ROMANCE
JE vois, ce matin, dans les branches, Des fleurs de neige aux boutons blancs; Je vois, ce matin, des fleurs blanches Briller sous les cieux éclatants.
Et ces fleurs de neige sont telles.
Que les lys, fraîchement fleuris, N'ont pas, l'été, leur charme exquis.
Et qu'ils s'éclipsent devant elles.
De ma tenêire je la vois, La fleur de neige immaculée.
Fleur de ces rêves d'autrefois.
Que je cueillais dans la vallée, Parmi les givres argentés.
Elle estompe le paysage Et dans les arbres sans feuillage Étale ses douces clartés.
|82 LIS BLtSiUKtS
jNlais le hasard dispcr&c vite, Avec le vent, le vent mauvais, La fleur par qui le cœur palpite Et qui ne laisse que regrets.
Hélas! le vent cruel emporte La fleur d'amour par le chemin, Qui s'envole au gré du destin, La fleur de neige, la fleur morte.
Ainsi, dans les soirs nonchalants Où l'àme, dans le vent bercée, Est par le souvenir blessée, Tristes, sous mes pas chancelants.
Tombent les illusions brèves Qui dans la nuit s'effeuilleront...
Et pour la vie elles seront Roses de neige, fleurs de rêves.
Les Pleureuses
On loue des pleureuses qui précèdent les convois funèbres en s'arrachant les cheveux et en chantant les louanges du mort. Elles découvrent leurs bras, elles s'arrachent des accès de douleur en se déchirant les joues, faisant ainsi une vaine montre de leur affliction...
(Hiiloirt dt I4 Grtft )
HYPOCRITE convoi de femmes éperdues, Qui montrez sans pudeur vos navrantes beautés. Qui mendiez des pleurs à vos âmes vendues, Et portez votre honte à vos fronts sans fiertés;
Maudites soyez-vous avec vos piétés!
Les larmes de vos yeux vainement répandues
Sont une insulte faite à ces divinités
Que restent les douleurs sur la tombe épandues.
Donc, quand viendra la mort sceller le tombeau noir, Gardez votre pitié, sœurs d'un vil désespoir. Sur moi ne pleurez pas, afflictions humaines!
Si vos pleurs sont payés, si vos larmes sont vaines, Moi, je veux malgré vous m'endormir à jamais. Affranchi de la vie et de vos faux regrets!
184 LES RLESSURCS
Illu
mines
AYANT songé des nuits d'une grande cité Où le divin bonheur un jour se réalise, Du fond des temps venu, par son rêve hanté, La douleur ayant fait sa chevelure grise Et sa marche moins sûre et son pas plus tremblant. Il allait par la route interminable et rude... Parfois, le pas trop lourd et le front somnolent, Au milieu de la vaste et sombre solitude, Il reposait sa tète aux pierres du chemin; Ou, pour continuer toujours plus loin sa course. Il cueillait, en passant, quelques fruits de sa main; Ou sa lèvre buvait l'eau pure de la source, Et, l'espoir chaque jour ravivant son ardeur. Il montait, haletant, vers le lointain des cimes; Ou, plongeant ses regards lassés vers la splendeur Des nuits, il franchissait d'impossibles abîmes.
Or, un soir, par delà le grand désert brûlant. Le marcheur fatigué, mais l'àme inassouvie. Ayant tourné les yeux vers le soleil couchant, Aperçut la cité, le rêve de sa vie.
HIVER DE LA VIE iSf
Alors, plein de courage indomptable des dieux, Un sublime sourire éclaira sa prunelle.
Et dans une clameur qui monta jusqu'aux cieux Il voulut s'élancer vers la ville éternelle.
Mais le désir menteur trompe nos espoirs vains : Car la cité rêvée avait muré ses portes A l'heure même où l'homme y posait les deux mains. Et la nuit emporta ses illusions mortes.
Et le divin marcheur, venu du fond des temps, Sans pouvoir terminer sa tâche trop amère. Pour arriver au but ayant marché cent ans. Expira, son grand front tourné vers la chimère.
Vers la Splendeur des Cimes
Contemplateur
MÉPRISE la cohue et le néant des choses Dont les plaisirs menteurs ne s'assouvissent pas La blonde solitude, étrangère ici-bas, Est là-haut dans l'extase et ses apothéoses.
Laisse leur or à ceux dont !e triste repas Consiste à se griser du vain parfum des roses; Les hommes d'action sont des êtres moroses : La réalité tue, et ton cœur en est las.
Si tu veux, dédaignant les félicités brèves, Revêtir de splendeur et de gloire tes rêves En leur donnant la vie et l'immortalité,
Monte vers l'inconnu, déchires-en les voiles; Et plein d'une immuable et sereine clarté, Contemplateur divin, plane dans les étoiles.
IÇO LES BLESSUKES
L'Art et la Science
LA science a donne de grands noms aux (^-toitcs Et voulu pënëtrer, en déchirant ses voiles, Le tentant inconnu de problèmes géants, Croyant trouver le mot suprême des néants. Elle a pu, quelquefois, d'un geste d'anathèmc, Condamner la nature et le grand art lui-même; Mais pour toi, toujours loin des choses d'ici-bas, Ses trésors amassés ne te suffisent pas. Toi qui vis dans l'éclat des divines féeries, Tu ne saurais te faire aux froides théories. Tu ne recherches pas la cause et les raisons Qui te firent chanter les amples floraisons. Le silence des bois et la nuit étoilée. Et si ton âme triste un soir s'est envolée A travers l'infini de l'espace et du temps, O poète emporté vers d'éternels printemps. C'est que, dans la clarté radieuse des sphères Où ton front s'habitue à rêver, tu préfères, Méprisant dans ton cœur la froide vérité, La contemplation à la réalité.