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L'HOMME

« A moi les cieux, la terre et l'onde î

Pas de remords et pas d'effroi !

Moi, l'Homme, atome dans le monde,

Du monde je veux être roi.

Qui me gêne, je le rature.

J'ai, pour y chercher ma pâture,

Ouvert le ventre à la Nature, "

Tous ses biens, je le ai pillés.

La marâtre a fait la cruelle !

J'ai lutté, je suis plus fort qu'elle,

Ses éléments et leur séquelle,

Et sur son front j'ai mis les pieds.

J'ai dit aux montagnes hautaines D'aplatir leur dos sous ma main, Ou bien qu'à travers leurs bedaines Je ferais passer mon chemin.

Au rauque Océan qui m'arrête J'ai dit que la vague fût prête A courber sa superbe crête Sous mes noirs steamers sans agrès.

J'ai dit à la foudre insensée Qu'au lieu d'être sur moi lancée, Elle porterait ma pensée, Comme une esclave, où je voudrais.

Je saurai la raison entière De ce qui me reste à savoir.

Toutes les lois de la matière Obéiront à mon pouvoir.

Dans sa retraite, ciel ou terre, Je forcerai chaque mystère, Et nul ne pourra plus se taire Ou répondre en mots décevants.

Je verrai l'infini sans voiles, Et, pour monter jusqu'aux étoiles, Au timon de mon char de toiles J'attellerai les quatre vents.

S'il faut changer Taxe des pôles, Plus fort que le géant Atlas Je porterai sur mes épaules Tout l'univers sans dire hélas.

Moi, le maigre nain^ j'imagine Des crics à levier de machine Autrement sûrs que son échine Et ne ployant sous aucun faix.

Je trouverai des forces neuves..

Encor quelques siècles d'épreuves, Et je tiendrai toutes mes preuves Et mes rêves seront des faits.

Car tout ce que je veux, je l'ose, Et je veux tout. Dans mon creuset Je brûlerai l'Être et la Chose Pour refondre ce qui s'usait.

La Nature y mourra I Qu'importe ?

Eh ! quand la vieille serait morte, La race humaine est assez forte Pour se passer des anciens dieux.

Que tout s'éteigne ! Je sais faire De la chaleur, de la lumière; J'arrondirais une autre sphère Et j'allumerais d'autres cieux.

Donc, au travail, sans paix ni trêve I Arrachons lambeau par lambeau Tous les secrets. La vie est brève; Mais on se transmet le flambeau.

Sous les calculs de ma cervelle Déjà le monde se nivèle Et prend une forme nouvelle.

Lorsque j'aurai changé l'emploi De tout ce vieux chaos immonde Que je pétris et que j'émonde, Alors dans le temple du monde Il n'y aura qu'un Dieu : c'est moi. »

La Nuit vint. La négresse aux mamelles funèbres Noya Tair obscurci sous son lait de ténèbres Et ferma l'horizon de ses pesants baisers.

Et l'on n'entendit plus dans les cieux apaisés Ni les cris du Soleil ni les pleurs de la Terre. Seul, l'Homme, enflé de son orgueil qui déblatère, Acharné malgré tout à son travail ardent, Continuait son bruit dans Tombre en clabaudant

Et tâchait à créer sa lumière nouvelle

Avec ses feux tremblants que le vent échevèle.

Une étoile soudain fleurît les noirs sillons.

Puis deux, puis trois, puis mille, et puis des millions,

Émeraudes, rubis, topazes fabuleuses,

Poudre de diamant qui fait les nébuleuses

Et dont chaque parcelle est tout un univers

Avec ses éléments combinés et divers ;

Et j'entendis alors dans l'infini physique

Une silencieuse et terrible musique

Auprès de quoi la voix de l'Homme mécréant

Ne semblait que l'écho de l'écho du néant.

Les étoiles chantaient cet éternel cantique

Qui dit que la Matière est neuve, bien qu'antique.

Et n'a pas d'origine et n'aura pas de fin,

Mais que tout est fugace et que rien n'est divin.

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