‹ Les blasphèmesChapitre 6 sur 64 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Au seuil de Tinouvrable porte €ognons des poings et du cerveau.

Pour moi, jusqu'à ma suprême heure.

Farouche, entêté, j'y demeure.

■C'est là qu'il faudra que je meure.

Là, devant l'obstacle abhorré, Devant l'éternelle barrière; Et par menace ou par prière Je veux l'ouvrir, et si derrière Il n'y a rien, je le saurai.

Ah ! ne me parlez pas du printemps ! Zut 1 Assez !

Je le sais parbleu bien, que les froids sont passés,

Que ma fenêtre close au soleil s'est ouverte,

Et que les cieux sont bleus, et que la terre est verte,

Et que l'hiver nous lègue Avril en s'en allant,

Et que le Temps, ce vieux cabotin sans talent,

Ainsi que l'an dernier va reprendre son rôle

Sempiternel! Et puis après ? Gomme c'est drôle

De revoir ce ténor aux culottes d'azur,

Rottcouleur de chansons aigres comme un fruit sur!

Assez 1 Maudit soit-il, cet Avril mirliflore, ■ , .

Où l'oiseau veut aimer, où la fleur veut éclore.

Où la terre et le ciel se disent des fadeurs

Comme un couple gâteux des birbes cascadeurs !

Oh! quel écœurement! Toujours la même chose,

Toujours le m^me eiîet suivant la même cause,

Toujours les mômes vers dans le même décor,

Et le dégoût de ça ne vous prend pas encor !

Vous savez ce que c'est que cette bacchanale

De la vie, une fête imbécile et banale

Où les masques dansants ont Tair de condamnés,

Où des larmes de deuil coulent sur les faux nez,

Où les moins soucieux et les plus joyeux drilles

S'arrêtent pour bâiller au milieu des quadrilles,

Où l'orchestre est mené par ce maître aux yeux morts,

L'Ennui, le pâle Ennui, qui mêle sans remords

Au chant des violons et des violoncelles,

Aux soupirs des hautbois, aux rires des crécelles,

Aux fanfares d'orgueil des cuivres éclatants,

Le glas funèbre et sourd de l'horloge du Temps;

Vous savez ce que c'est que ce bal de fantômes

Où l'humanité roule ainsi qu'un tas d'atomes

Tourbillonnant sans but dans un rais de soleil ;

Vous savez qu'aujourd'hui va s'écouler pareil

A ce que fut hier, que demain doit ensuite

Répéter d'aujourd'hui la monotone fuite;

Vous savez qu'on n'a rien de plus en attendant,

Que tout passe et que rien ne change cependant,

Que ce monde à Taspect mobile, est immobile;

Vous savez quels hoquets de spleen, quels flots de bile

Va soulever en vous l'heure qui vient, chantant

Qu'il faut recommencer à s'ennuyer d'autant;

Vous savez ce que c'est que cette maladie

Noire de l'existence où rien ne remédie;

Vous savez qu'il n'est pas d'espoirs, pas de regrets

Qui puissent amener cet imprévu : qu'après

Ne soit pas tel qu'avant, tous deux aussi moroses ;

Vous savez que les faits, les êtres et les choses

Sont vieux, même n'étant pas encore arrivés;

Vous savez ce que c'est que vivre, et vous vivez !

Ainsi, sur le déclin des âges,

L'homme en proie aux sombres présages, Morne comme un aigle au perchoir, N'espérant lus rien qui l'étonné, Ail fond de l'ennui monotone Se laisse choir.

Aussi loin que va sa pensée

Elle s'est partout élancée

Loin du sol aux senteurs d'égout;

Mais l'abeille, allant aux chimères, N'a puisé dans ces fleurs amères Que le dégoût.

Rentrée à la ruche, elle songe

Qu'elle n'a trouvé que mensonge

Dans les jardins fanés du ciel;

Et de son butin inutile

Dans son cœur triste elle distille Ce triste miel.

Elle avait cru sur leurs paroles Ceux qui disent que les corolles Sont pleines de parfums subtils, Et qu'on peut au fond des calices Changer en sucs pleins de délices L'or des pistils.

Et joyeuse, se sentant libre, Elle avait dans l'air bleu qui vibre Pris l'essor sans peur du péril, Pour aller voir les fleurs décloses Et cueillir aux lèvres des roses L'âme d'Avril.

Elle volait, l'aventurière, Cherchant l'idéal, la prière, Le beau, le vrai, la foi, l'amour; Comptant après sa moisson faite Trouver toute la ruche en fête De son retour.

Mais elle a fini sa volée Dans une lande désolée Aux rocs aigus, aux fleurs de mort, Où poussent le buis et la câpre.

Où l'ombre tombe, où la bise âpre Siffle et vous mord.

Ses sœurs s'en retournaient comme elle.

Et tourbillonnaient pêle-mêle Sous un ciel bas, couleur de mer, Et dans la ruche abandonnée Ne rapportaient de leur journée Qu'un miel amer.

Maintenant elle est revenue, Lasse des fleurs et de la nue, Sur le sol aux senteurs d'égout,

Et rumine avec des nausées

Les cires qu'elle a composées De son dégoût.

Non, ne me parlez pas du printemps, de la vie Qui sourd, jaillit, déborde, et vomit son orgueil! Parlez-moi de l'hiver calme, qui vous convie A rester immobile ainsi qu'en un cercueil.

bon hiver, c'est sous tes caresses funèbres Que s'éveillent les vœux où nous nous complaisons, Saison de mort, saison pleurant dans les ténèbres, Saison portant le deuil des joyeuses saisons.

Avril nimbé de fleurs, Juillet casqué de flamme, Septembre chevelu de pampres, sont trop gais. Il nous faut un ciel noir comme nous avons l'âme. Et des champs aussi nus que nos cœurs fatigués.

Il nous faut l'horizon lourd de neige et qui crève En "flocons de charpie au vol silencieux.

Charpie où s emmaillolte et s'endort notre rêve, Comme un enfant blessé dont on ferme les yeux.

Ah ! notre rêve, c'est de voir ton avalanche, O neige, ensevelir tout espoir, tout remord.

Tombe I Lorsque la terre est morne et toute blanche, Nous nous imaginons que l'univers est mort.

O joie ! ô joie ! Après tant de métamorphoses, La Nature, à la fin, sentant son ventre las D'entretenir la vie et d'enfanter les choses, Aux germes à venir a donc sonné le glas !

Elle ne veut plus voir vers le lac de sa bouche Haleter les Hasards, son troupeau de maris.

A leur rut méprisé sa matrice se bouche.

Elle croise sejs bras sur ses tétons taris.

Puis, de l'immensité se faisant une tombe.

Elle s'y couche, les yeux clos et les pieds joints, Et, drapée au linceul de la neige qui tombe, Éteint tous les soleils pour mourir sans témoins.

Et maintenant, plus rien de vivant ne s'élance,

Ne s'agite, ne va, ne vient, en se créant.

Tout est fini. Tout gît dans un obscur silence. Le cadavre du monde est en proie au néant.

Hélas! à quoi bon cette envie?

En vain le désir fou te mord De t'évader hors de la vie :

On ne peut pas trouver la mort.

Partout la vie est répandue.

Aussi loin que va l'étendue, Cherche comme une enfant perdue Cette mort que ton cœw rêva; Partout, de l'astre à l'étincelle, Partout la vie universelle Se fond, tourbillonne et ruisselle, Et tout passe et rien ne s'en va.

La vie elle-même s'enfante.

La mort n'est qu'un éclair qui joint

Une existence à la suivante.

On se transforme, on ne meurt point.

Vois-tu cette vague inconnue !

Demain, qu'est-elle devenue?

Un flocon de la vaste nue, Une vapeur qui flotte au vent.

Elle s'étend, se perd, s'efface; Tu crois qu'il n*en reste plus trace; Mais dans tous les coins de l'espace Est un lambeau d'elle, vivant.

Mort apparente et transitoire !

Tu la croyais morte, et voici

Qu'elle revit. C'est notre histoire :

De morts la vie est faite ainsi.

Chaque instant est un grain qu'on sème.

Tout devient tout. Et qui sait môme,

Quand on veut, qu'on pense, qu'on aime,

Si le mot qu on jette et qui fuit

Ne va pas par bribes fécondes

De l'éther ébranler les ondes

Et dans la genèse des mondes

Mêler aux atomes son bruit?

Fils de la mère au large ventre.

Tu ne peux éviter ton sort.

Si tout ce qui sort d'elle y rentre, Ce qui rentre aussitôt ressort.

Va, pauvre homme qui vis en elle,

La vieille Gigogne éternelle Sur sa bedaine maternelle N'a pas encor croisé ses bras.

N'espère pas que, lèvres closes, Dans la mort jamais tu reposes.

Au milieu des métamorphoses Immortellement tu vivras.

Rien ne repose. La matière N'a pas un point qui soit en paix.

Elle est en proie, et toute entière, Vie, à toi qui t'en repais.

La Vie implacable et moqueuse Nous enlace et nous tient, la gueuse, Et nous fait en ronde fougueuse Danser des galops essoufflants.

Ce n'est pas la Camarde glabre Qui conduit la danse macabre; C'est une fille qui se cabre, Le sang aux yeux, le rut aux flancs.

Passez, valsez ! La ronde immense Tourne sans bords et sans milieu, Ainsi qu'une roue en démence Ayant pour cercle son moyeu.

Passez, valsez! Toujours! Encore!

La fille que son feu dévore Souffle dans un clairon sonore A pleins poumons jamais lassés.

Passez, valsez! Elle, éperdue, Bondit à travers l'étendue, Tétons raidis, croupe tordue.

Le ventre en Tair. Valsez, passez!

Passez, valsez! L'espace est large.

Le temps est long. On crie : assez !

Mais le clairon sonnant la charge Ne se taira jamais. Passez !

Passez, valsez! La voix de cuivre Chante et ricane. Il faut la suivre.

Il faut vivre, vivre et revivre.

Rien, nulle part, ne reste coi.

flots de réternelle houle, La Vie est une putain soûle Qui dans Tinfini hurle et roule Sans savpir comment ni pourquoi.

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