D APRES D ANNUNZIO
QUE ton caprice soit futile ou surhumain, Comme Benvenuto Cellini, mon vieux maître, J'ai le don d'assouplir l'or et de le soumettre. Ordonne. Et je créerai le vase de ma main.
Veux-iu que je ciselle une scèno champêtre
Sur sa frise? Une nymphe, un dieu Pan, un Sylvain?..
Tu veux que j'incorpore au métal souverain
La guerre des titans tout entière, peut-être?
Veux-tu qu'en double file, en leurs riches péplos. S'avancent, lentement, à côté des éphèbes, Des vierges au front pur ainsi que le Paros?
Dis. Et nulle liqueur, la plus rare de Thèbes,
Ne sera digne du chef-d'œuvre glorieux.
Fors le sang de ta veine et les pleurs de tes voii\.
Le Présent
Noi: s sommes tous les deux pi<jiigLs d.uis notre rcvc. Et nous laissons couler l'heure qui, lentement, Dévide l'échevcau du Temps par la nuit brève : Le trop fragile amour ne dure qu'un moment.
Nous nous regardons presque avec indifférence, Sans penser que demain nous pourrions n'être plu , Et, pendant que tous deux nous gardons le silence. Les instants de bonheur passent irrésolus.
Nous scinblons ne pas croire à l'indicible ivresse Que l'âme éprouve alors qu'à s'aimer l'on est deu Et nous laissons ainsi s'enfuir notre jeunesse, Pendant que. sans efTort. nous pourrions être heureux.
Mais l'être est ainsi fait, qu'il dépense sa vie A convoiter ce que son désir a conçu; Et, lorsque le destin satisfait son envie, Il ne croit savourer que de l'espoir déçu.
11 fuit, le dédaignant, le présent qui l'enchaîne : Aveugle instinct de l'homme épris de lendemains; Il ne s'aperçoit pas que l'espérance est vaine Et qu'en réalité nos songes bleus sont vains.
Il tente l'impossible et l'irréalisable; Et, lorsque près de lui, lui tendant les deux bras. Le bonheur de ses dons les plus rares l'accable, Il passe son chemin sans arrêter ses pas...
Profitons du présent qui ce soir nous rassemble, Et restons bien longtemps nos deux cœurs confondus Il serait trop cruel de n'être plus ensemble. Et nous regretterions les doux instants perdus.
Léthai
reie
CE soir, loin du murmure cvocatcur des haines, Loin de ia plèbe et loin des tentations vaines, Libre des songes faux et de l'illusion, Psalmodiant la vraie et chère Passion, Belle, j'emporterai ton âme avec tendresse. Dans le beau pays de la léthargique ivresse; Dans l'assoupissement bienheureux de l'oubli. Ou mon amour pour toi, par ton cœur ennobli, Te dira, tout bas, des paroles étouffées. Des mots tendres, des mots que des lèvres de fées Ont dits avant, ayant la profondeur des soirs, Et le doux frôlement de tes chers cheveux noirs. Et le charme obscsseur de ces divines phrases Dont les accents sont faits de lumière et d'extases. Puis, lorsque le réveil viendra troubler nos yeux, Nous oublierons ensemble, en ces beaux pays bleus, Les souvenirs mauvais et les pleurs taciturnes; Nous courberons nos fronts sur le penchant des urnes ;
Et nos bouches, encore humides d'un baiser, Tenteront vainement alors de s'apaiser : Le Désir nous prendra tous les deux sous son aile En son volètemcnt argenté d'oiseau frêle; Et, faisant de ses doigts nos deux âmes s'unir En un rêve éternel qu'on ne peut définir, il nous emportera dans les plis de ses voiles. Vers l'éblouissement très lointain des étoiles.
Le Geste
TON geste a quelque chose en lui qui me fascine. Il magnétise ainsi que l'ombre de tes yeux; Et, lorsqu'il assouplit l'or de tes blonds cheveux, Ton sein rose palpite et ton front s'illumine.
Mieux encor que les mots au charme impérieux, Sa volonté s'impose et sa force domine; Et par lui la splendeur de ton corps glorieux A la perfection d'une forme divine.
Il incarne la grâce et la vierge beauté;
Et, prodiguant enfin l'amour et la clarté.
Il répand des parfums exquis de roses blanches.
La lumière par lui tombe du firmament :
Car ton geste de gloire et d'éblouissement
Fait trembler les rayons du soleil dans les branches.