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PRIVATIONS ET SOUFFRANCES DES PREMIERS COLONS DES BOIS-FRANCS

Alors on se souvient de tout ce qu'on aima, Des sites enchanteurs dont l'aspect nous charma, Des jeux de notre enfance et même de ses peines.

(Delisle)

VOYONS maintenant les pauvres colons, après avoir été aux prises avec les arbres de la forêt, en proie aux souffrances et aux privations de toutes espèces ; souffrant du côté du logement, souffrant du côté de la nourriture, souffrant du côté des voies de communications, souffrant du manque de bons chemins pour aller écouler les produits de leurs terres et se pourvoir des choses nécessaires à la vie.

" Le premier soin d'un colon, en prenant possession de son lopin de terre, c'est de débarrasser le sol pour y construire une cabane. Pour cela il n'a besoin ni de maçon, ni de charpentier, ni de menuisier, ni de vitrier.

ni de serrurier, ni de peintre, ni de tapissier ; je me trompe, il a besoin de tout cela, et le nouveau colon sait l'être, tout seul et sans aucun apprentissage. Quelques pièces de bois rond superposées et solidement enchevêtrées aux extrémités forment le carré. Des pièces, également de bois rond, sont disposées de manière à faire une couverture plate ; les joints sont couverts d'écorce, et sur toute la surface de la toiture on étend une couche de terre pour empêcher l'eau d'y pénétrer. On emplit les joints du carré avec de l'étoupe, pour se mettre à l'abri du vent et de la neige. Un petit châssis est placé dans le côté, pour y faire entrer la lumière, et une seule porte brute y roule, souvent en jurant, sur de gros gonds de fer.

Plus tard, les toits des maisons et des granges furent en chaume ou paille de blé, ou paille de seigle. Nous voyions encore naguère dans les Bois-Francs quelques vieilles maisons et granges recouvertes de cette façon. Souvent les pentures des portes étaient en cuir et les cla7tches en bois.

Voilà l'extérieur de la demeure du vrai défricheur canadien. A l'intérieur, le salon, la salle ordinaire de réception, la salle à dîner, les chambres à coucher, la cuisine, tout est d'une seule pièce, de i8 pieds sur 15, au milieu de laquelle est placé le poêle, et dans un coin de cette pièce, assez souvent, quelques branches de sapin sur lesquelles reposent mollement les couvertures, pour les besoins de la nuit.

Voici alors comment se confectionnaient les couchettes : En premier lieu on coupait des perches, deux de longueurs suffisantes pour les côtés et deux plus cour-

tes pour la tête et le pied ; ensuite on les écorçait et les bouts étaient introduits dans des trous percés à oei effet dans quatre poteaux de même hauteur ; enfin, pour remplacer le sommier, on taillait des bandes d'écorce d'orme que l'on tressait solidement d'un côté à l'autre ; on faisiait de même pour la confection des fonds de chaises au temps de jadis. Plus tard, ces couchettes rudimentaires firent place au lit du maître et de la maîtresse de la maison, au lit garni de la communauté, comme on le disait solennellement dans les actes des notaires. C'était un véritable monument, dominé par un baldaquin, élevé de quatre ou cinq pieds, garni d'une paillasse de toile du pays, d'un lit de plumes avec couvertes et draps de laine confectionnés à la maison, des taies d'oreillers et un traversin couverts d'indienne rouge, puis le couvre-pieds.

De même que les couchettes, les poêles d'autrefois n'étaient pas comme ceux d'aujourd'hui. Ils étaient loin d'avoir leur élégance et leur variété de formes qui en font un véritable ornement, même pour les salons, quand toutefois ils ne sont pas remplacés par le luxe des fournaises. C'étaient de grosses masses en fonte, aux quatre faces presque sans ornement, au dessus uni, n'ayant qu'un seul pont ou qu'un seul étage et le tout supporté par quatre grosses pattes de chien. Les poêles à deux ponts ne remontent pas à plus de 80 ans dans les campagnes. Les poêles à un pont étaient surtout commodes qour y faire cuire la célèbre galette de sarrasin tant en vogue autrefois dans les Bois-Francs, et que l'on trouvait excellente, comparée à la soupe à l'ail sauvage, aux herbes et aux feuilles dont bon nombre de colons furent obligés de se nourrir, dans les premiers temps, pour s'em-

pêcher de mourir de faim.

Après s'être logé tant bien que mal, avoir accompli les durs et pénibles travaux du défrichement, du brûlage et des semailles, que vous connaissez déjà, le colon devait se résigner à attendre trois longs et mortels mois pour tirer sa vie du produit de son champ, tandis que la tinette de lard, la poche de fleur n'attendaient pas aussi longtemps pour venir à sec. Les semences achevées, il faut s'éloigner pour se procurer les provisions nécessaires à la vie. Quelle position ? Pas d'autre voie à suivre que celle de l'affreuse savane qui s'étend depuis l'endroit on est située aujourd'hui l'église de Stanfold jusqu'aux rives de la rivière Bécancour.

Pour aller des paroisses du bord du fleuve aux Bois^ Francs, dit M. Trudelle, il fallait d'abord passer la savane de Blandford, qui sépare la paroisse de Gentilly des nouveaux établissements de la rivière Bécancourt, et à travers laquelle un chemin mal entretenu conduisait alors. Mais cela n'était rien, comparé à l'affreuse savane de Stanfold, que l'on ne pouvait passer qu'à pied, pendant près de sept mois de l'année, car il n'était possible aux voitures de la traverser que depuis le mois de décembre jusqu'au mois d'avril, lorsque le froid avait consolidé les eaux bourbeuses de ce vaste marais.

Les premiers colons avaient frayé dans cette savane, depuis la chapelle de la rivière Bécancour jusqu'à l'église actuelle de Stanfold, un chemin sur lequel ils avaient jeté des branches qui leur donnaient le moyen de se soutenir au-dessus des bourbiers sans fond qu'ils rencontraient à chaque instant.

Pour rendre ce sentier pratiquable aux voitures d'hi-

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ver, ou était obligé d'aller, par corvées de quinze àviugt hommes, battre la ueige avec les pieds pour la détremper avec l'eau, sans quoi la glace ne se serait pas formée. Cela ne se faisait pas ordinairement sans que l'on vît plusieurs enfoncer jusqu'aux genoux et souvent jusqu'au milieu du corps dans cette eau fangeuse et à demigelée. Si deux voitures se rencontraient, il n'était pas rare de voir les chevaux qui mettaient le pied hors du chemin battu disparaître presqu'entièrement dans les ornières, d'où ou ne les retirait qu'au moyen de cordes et de leviers. Quelques-uns de ces pauvres animaux et plusieurs bêtes à cornes y ont même péri.

Ce fut là cependant le chemin par lequel pendant près de onze ans des centaines de colons, hommes, femmes et enfants, ont dû passer pour se rendre dans les Bois-Francs.

Qui poun*ait dire les misères et les souffrances de tout genre qui 3^ furent endurées ? Le cœur saigne aux récits qu'en font les premiers habitants de ces contrées.

Cependant le champ était vaste et chacun pouvait se choisir une ample part de cette belle forêt ; aussi les premiers arrivés ne furent pas longtemps seuls. Presque continuellement de nouveaux colons passaient la savane de Stanfold pour monter aux Bois-Francs. C'était ordinairement pendant l'hiver que les hommes allaient prendre des terres ; ils défrichaient, ensemençaient dans le printemps, et ce n'était qu'après leur première récolte et dans l'hiver suivant qu'ils allaient chercher leur famille.

C'est alors qu'on voyait, au Domaine de Gentilly, presque tous les jours, passer des colons qui se dirigeaient vers les Bois-Francs ; que souvent on voyait un

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chien attelé sur un petit traîneau transportant un ou deux enfants, et que ce véhicule d'un genre bien modeste était suivi d'un homme et d'une femme, au front anxieux, mais remplis d'un courage héroïque. M. Joseph Houle, un des plus anciens colons de Stanfold, m'a raconté bien des fois que dès la première année que son père, M. Charles Houle, eût pris possession de son lot, il s'était bâti, à côté de sa cabane, une bonne demeure de pièces équarnes qu'il avait couverte en écorce, de 28 pieds de longueur et de 24 pieds de largeur, et que lui-même il avait souvent vu le plancher du bas de la maison littéralement couvert de colons qui venaient y prendre le repos de la nuit, après avoir passé la journée à parcourir le canton pour s'y choisir, à leur goût, un lot de terre. La maison de M. Charles Houle est la première de ce genre, genre de luxe pour les temps d'alors, que la terre de Stanfold ait portée.

La plus forte partie des colons qui montaient dans les Bois-Francs étaient pauvres et sans aucune avauce. C'étaient, pour la plupart, des journaliers ou des habitants ruinés, qui n'apportaient avec eux que les ustensiles de première nécessité et de maigres provisions pour quelques mois. Plusieurs n'apportaient pour tout ménage que leur hache et un sac de farine sur le dos. Ils comptaient sur leur travail pour maintenir leur existence et celle de leur famille ; mais ces familles, souvent nombreuses et consommant sans cesse, avaient bientôt épuisé les petites provisions. Le manque de magasins dans les premières années ou le prix trop élevé des denrées ne permettaient pas de les renouveler. Aussi la disette était-elle dans leur cabane avant que la récolte fût dans

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la grande. D'ailleurs, quelqu'abondaute que fût cette récolte, le surcroît toujours imprévu de la population, faisait qu'ordinairement elle était épuisée plus tôt qu'on ne l'avait cru, et, quand arrivait le printemps, la misère faisait son apparition avec lui.

Ceux qui étaient arrivés les premiers avaient quelquefois des excédents pour soulager leurs amis nouvellement venus ; alors ils se montraient charitables et empressés à diminuer des souffrances qui devenaient de plus en plus pressantes ; mais cette ressource était bientôt épuisée. Les marchands qui venaient de s'établir à Somerset et à Stanfold remplissaient bien pendant le cours de l'hiver leurs magasins de lard, de farine et de provisions de toute espèce ; mais l'immigration était toujours plus considérable qu'où n'avait prévu ; elle doublait les calculs les plus raisonnables. Les nouveaux arrivés faisaient preuve de bonne volonté, en travaillant avec cette ardeur naturelle aux Canadiens, surtout quand ils entrevoient un avenir meilleur qui ne dépend que de leur énergie.

Les arbres tombaient comme par enchantement, sous les coups redoublés de leurs haches ; bientôt le feu les avait réduits en cendres ; puis ils convertissaient en sali (salin) (i) cette cendre, qu'ils portaient, ain.si transformée, aux marchands de l'endroit fabriquant la potasse et la perlasse. C'était, avec le sucre, produit de l'érable, leur seule ressource. Ils recevaient en échange des provisions de bouche et des vêtements. Mais les demandes étaient si multipliées, que ce moyen de vivre s'épuisait bientôt ;

(1) Sali, corruption de mot an<îlais sait, sel ou salin.

la manufacture du marchand était pleine de potasse et de perlasse et son magasin était vide de provisions. Le manque absolu de chemins, pendant l'été, ne lui permettait pas d'expédier ces alcalis aux marchés et, par la même raison, de renouveler ses provisions. Une grande partie de cette population se trouvait alors aux prises avec la faim, qui ne marchande jamais.

C'étaient des moments terribles d'épreuves et de découragement. Prisonniers au milieu des bois, comme sur une île au milieu de la mer, ils ne pouvaient attendre de secours de personne. Une seule planche de salut restait aux infortunés habitants de cette place, riche et pauvre, abondante et manquant de tout ; c'était de franchir, à pied, la savane qui les tenait captifs, pour aller chercher sur leur dos des provisions dans les paroisses du bord du fleuve.

Afin de pouvoir se porter secours, ils partaient par bandes de dix ou quinze hommes pour faire ce périlleux trajet. On les voyait revenir portant sur leur dos 60 à 80 livres de farine, et quelquefois d'avantage, souvent a3^ant un sac de provisions sur leur tête, et dans leurs mains les ustensiles de cuisine les plus nécessaires. Quelques-uns même ne craignaient pas de se mettre en route avec des plaques de poêle sur leurs épaules.

Ainsi chargés, ils allaient l'un devant l'autre, le cou tendu, le corps penché en avant, ruisselant de sueurs, dévorés par les moustiques et les maringouins, le visage en feu, les veines enflées, l'oeil rouge et les lèvres bleuâtres quelquefois ; même on les voyait cracher le sang de

leurs poitrines enflamées C'est que le sentier qu'ils parcouraient pouvait épuiser les forces de l'homme le plus vigoureux, à plus forte raison de ces voyageurs au courage invincible, mais qui partaient épuisés par un jeûne presque continuel et n'emportaient pour soulager leur estomac fatigué qu'une tranche de mauvais pain sec

Le chemin ne leur paraissait pas mauvais, lorsqu'ils n'enfonçaient pas jusqu'aux genoux, car souvent, s'ils mettaient le pied à côté des branches et des racines, ils tombaient dans des mares d'eau bourbeuse 011 ils pouvaient être exposés à périr. Combien de fois ceux qui passaient cette savane ont-ils trouvé des malheureux, enfoncés jusqu'aux bras avec leur charge, dans ces bourbiers sans fond, se tenant aux racines qu'ils avaient pu saisir en attendant, quelquefois depuis plus d'une heure, le secours sans lequel ils auraient infailliblement péri. Quand ils avaient fait sept ou huit arpents, ils tombaient de lassitude, et c'était souvent l'œuvre de toute une journée de faire ce périlleux trajet. Si la nuit les surprenait en chemin, il fallait se résigner à attendre le jour pour continuer ; c'était s'exposer à y périr que d'\' marcher sans lumière. Que de tristes nuits passées ainsi, sans feu et sans couverture, exposés quelquefois à une pluie averse ou à la rigueur du froid, dans les longues nuits de r automne ! L'un de ces voyageurs, ayant raconté tout ce qu'il avait enduré lui-même ajoutait :" Lorsqu'on sortait de ce marécage, on n'avait pas la fortnance " d'homme ; la vase nous couvrait des pieds à la tête et il " ne nous restait que des habits en lambeaux."

Au retour de ces voyages, on les voyait quelquefois trembler de tous leurs membres pendant un temps assez

considérable ; plusieurs avaient les jambes enflées une semaine et d'avantage. Ce fut après l'une de ces pénibles expéditions que l'un d'eux mourut victime de ses généreux efforts. C'était bien là porter le courage jusqu'oii il peut aller, c'est-à-dire jusqu'à l'héroïsme.

La potasse et la perlasse n'étaient quelquefois d'aucune valeur dans cette nouvelle colonie, parce que le marchand, ne pouvant les expédier, refusait d'acheter la cendre et le sali. Cependant, c'était presque le seul moyen de se procurer des vivres, et la famine avec toutes ses horreurs se présentait aux chaumières. Que faire donc ? Se résigner à souffrir et même à périr, ou se décider à aller porter eux-mêmes sur le dos, leur 5-^:// à Gentilly, à dix lieues de distance : point de milieu. Cette détermination, il est vrai, tenait du désespoir ; mais lorsqu'il veut sauver sa femme et ses enfants le Canadien est un héros ! On vit donc partir en différent temps, des Bois-Francs, des colons portant sur leurs épaules du sali enveloppé dans des écorces et des feuilles d'arbres. Mais toutes ces précautions n'empêchaient point cet alcali de leur faire sentir son effet corrosif. Après avoir brûlé une partie du sac qui le contenait et de leurs vêtements, il pénétrait dans la chair, et quand ils arrivaient à Gentilly, leur dos était tellement brûlé, que quelquesuns n'en purent être parfaitement guéris.

Après la confection plus ou moins rudimentaire de la route du Domaine de Gentilly à la Rivière Bécancour, en été, on transportait les marchandises en voiture jusqu'à l'endroit où larivière Blanche, qui traverse le village de Plessisville, se jette dans la Rivière Bécancour. Là^ on déposait les marchandises dans un chaland que l'on

faisait traîner par des bœufs jusqu'au village. Quelquefois les hommes eux-mêmes, se mettant à l'eau, accomplissaient ce travail pénible et ardu.

Mais que faisaient les mères infortunées de ces familles en proie à la plus cruelle disette, pour conserver leurs jours pendant que leurs courageux époux allaient ainsi, au péril de leur vie, chercher un moyen de sauver leur existence ? Croyez-le, quoiqu'invraisemblable que cela doive paraître :un certain nombre de ces familles ne vivaient que d'herbes, de feuilles et de racines bouillies. Elles se nourrissaient surtout d'une sorte d'ail sauvage que l'on trouvait en assez grande abondance, nouiTiture insupportable, surtout à cause de l'odeur qu'elle répandait. Dans la saison des fruits, les bluets, les framboises étaient dévorés.

Il n'était pas rare d'entendre dire à quelqu'un qu'il avait passé une, deux et même trois journées sans manger : triste tableau, mais qui n'est rien en comparaison de la réalité.

Un jour, M. Rhault, de Stanfold, allant visiter son champ, trouva à l'extrémité d'une pièce de sarrasin trois petits garçons, dont le plus âgé pouvait avoir environ sept ans. C'étaient les enfants d'un veuf nommé Mongrain. Celui-ci, forcé de s'absenter pour aller chercher de la nourriture pour ses enfants qui souffraient de la faim, les avait laissés seuls à la cabane. Leur père tardant à revenir, les petits orphelins, pressés par la faim, se rendirent dans le champ de sarrasin vert pour y trouver quelque chose qui les empêchât de mourir.

Un des vieux pionniers du Canton de Stanfold, M. Louis Labissonnière, plus connu sous le nom de Louis

Isaac, venu dans les Bois-Francs à l'âge de douze ans, ne cachait pas qu'il avait énormément souffert de la faim. Les patates n'étaient pas aussitôt en fleurs, disait-il, que nous grattions la terre près de la tige pour en avoir le fruit. Ah ! disait M. Labissonnière, que nous étions contents, lorsque nous voyions mûrir les framboises et les bluets ; ce n'était ni plus, ni moins que la manne qui nous arrivait pour assouvir notre faim."

Nous lisons dans Jean Rivard un fait arrivé dans les premiers temps de son séjour à Louise ville, d'une tristesse, d'une indigence telles, qu'à son seul récit, on ne peut s'empêcher de verser des larmes.

Dans un des cantons avoisinant celui de Bristol, dit-il, avait été s'établir un pauvre colon canadien, avec sa femme et ses deux enfants. Afin d'avoir un lot plus fertile et plus avantageux, il s'était enfoncé dans les bois jusqu'à six lieues des habitations, n'ayant de provisions que pour trois semaines. Là, il s'était bâti un cabane et avait commencé des défrichements. Au bout de trois semaines, a5rant fait brûler des arbres et recueilli quelques minots de cendre, il avait transporté cette cendre sur ses épaules jusque chez le plus proche marchand, dont il avait reçu en échange quelques livres de farine et un demi minot de pois. Une fois cette maigre pitance épuisée, il avait eu recours au même moyen, accomplissant toutes les trois semaines, le corps ployé sous un lourd fardeau, un trajet de douze lieues à travers la forêt. Pendant plus de six mois le courageux colon put subsister ainsi, lui et sa petite famille. Il était pauvre, b ien pauvre, mais, grâce à son dur travail, les environs de sa cabane commençaient à s'éclaircir, et il goûtait déjà un

peu de bonheur en songeant que s'il passait l'hiver sans accident, sa prochaine récolte lui rapporterait assez pour qu'il n'eût plus besoin de recourir au marchand.

L'infortuné colon ne prévoyait pas l'affreux malheur qui l'attendait.

Parti un jour de sa cabane, vers la fin de novembre, les épaules chargées de deux minots de cendre, il s'était rendu, comme d'habitude, chez le marchand voisin et en avait obtenu la ration accoutumée, après quoi il s'était remis en route pour traverser les six lieues de forêt qui le séparaiet de sa demeure. Il se sentait presque joyeux, malgré ses fatigues et sa misère. Mais à peine avait-il fait deux lieues, qu'une neige floconneuse se mit à tomber ; l'atmosphère en fut bientôt obscurcie et le ciel et le soleil cachés aux regards ; en moins d'une heure, une épaisse couche blanche avait couvert le sol, les arbustes et les branches des grands arbres. Notre voyageur avait encore trois lieues à faire lorsqu'il s'aperçut, à sa grande terreur, qu'il avait perdu sa route. Les ténèbres de la nuit couvrirent bientôt la forêt, et il dût se résigner à coucher en chemin, ce qu'iln'avait jamais fait jusqu'alors. Il songeait aux inquiétudes que devait avoir sa femme, et cette pensée le tourmentait plus que le soin de sa propre conservation. Le lendemain matin, de bonne heure, il partit, tâchant de s'orienter le mieux possible ; mais après avoir marché tout le jour, il fut tout étonné et tout alarmé de se retrouver, le soir, au soleil couchant, juste à l'endroit où il s'était arrêté la veille. Cette fois, malgré toutes ses fatigues il ne put fermer l'œil de la nuit. Je n'essaierai pas de dépeindre ses angoisses ; elles se conçoivent mieux qu'elles ne peuvent se décrire. Il marcha

encore toute la journée du lendemain, s' arrêtant de temps en temps pour crier au secours sans presque aucun espoir de se faire entendre. Enfin, disons pour abréger, que ce ne fut que le troisième jour au matin que le malheureux colon aperçut de loin sa petite hlaircie et son humble cabane au milieu.

Son cœur palpita de joie lorsqu'il songea qu'il allait revoir les objets de son affection, sa femme, la compagne de sa misère et de ses travaux, et ses petits enfants auxquels il apportait de quoi manger.

Mais, ô douleur ! pitié pour le pauvre colon !

Qu'aperçut-il en ouvrant la porte de sa cabane ?

Sa pauvre femme étendue morte! son plus

petit enfant encore dans ses bras, mais n'ayant plus la

force de crier puis l'aîné s'efforçant à^ éveiller sa

mère et demandant en pleurant un petit morceau de pain !

Il est dans la vie de l'homme des souffrances morales si affreuses, des douleurs tellement déchirantes, qu'elles semblent au-dessus des forces humaines et que la plume se refuse à les décrire.

Finissons par ce dernier trait, bien triste, bien lamentable, lui aussi, mais qui n'est hélas! que trop vrai! Un marchand de Somerset envoya un jour son commis pour faire la recette chez les nouveaux colons. Il entra dans une petite maison, plutôt une cabane, oii la femme était seule avec ses enfants. Pour toute réponse à la demande d'argent qu'il lui fit, celle-ci se prit à pleurer et, ouvrant un chaudron où cuisait, à gros bouillons verts, un mélange d'herbes et de racines : — Venez voir, dit-elle, ce

que l'on mange depuis plus d'un mois, et jugez vousmême si l'on peut vous payer. "

Ce brave commis, comme on peut bien le penser, ne crut pas devoir insister davantage. "

L'histoire particulière de chaque paroisse nous fournira l'occasion de porter à votre connaissance le contingent de misères propres à chacune d'elles.

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