LE SOLEIL ET LA TERRE
f mon épouse, ô ma maîtresse, Pauvre Terre au front abattu.
Te souviens-tu de notre ivresse Des temps passés, t'en souviens-tu?
Quand dans l'azur clair et sans ride J'agrafais ma ricbe chlamyde Aux plis d'argent fondu splendide Qui t'embrasaient de rayons blancs.
Tu voyais flamboyer ma face Et dans l'éblouisss^nt espace Aux baisers de l'amant qui passe Tu sentais se gonfler tes flancs.
— Quelle est donc cette voix qui râle ?
Est-ce toi, Soleil, ô mon roi ?
Hélas ! sous ta caresse pâle Mon front livide reste froid.
Laisse-moi ! Que la mort jalouse Au fond de l'infini me couse !
Je ne suis plus ta jeune épouse Et tu n'es plus mon jeune amant.
L'azur, nôtre ancien sanctuaire, Me semble un caveau mortuaire Où sous les plis lourds du suaire Nous frissonnons lugubrement.
— Terre, souviens-toi quand même î Ne reste pas sourde à ma voix.
Il n'est plus personne qui m'aime.
Et tu m'aimais tant autrefois f Malgré la vieillesse ennemie.
Réveille-toi, belle endormie !
Si tu n'es plus qu'une momie Et moi qu'un lampion sans feu, Avant que la mort nous entraîne Rappelons-nous l'heure sereine Où la Terre était une reine.
Où le Soleil était un dieu.
— Nous ne savions rien de la vie Alors, nous étions triomphants.
Le regard pur, l'âme ravie, Gais comme les petits enfants.
Vêtus de printemps et d'aurore.
Nous ne connaissions pas encore Que le vieux père Temps dévore Ses pauvres fils les univers; Nous vivions sans croire qu'on souffre, Dans le jardin du ciel, ce gouffre, Toi papillon d'or et de soufre, Moi fleur brune aux pétales verts.
— Oh ! qu'un nouveau cycle renaisse Pour noua rendre un nouveau destin, Pour que notre fraîche jeunesse Recommence un autre matin, Pour que le bois, le mont, la plaine, La campagne de moissons pleine, La brise à l'odorante haleine, Les flots bleus sous le ciel vermeil.
Pour que la nature infinie Dans une éclatante harmonie Chante encor l'union bénie De la Terre avec le Soleil !
— Par les cimes, par les nuées, Nous échangions des baisers d'or; Mais ces lèvres exténuées, Quand pourrons-nous les joindre encor?
Maintenant les cimes sont nues.
Plus de lumière dans les nues, Plus de chants ! Des voix inconnues Braillent dans Tair qui fume et bout.
C'est le cri de la ville immense, Plein de blasphème et de démence ; C'est le travail qui recommence, Et voici que Thomme est debout. »
En effet, au milieu de la campagne morte, Énergique et vivant, Paris s'était levé.
Comme de l'eau bourbeuse et qu'un torrent emporte, Des flots d'hommes déjà roulaient sur le pavé.
Las d'hier, le front lourd, les bras noirs, la peau hâve, A l'œuvre, ouvrier, va I Le travail carnassier,
Pour graisser sa machine avec ton sang d'esclave. Tord tes muscles de chair dans ses muscles d'acier.
Mais^ pour prix des sueurs dans ces prisons infâmes. Entendez-vous la voix que le monstre excité Fait ronfler dans sa gorge en vomissant des flammes ? C'est un hymne d'orgueil que rugit la cité.