HIVER DE LA VIE I
Le Rouet
DANS l'antique jardin où le pampre et le lierre Enlaçaient les vieux murs de leurs réseaux grimpants, La grand'mère filait par les jours de printemps, Couvant de ses regards mon berceau séculaire.
Dès l'aube des blés d'or au penchant des étés, Toujours elle filait, la fileuse, en silence. Pendant que le rouet murmurait sa romance Et que les fleurs semaient leurs parfums enchantés.
Par les soirs attiédis et sombres de l'automne. Qui jette sa langueur sur les grands arbres roux. Sans trêve elle filait, la fileuse aux yeux doux, Égrenant des chansons de sa voix triste et bonne.
Puis, quand venait l'hiver, la vieille aux cheveux blancs.
Par les heures sans fin qu'au loin le vent emporte. Songeant aux jours heureux de sa jeunesse morte, Filait la douce laine avec ses doigts tremblants.
174 LES iLBSSURBS
Rouet, petit rouet, dont la chanson plaintive, Comme un écho lointain me revient quelquefois, Combien évocatrice et charmeuse est ta voix. Qui, du fond du passe, dans mes songes m'arrivc.
Tu m'évoques les bois, mon vieux champ, la maison Et grand'mère filant les étoffes prochaines. Rouet, petit rouet, j'aperçois dans les plaines Le maïs abondant et les fleurs à foison.
Je revois le jardin aux nombreuses allées.
Et les bosquets avec leurs mousses de velours,
Et les guérets sans fin où nous marchions des jours,
Et les soirs évoquant les splendeurs étoilces.
Tu me parles des nids aux cimes isolés.
Des premiers pas tremblants, du bégaiement des lèvres,
Et ta voix me rappelle et les premières fièvres
Et les instants si doux en une heure écoulés;
La grave majesté des flots bleus de mon fleuve, Où, penchés, les roseaux dorment silencieux; Et la sente où, songeur, un long troupeau de bœufs S'en vient de son pas lourd, lentement, et s'abreuvt
Et les vertes forêts, les pins, les peupliers. Dont les branches au vent bruissent, palpitantes; Les ruisseaux embaumés de senteurs pénétrantes, Et les coteaux remplis de songes familiers.
HIVER DE LA VIE lyf
Rouet, petit rouet, tu me fis, loin du monde, Vivre dans la splendeur enivrante du rêve Et couler dans la paix l'heure heureuse et trop brève Qui veut la solitude oublieuse et profonde.
Par toi tout le passé m'est revenu souvent : Aux souvenirs aimés l'on s'attache et s'enivre; Et mon coeur malheureux est tout joyeux de vivre, Quand il revit ces jours dispersés par le vent.
Et tu nie fais aimer l'ombre de mes grands chênes Et de mes blonds chemins les sublimes clartés; Tu me fais regretter l'âge des libertés, Où l'amc est vierge encor de l'envie et des iiaincs.
Et quand tu m'apparais, rouet, petit rouet. Filant le chanvre doux et les moelleuses laines, J'éprouve le bonheur de ces heures lointaines; Et, dans mon cœur vieilli, je regrette en secret
De ne plus contempler, à sa tâche asservie, Depuis le doux printemps jusqu'à l'hiver glacé, Crand'mère qui, songeant aux choses du passé,
Filait ma destinée au rouet de l.i vie.
176 LES tLESSURIS
Forêt de Ouate
LA neige abondamment a partout recouvert De son large manteau la forêt dépouillée; Aux branches, des flocons remplacent la feuillée, Et le givre scintille au froid soleil d'hiver.
Le ciel, tel un miroir aux rayons doux et paies, Le long des sentiers morts promène sa clarté; Et les grands arbres nus, remplis de majesté. Ont des éclairs d'argent, d'émcraudc et d'opales.
L'on dirait un jardin de féeriques bosquets, Qu'une flore céleste en sa grâce illumine. Tout parsemé de ouate et de blancheur d'hermine, Et de roses de neige aux étranges reflets.
Et cette floraison de la forêt immense S'étend à l'infini sous les cieux azurés. Faisant depuis hier les champs transfigurés, Au milieu du sublime et glacial silence.
HIVERDELAVIE 177
O forêt virginale et pleine de candeur,
O bois que l'hivernal soleil a fait éclore,
Plus brillant que l'azur et plus clair que l'aurore,
Et qui revêts les pins de ta vaste splendeur!
Aux heures où l'hiver, sur le chemin, abrège Les jours d'illusions qui parfument les cœurs Et qui s'en sont allés, éternels voyageurs, Éphémères ainsi que des roses de neige,
Tu m'apparais encor, triste comme un regret; Tu fais, comme jadis, mon âme endolorie. Toi qui, pareille au ciel, es d'étoiles fleurie, Écrin de diamants, ô divine forêt!
Brume d'Hiver
d'après ClOSUft CARDUCCI
DANS le solitaire et froid hiver de mon âme. Un étrange combat se livre en ce moment... A ma fenêtre assis, près de l'àtrc où la flamme Pétille, je regarde au loin le firmament, Où des nuages gris, en passant par la plaine. Sèment des flocons blancs et neigcnt de l'ennui... Je sens que ma pensée, autrefois si sereine, Est prise de langueur et d'un mal inouï. J'ai peur. J'entends frémir en moi comme une crainte Et l'immobilité du silence, soudain.
Exprime en ce moment comme une vague plainte. Déjà, se dégageant de mon passé lointain, Le brûlant souvenir aux mortelles blessures Assaille mon esprit morbide et tourmenté Et ronge comme un fer aux subtiles tortures. Il me paraît, ainsi qu'un torrent, emporté Vers l'océan sans fin des douleurs et des rêves. Il me paraît, avec des murmures de voix. Évoquer des échos très lointains, sur les grèves.
HIVERDELAVIE I79
OÙ dorment dans la mort les amours d'autrefois.
Il m'apparaît, semblable au fleuve aux ondes douces,
Où les rivages blonds, les arbres familiers,
Les collines bordant l'horizon de leurs mousses,
Et les chênes pensifs se mirent tout entiers...
Et toi, le front ceint de la nébuleuse flamme
Du songe impérieux, avec dévotion,
O très douce, ô très grave Imagination,
Tu regardes couler le grand fleuve de l'àme.
l8o LES BLESSURES
Le Tisserand
LE grave tisserand, le front sur son métier, Dès l'aube, tisse, au gré de sa navette pleine. Le calicot, le drap, le basin, la futaine. Et sans prendre repos file le jour entier.
Aussi, se remettant sans murmure à la peine. Le lendemain, toujours sévère et régulier. Il recommence au fond du très vieil atelier Et tresse de sa main les chanvres et la laine.
C'est pourquoi ce bourreau d'un travail éternel, Ayant, pour contenter l'orgueil universel, Sacrifié sa vie et sa part de jeunesse,
Sans se plaindre jamais d'avoir peiné tout seul, Lorsque viendra le temps de la calme vieillesse. Avec le lin moelleux tissera son linceul.
HIVER DE LA VIE l8l
Fleurs de Neige