'innocent. Fut devant nous, je leur dis en l'embrassant : « Je n'ai que luil C'est le meilleur de mon sang.
Mais, des petits, on en peut avoir beaucoup;
Des amis, peu. Mangeons, mon hôte ! » Et d'un coup
A mon unique enfant je coupai le cou.
En route I en marche 1 Déjà Le matin sanglant a lui..
En route ! Hier il neigea.
Il va venter aujourd'hui.
."^ 1 'éKâ
Sur les chariots mouillés Claquent les bâches de cuir.
Allons, roulons, les rouliers 1 Il est l'heure de s'enfuir.
Marchons avec le soleil Vers le pays attiédi Où le ciel est plus vernaeil.
En route pour le Midi !
Les chevaux, les lévriers Et les chamelles ont bu.
Hop I chaussons les étriers.
En colonne, la tribu I
Les enfants, femmes et sœurs Dormiront dans les doux lits Que les chariots berceurs Balancent de leur roulis.
Les hommes, joyeux garçons, Eux, ne sommeilleront point, Mais, fermes sur les arçons, Chanteront le sabre au poing.
Ils chanteront les vieux airs, Les vieux airs toujours nouveaux, La musique des déserts Rhythmée au pas des chevaux.
Pour charmer les chemins longs Nous avons les chants d*amours, Les gozlas, les violons, Les hautbois et les tambours.
Contre les Àryas blancs' Nous avons les chants guerriers, Contre ces lapins tremblants Qui vivent dans des terriers.
Nous, les buveurs de grand air, Nous vivons comme des loîips, Et le vent sur notre chair Tord la pointe de ses clous.
Aussi nous les méprisons, Ces faiseurs de bons repas Dont les toits sont des prisons Où le soleil n'entre pas.
Qu'ils crèvent dans leurs clapiers 1 Nous, allons droit devant nous.
Le sol tremble sous nos pieds • Et jamais sous nos genoux.
En marche! en guerre! Là-bas
Sont leurs fleurs, leurs fruits, leurs blés.
Leurs femmes dans des cabas
Pour nous les ont rassemblés.
Leurs femmes savent encor Tisser le drap des manteaux Et pétrir des, pains en or Aussi bons que des gâteaux.
Sur les charbons, dans les fours.
Avec un art tout divin Elles font de grands plats lourds Qu'on digère à coups de vin.
En marche! en guerre I en avant f
Tous ces enfants d'un ciel bleu
Ont le cœur rempli de vent,
Ont des lois, des arts, un Dieu.
Nous n'avons, nous, gens sans arts, Nous, le peuple mécréant, D'autres lois que les hasards, D'autre Dieu que le Néant.
Mais pour vaincre et nous venger Nous avons ce qu'ils n'ont point :
L'âpre mépris du danger Et le sabre au bout du poing.
Devant nous, les chevaucheurs.
Ils fuient, quand nous les piquons, Gomme des pigeons nicheurs Devant un vol de faucons.
Tous les biens qu'ils vont semant, Quand nous aurons combattu Nous les mangerons gaîment A bedaine que veux-tu.
Nous autres, les gens d'ailleurs, Nous autres, les meurt-de-faim, Au nez de ces travailleurs Nous nous gorgerons enfin.
Puis avec leurs cheveux roux, Avec leurs boyaux tordus.
Leurs os durs percés de trous, Leurs cuirs tannés et tendus,
Pour charmer les chemins longs Nous ferons, ô mes amours.
Des guzlas, des violons, Des hautbois et des tambours.
En avant I Ventre à terre I Au galop 1 Hurrah 1
Plus d'un bon vivant Qui fendait le vent Aujourd'hui sous le vent du destin mourra.
Ventre à terre ! Au galop 1 En avant I
Tout au bout du grand steppe, en un val herbeux,
L'Arya berger
Danse au son léger
Des pipeaux dont il joue en paissant ses bœufs. Et les bœufs sont très bons à manger.
D'un grand coup de sa faulx tranchant nos genoux,
L'Arya souvent
Tue en se sauvant...
Bah ! sur lui, sur ses bœufs, tant pis, ruons-nous ! Ventre à terre! Au galop! En avant I
Au jarret de nos chevaux Ils ont su lancer leurs faulx,
Ces Aryasl Ils nous ont vaincus ainsi.
Les lâches, et nous voici
Des Parias.
Ils se disent purs et doux Et sont dévots, ces Hindous,
Ces Aryas !
Mais ils mentent : les vainqueurs N'ont jamais ouvert leurs cœurs
Aux Parias.
Ils ont bâti des cités Pleines de félicités, Ces Aryas !
Mais ils les gardent pour eux, Laissant les marais fiévreux Aux Parias.
Ils ont des greniers de riz, Du bon vin, des pains fleuris,
Ces Aryas, Et regardent, inhumains.
Crever le long des chemins
Les Parias.
Ils ont des lances, des dards, Des glaives, des étendards,
Ces Aryas !
Mais chez le tigre aux yeux verts Ils envoient nus comme vers
Les Parias.
On dit qu'ils ont inventé Droit, justice et charité,
Ces Aryas !
Des mots, des mots, et des mots !
Cela guérit-il les maux
Des Parias?
Tant qu'ils seront les plus forts, Ils mettront tous leurs efforts,
Ces Aryas, A saigner les malheureux, Les pauvres, qui sont pour eux
Des Parias.
Ils ont des prêtres voleurs Et des rajahs querelleurs,
Ces Aryas I Et combats, vols et cadeaux, Tout se solde sur le dos
Des Parias.
Ils ont tout. Nous n'avons rien.
Ils proclament que c'est bien,
Ces Aryas, Et que le bonheur, l'amour, Le ciel, ne sont pas faits pour
Les Parias.
Le ciel, ça nous est égal.
Qu'ils en fassent leur régal.
Ces Aryas!
Mais tous les biens d'ici-bas.
Pourquoi donc n'iraient-ils pas Aux Parias?
Patience! il vient un temps Qu'ils ne seront pas contents^
Ces Aryas, Quand tous les pauvres meurtris Se soulèveront aux cris
Des Parias.
Sont-ils donc plus fiers que nous?
Je les ai vus à genoux^
Ces xVryasf Et leurs Dieux, qui ne sont point, N'ont jamais vu que le poing
Des Parias.
Nous le montrerons aussi A ces maîtres sans merci,
Ces Aryas, Quand le jour sera venu D'y brandir le sabre nu
Des Parias.
En attendant, fous d'orgueil, Comme ils raillent notre deuil,
Ces Aryas, Courbons-nous, petits, petits, Mais gardons nos appétits
De Parias.
Dans Tombre oh nous travaillons, S'ils comptaient nos bataillons,
Ces Aryas, Plus nombreux que les fourmis Ils verraient les insoumis,
Les Parias.
Mais ils n'ouvrent pas les yeux, Se croient forts et sont joyeux,
Ces Aryas!
Voici l'heure, mon sang bout.
Alerte I Alerte! Debout
Les Parias I
Ah 1 vengeance, et sans remord !
Nous crierons : A mort, à mort Ces Aryas !
Tueî amorti c'est dans leur peau Qu'on taillera le drapeau Des Parias !
A mort ! au feu leurs palais
Et leurs temples I Brûlons-les,
Ces Aryas, Le rois, les chefs, les héros, Les prêtres, tous les bourreaux
Des Parias!
Écrasons sur les pavés Les richards et les gavés,
Ces Aryas !
Leurs femmes en falbalas Serviront de matelas
Aux Parias.
De leurs Dieux mis en morceaux, Qu'ils priaient comme des sots,
Ces Aryas, Nous ferons à pleines mains Des joujoux pour les gamins
Des Parias,
r:' -^vf
Tue! à mort! à feu! à sang!
Où donc sont-ils à présent,
Ces Aryas?
Eux, leurs arts et leur progrès.
Qu'en restera-t-il après
Les Parias?
Plus de lois, de droits, plus rien î Plus de vrai, de beau, de bien,
Ces Aryas !
Par le fer et par le feu Place au Nçant, place au Dieu
Des Parias !