LE DEFRICHEMENT. — TRAVAIL ARDU ET PENIBLE
Sol canadien, terre chérie.
Par des braves tu fus peuplé !
Isidore Bédard.
LES premiers défricheurs des Bois-Francs, Charles Héon, Edouard Leclerc, Charles Beauchesne, J.-Bte Lafond, en s'enfonçant dans l'épaisse forêt, en venant s'établir sur des terres nouvelles, en les défrichant à la sueur de leur front, firent preuve de véritable patriotisme. Car y a-t-il au monde un homme plus méritant de la patrie que celui qui par son travail, son courage, contribue à son développement et à sa prospérité ? Tel est le cultivateur en général, mais tout particulièrement le colon qui met en valeur une terre nouvelle, comme le firent les braves pionniers des Bois-Francs. En effet, qu'est-ce que le vrai patriotisme ? Un grand évéque canadien, qui fut lui aussi dans toute la force du mot un patriote, écrivait, il y a quelques années, ce qui
6o LES BOIS-FRANCS
suit au sujet du patriotisme en général, et en particulier du patriotisme des colonisateurs des Bois-Francs.
" Le patriotisme, c'est l'amour de son pays, le dévouement à la terre oii l'on a vu le jour ; c'est cet attachement inné dans le cœur de l'homme aux objets de la nature qui ont les premiers frappé ses regards et qui ont été témoins de ses premiers pas dans la vie.
Le patriotisme est un de ces sentiments que l'auteur de la nature a gravés lui-même en traits de feu dans le fond de l'âme humaine. C'est ce sentiment qui fait des héros et qui donne à l'homme ce courage indomptable qui le rend plus fort que la mort. L'amour du sol natal se retrouve partout, sous les glaces du pôle comme dans les déserts brûlants de l'Afrique.
Le pauvre Esquimau, avec son costume de peau d'ours ou de caribou, aime sa cabane de glace, il prend avec délice ses repas de chair crue. Il ne peut concevoir qu'il y ait au monde de pays plus favorisé que le sien. C'est en vain que vous le promènerez dans les grandes villes de l'Europe, que vous étalerez à ses yeux toutes les merveilles de la civilisation, que vous essayerez à lui faire goûter les douceurs et apprécier les avantages qu'elle vous procure. Il ne vous comprendra point, il ne comprendra pas qu'on puisse trouver le bonheur dans la jouissance de toutes ces choses. Pour lui, rien n'égale la beauté de ces rochers couverts de mousse, où broutent des milliers d'agiles caribous et que parcourent en tous sens les nombreux troupeaux de bœufs-musqués qui y paissent ; nulle émotion semblable à celle qu'il éprouve à voguer dans son canot de peaux, entre les montagnes
LES BOIS-FRANCvS 6l
flottantes des glaces du pôle, à la poursuite des grandes baleines du nord.
Il faut en dire autant du malheureux habitant des sables brûlants de l'Afrique. Les formidables rugissements du lion, la férocité du tigre et de l'hyène le font bien trembler à la vérité, mais il n'aime pas moins les déserts arides qui l'ont vu naître ; il n'en poursuit pas avec moins de bonheur la gazelle légère, cet hôte inoffensif du désert.
Lui aussi, ce rude africain, a une patrie qui possède toutes ses affections et à laquelle nul autre pays n'est préférable à ses yeux. Ainsi ces natures incultes, ces hommes dégénérés que la Providence semble avoir relégués dans ces régions inhospitalières pour des raisons, sans aucun doute, infiniment justes ; ces hommes, si dégradés qu'ils soient par leur abaissement intellectuel et leur corruption morale, ont cependant conservé vivace dans leur cœur l'amour de la patrie. Dieu, qui a permis que tant de nobles sentiments, qui font battre le cœur des hommes régénérés aient fait chez ces infortunés un triste naufrage, n'? pas voulu dans sa miséricorde que celui du patriotisme eût le même sort. Il le leur a conservé comme une compensation et une planche de salut dans les dures privations auxquelles il les a soumis.
Mais c'est chez l'homme civilisé, et surtout chez le véritable chrétien, que ce grand et noble sentiment est admirable. Qu'il nous suffise dédire que c'est ce quirend l'homme au cœur généreux capable des plus grands dévouements et des plus grands sacrifices ; c'est ce qui le rend inébranlable en face de la mort ; et que dis-je !
c'est ce qui la lui fait rechercher avec ardeur quand il s'agit du salut de son pays.
Aussi la religion est-elle toujours inséparable du véritable patriotisme. L'homme vraiment digne du nom de patriote aime sa patrie terrestre parce qu'elle est pour lui un avant-goût de la patrie céleste ; il la sert fidèlement et fait de bon cœur pour elle le sacrifice de ses biens et de sa vie, s'il le faut, parce qu'il sait que cette fidélité et ces sacrifices l'honorent devant les hommes et sont devant Dieu parmi ses plus beaux titres à la possession de l'éternelle patrie.
Que serait, en effet, un patriotisme sans religion, sinon une fureur aveugle, un non sens, une absurdité ? Si c'est une folie, au jugement de la sagesse incarnée, de gagner l'univers même aux dépens de son âme, comment faudrait-il qualifier la conduite du soldat qui affronterait toutes les horreurs des champs de bataille sans autre espoir que le néant ou l'enfer après son trépas ? Que la religion, au contraire, montre au plus humble soldat chrétien une couronne aussi brillante que celle qui ornerait la tête de son général si, comme lui, il tombe victime du devoir en défendant sa patrie, oh ! alors on s'explique son courage, on admire son dévouement et on le comprend.
Aussi les véritables patriotes, les vrais amis de la patrie l'ont-ils toujours entendu dans ce sens. Les anciens disaient : " Combattre pour ses autels et ses foyers." Les preux chevaliers du moyen-âge, ces admirables modèles du patriote chrétien, avaient pour devise : " Dieu et mon Roi." Et encore : " Religion et Patrie," " Foi et Honneur."
Dans leur pensée, la défense de la patrie était la cause même de Dieu.
Ce n'est pas seulement sur les champs de bataille et dans la vie des héros que le patriotisme est admirable. Nous osons même dire que ce n'est pas là qu'il est plus sublime. L'auréole glorieuse qui couronne le défenseur de son pays au champ de l'honneur, l'exemple des chefs et des vaillants compagnons d'armes surexcitent les sentiments les plus élevés du cœur ; cette vue enthousiasme facilement même les plus froids et rend plus faciles l'abnégation et le dévouement que demande la patrie.
Il y a un autre champ d'honneur, moins brillant à la vérité, plus méritoire en réalité, où la patrie appelle ses enfants. C'est la conquête, par le travail, de son sol encore inhabité et sa mise en valeur. Oui, le défrichement et l'exploitation des ressources d'un pays, surtout d'un jeune pays comme le nôtre, encore couvert d'immenses forêts, demande des sacrifices plus héroïques et plus méritoires que ceux qu'il faudrait faire pour repousser l'ennemi envahisseur, à raison de l'isolement, des privations prolongées auxquels il faut se soumettre pour les accomplir. Le courageux pionnier de la colonisation a certainement autant de droit à la reconnaissance de son pays que le plus vaillant soldat. Si celui-ci fait respecter son territoire, l'autre l'en met en possession après l'avoir fertilisé de ses sueurs et quelquefois arrosé de ses larmes. Aussi le courageux colon a-t-il besoin des secours et des consolations de la religion et de l'aide efficace des gouvernements pour le soutenir dans son dur labeur et sécher ses larmes dans les moments d'épreuve et de découragement. Ces consolateurs furent les mission-
naires, dont plusieurs poussèrent l'héroïsme et le dévouement jusqu'à mourir victimes de leur zèle.
Les gouvernements sages, vraiment patriotes, ne manquèrent pas de secourir, d'aider, de protéger les braves colons qui s'enfonçaient dans la forêt pour donner à notre pays de nouveaux territoires défrichés, source des véritables revenus. Oui ! combien sages et patriotes sont les gouvernements qui viennent généreusement en aide aux colons et leur accordent la protection vraiment efficace qu'ils ont droit d'avoir. Honneur à ces gouvernements !
Parmi les colons courageux qui méritèrent de la patrie, nous pouvons, sans aucun doute, compter et admirer cette phalange de braves défricheurs qui laissèrent les belles et florissantes paroisses qui bordent le majestueux Saint-Laurent, pour s'enfoncer dans la forêt, bravant la misère, l'ennui, l'isolement. Oui, découvreurs, défricheurs des Bois-Francs, vous fûtes des patriotes vraiment dignes de ce nom ! Puissions-nous ne jamais oublier votre souvenir et imiter votre courage ! A vous notre reconnaissance pour nous avoir légué ce coin de terre charmant qui a nom les Bois-Francs.
Oui, le colon canadien, en s'éloignant des bords enchanteurs du grand fleuve pour s'enfoncer dans la profondeur des forêts, avec toutes les difficultés que l'on connait, a fait preuve d'un courage surhumain ; il s'est montré vraiment patriote ; c'est dans son attachement à la foi de ses pères et au sol où reposent leurs cendres qu'il a pu prouver cette force d'âme, cette énergie indomptable qui ont seules pu soutenir son courage admirable. En perdant de vue le clocher de sa paroisse, en
disant un deniier adieu à ses solennités religieuses auxquelles il était accoutumé à prendre part avec tant de bonheur depuis son enfance, il a senti son cœur brisé par la douleur et ses larmes ont coulé en abondance.. L'espérance d'avoir la visite du missionnaire de temps à autre, l'assurance de le voir accourir à son chevet en cas de maladie, à quelque distance qu'il pût se trouver, étaient un sujet de consolation en ce moment cruel d'une première séparation. Mais ce qui le relevait surtout dans son abattement, c'était la consolante perspective de revoir, avant peu d'années, le beau clocher de la paroisse s'élever au milieu même de la forêt ; c'était la douce pensée d'entendre de nouveau le son joyeux des cloches annoncer le retour des grandes solennités religieuses, appeler les fidèles à la prière, inviter les parents et les amis à se réjouir au baptême des nouveaux-nés."
Nous venons de voir ce que nous devons entendre par le vrai patriotisme. De là nous pouvons conclure qu'il n'y a pas sur terre d'homme plus patriote que le défricheur du sol, le colon. En effet, qu'est le colon ? C'est une personne qui a entrepris le défrichement d'une terre vierge en vue de s'y établir et qui se voue corps et âme à cette âpre entreprise.
En effet, celui qui défriche à contre-cœur, songeant à changer de situation, n'a pas l'âme du colon ; ce n'est pas un vrai colon. L'ouvrier des villes qui songe sans cesse à s'en aller tôt ou tard sur une terre nouvelle, mais qui, soit par manque de courage ou d'initiative, soit par un fâcheux concours de circonstances, diffère toujours la réalisation de son projet, possède bien l'âme du vrai colon, mais quand se fera-t-il colon ? Le vrai colon est
donc celui qui défriche un lot avec goût, avec courage, avec fièreté.
Le colon aime la terre.
J'admire celui qui aime la terre comme j'admire celui qui aime sa mère. Et la terre n'est-elle pas notre mère commune ? C'est de son sein que vient le limon dont Dieu a fait le corps humain ; c'est elle qui nous porte, qui nous nourrit et qui fournit, en un mot, tout ce qui est nécessaire à notre existence et à notre bonheur. Elle aime ses enfants. Pour eux elle se laisse déchirer les entrailles pour reproduire au centuple les grains de semence qu'elle a reçus. Elle ne demande qu'à produire.
Le colon comprend tout cela.
Le joug de celui qu'on aime est doux et léger. Celui qui aime la terre ne se plaint pas de la dureté des travaux, et pour lui les journées ne sont pas trop longues.
Le colon est enfant de la nature.
La civilisation est une excellente chose, mais, comme toute autre ici-bas, cette excellente chose a ses imperfections. Dans la recherche du beau, du bon et du confortable, où en sommes-nous rendus ? On a dépassé le but, puis on a continué dans la même direction à de folles enjambées. La mode, les usages qui ont cours, la politesse, et beaucoup de coutumes établies ont des exigences absolument contraires à la santé, à la liberté, voire même au bon sens. Il est admis par les sages et les savants qu'on s'éloigne beaucoup trop du naturel. Je ne veux pas entrer plus loin sur ce terrain, n'ayant pour intention que de faire ressortir la sagesse du vrai colon qui, sans être réfractaire à une saine civilisation, reste fidèle aux lois
du naturel et ménage ainsi considérablement au profit de son bonheur, de sa bourse et de sa santé.
Le colon est religieux. Le grand œuvre de la nature lui apparaît dans sa magistrale splendeur et ne lui permet pas d'en oublier IWuteur. De plus, il sent toujours que tout dépend de Lui. C'est de Lui qu'il attend les fécondantes rosées, les jours ensoleillés, une germination favorable. Il craint Dieu et l'aime.
N'est pas colon qui veut. J'ose même dire que c'est un don. Heureux celui à qui la Providence l'a fait.
Le colon est paisible, heureux. Cette paix du colon résulte à la fois de ses dispositions intérieures et des circonstances qui accompagnent ordinairement sa vie.
Le colon est généralement bon, doux, officieux, hospitalier, sans ambition déréglée, sans vaine préoccupation. Dans la région nouvelle où il s'est fixé, il poursuit humblement une superbe carrière dont les débuts sont ordinairement difficiles.
Pour connaître le travail dur et pénible que demande des colons le défrichement d' une terre, voyons-les àl'œuvre.
Ils se rappellent le précepte : "Ne remets pas à demain ce que tu peux faire aujourd'hui" : aussi à peine l'Aurore aux doigts de rose a-t-elle ouvert les portes de l'Orient, comme disait le bon Homère, que les défricheurs sont déjà à l'ouvrage.
Ils commejicent paréclaircir et nettoyer les alentours de leur cabane ; en quelques jours les arbrisseaux sont abattus ou arrachés de terre ; les " corps-morts" (i) sont coupés en longueurs de huit à dix pieds, réunis en tas et
(1) Dans le langage des défriclieurs, les " corps-ynorts " sont des arbres abattus par les ouragans ou par suite de vétusté.
brûlés ; les grands arbres seuls restent debout, trônant ça et là, dans leur superbe majesté.
Les grands arbres de la forêt offrent aux regards quelque chose de sublime. Rien ne présente une plus belle image de la fierté, de la dignité royale.
Cette vue rappelle involontairement à l'esprit la belle comparaison du prophète à l'égard des superbes :
Pareils aux cèdres du Liban, Ils cachent dans les cieux Leurs fronts audacieux.
Lors de la découverte des Bois-Francs, on y voyait l'orme blanc si remarquable par l'ombrage protecteur qu'il offre au travailleur. A une vingtaine de pieds du tronc, quatre ou cinq rameaux s'élancent en divergeant jusqu'à une hauteur de soixante à soixante-dix pieds, et là, s'arrêtent pour se pencher vers la terre, formant avec leur riche feuillage un immense parasol. Quelques-uns de ces arbres s'élèvent à une hauteur de cent pieds. Isolés, ils apparaissent dans toute leur grandeur, et ce sont sans contredit les arbres les plus magnifiques de la forêt.
On y voyait aussi le frêne blanc, si remarquable par sa blanche écorce, la beauté de son feuillage et l'excellente qualité de son bois qui sert à une multitude d'usages; — le hêtre à l'écorce grisâtre, que la foudre, diton, ne frappe jamais et dont les branchée offrent aussi par leur gracieux feuillage et leur attitude horizontale un abri recherché.
Le danger de la foudre, pour les arbres, dépend, en effet, non-seulement de leur hauteur, mais surtout de leur conductibilité, déterminée par la plus grande richesse en
sève et leur tension électrique. Or, tout le monde sait que les pointes dégagent beaucoup d'électricité : d'où le paratonnerre. Les poils ou cils des feuilles velues jouent le rôle de paratonnerre et empêchent ainsi qu'il ne se forme dans l'arbre une forte tension électrique. Tel est le hêtre.
L'effet contraire se produit dans les arbres à feuillage lisse : d'où moindre danger sous les hêtres que sous les sapins ou les chênes.
Le doux Virgile ne l'ignorait pas, puisque déjà il conseillait à ses contemporains de se réfugier ^'' stib tegmine fagi. "
Le tilleul ou bois blanc, qui croît à une hauteur de plus de quatre-vingts pieds et sert à la fabrication d'un grand nombre d'objets utiles le merisier à l'écorce aromatique dont le bois égale en beauté l'acajou ; — le sapin au feuillage toujours vert, qui s'élève vers le ciel en forme pyramidale, — et enfin le pin qui s'élance jusqu'à cent pieds et que sa forme gigantesque a fait surnommer le Roi de la forêt,
On avouera qu'il fallait, sinon du courage, au moins de bons bras pour s'attaquer à ces géants de la forêt, qui ne succombaient qu'avec lenteur sous les coups répétés de la hache. Nos bûcherons commençaient par jeter un coup d'œil sur les arbres qu'ils destinaient à la destruction, afin de s'assurer dans quelle direction ils penchaient ; car tout arbre, même le plus fier, tend à pencher d'un côté plutôt que d'un autre, et c'est dans cette direction que doit être déterminée sa chute. Du matin jusqu'au soir nos défricheurs font résonner les bois du son de cet
yo LES BOIS-FRANCS
utile instrument qu'on peut à bon droit regarder parmi nous comme l'emblème et l'outil de la civilisation.
Quand le grand arbre de cent pieds de hauteur, atteint au cœur parle taillant de l'acier meurtrier, annonce qu'il va succomber, il y a comme une seconde de silence solennel, puis un craquement terrible se fait entendre, causé par la chute du colosse. Un sourd mugissement éclate et va se perdre au milieu des montagnes.
De même que, dans le monde politique, financier, commercial ou industriel, la chute des grands entraîne la ruine d'une multitude de personnages subalternes, de même la chute des grands arbres fait périr une multitude d'arbres moins forts, dont les uns sont décapités ou brisés par le milieu du corps et les autres complètemeut arrachés de terre.
A peine nos défricheurs ont-ils porté sur leur ennemi terrassé un regard de superbe satisfaction, qu'ils se mettent en frais de le dépecer. Kn quelques instants l'arbre est dépouillé de ses branches, puis coupé en diverses parties qui restent éparses sur le sol, en attendant le supplice de feu.
Et les mêmes travaux recommencent chaque jour.
Dans les derniers jours de l'automne, vers l'époque où la neige va bientôt couvrir la terre de son blanc manteau, les défricheurs s'occupent à sarcler la forêt, c'est-àdire à faire disparaître tous les jeunes arbres qui doivent être soit déracinés, soit coupés près du sol.
En hiver il faut poursuivre le même travail.
Ce n'est pas chose facile alors que de faire disparaître de cette surface les végétaux géants qui la cou-
vrent et qu'il faut couper à une hauteur d'environ trois pieds du sol. Plusieurs de ces arbres étaient d'une dimension énorme,quelques-uns n'ayant pas moins de cinq à six pieds de diamètre. Ajoutons qu'il faut travailler au milieu des neiges et que souvent un froid intense oblige, bon gré mal gré, les vaillants défricheurs à suspendre leurs travaux, en attendant le brûlage^ que l'on ne peut faire qu'au printemps.
LE BRJLAGE
Le brûlage, c'est le nettoyage complet du sol par le feu ; il forme certainement la principale opération du défricheur. C'est la plus longue et la plus fatigante, c'est celle qui requiert la plus grande force physique, et en même temps la surveillance la plus attentive.
Le travail auquel est assujetti le défricheur, à son début dans la forêt, pour abattre les arbres, les étêter, les ébrancher, les débiter, n'est rien comparé aux efforts et aux soins qu'exigent, avant que le terrain puisse être utilisé, le tassage et le brûlage de l'abatis.
Les pièces de bois les plus légères, les arbustes, les branches, en un mot tout ce qui peut facilement se manier et se transporter à bras est réuni en tas par les hommes ; s'il est nécessaire de remuer les grosses pièces, ce qu'on évite autant que possible, les bœufs, attelés au moyen d'un joug et d'un grossier carcan de bois, viennent en aide aux travailleurs, en traînant, à l'aide de forts traits de fer, ces énormes troncs d'arbres les uns auprès des autres ; puis les hommes, au moyen de rances et de leviers, complètent le tassage en empilant ces pièces
et les rapprochant le plus possible.
C'est là qu'on reconnaît la grande utilité d'une paire de bœufs. Ces animaux peuvent être regardés comme les meilleurs amis du défricheur ; aussi Jean Rivard disait-il que si jamais il se faisait peindre il voulait être représenté guidant des bœufs de sa main gauche et tenant une hache de sa main droite.
Le défricheur qui n'a pas les moyens de se procurer cette aide est bien forcé de s'en passer, mais il est privé d'un immense avantage. Ces animaux sont de beaucoup préférables aux chevaux pour les opérations du défrichement. Le cheval, ce fier animal qui creuse du pied la terre et s'élance avec orgueuil ne souffre pas d'obstacle ; il se cabre, se précipite, s'agite jusqu'à ce qu'il rompe sa chaîne ; le bœuf, toujours patient, avance avec lenteur, recule au besoin, se jette d'un côté ou de l'autre à la voix de son maître ; qu'il fasse un faux pas, qu'il tombe, qu'il roule au milieu des troncs d'arbres, il se relèvera calme, impassible, comme si rien n'était arrivé, et reprendra l'effort interrompu un instant par sa chute.
Une fois que les arbres, petits et gros, débités en longueurs de dix à onze pieds, sont entassés les uns sur les autres de manière à former des piles de sept ou huit pieds de hauteur et de dix à douze pieds de largeur, entremêlées d'arbustes, de broussailles et de bouts de bois de toutes sortes, il ne s'agit plus que d'y mettre le feu.
Puis, quand le feu a consumé la plus grande partie de ces énormes monceaux d'arbres, on procède à une seconde, souvent même à une troisième opération, en réu-
nissant les squelettes des gros troncs que le premier feu n'a pu consumer, ainsi que les charbons, les copeaux, en un mot tout ce qui peut alimenter le feu et augmenter la quantité de cendre à recueillir ; car il ne faut pas omettre de mentionner que les premiers colons mettaient le plus grand soin à conserver ce précieux résidu de la combustion des arbres. Cette dernière parde du travail de nos défricheurs exigeait d'autant plus de soin qu'elle ne pouvait prudemment s'ajourner, la moindre averse tombée sur la cendre ayant l'effet de lui enlever une grande partie de sa valeur.
Mais ces diverses opérations ne pouvaient s'exécuter en gants blancs. Aussi les défricheurs retournent le soir à leur cabane la figure et les mains tellement charbonnées, qu'on les prendrait pour des Ethiopiens.