LES DEUX PLUS GRANDS OBSTACLES A LA COLONISATION
• Il est reconnu que les chemins sont la vie de la colonisation.
S. Drapeau.
LES plus grands obstacles à la colonisation dans les Bois-Francs, comme partout d'ailleurs, furent : le manque de voies de communication, le prix trop élevé des terres, les conditions onéreuses imposées pour leur vente et les tracasseries injustes faites aux premiers colons par les grands bourgeois. Le manque de chemins, il faut l'admettre, a été la cause première de toutes les misères des premiers colons des Bois-Francs, et il en sera de même pour toute autre place que l'on entreprendra d'établir sans commencer par donner ce secours indispensable. Faisons-nous une idée, a dit M. Drapeau, des souffrances et des travaux pénibles auxquels sont asujettis les colons qui n'ont point de communications faciles avec les villages avoisinants : ici, c'est un
agriculteur obligé de transporter sur sou dos, à travers la savane et par des sentiers tortueux et noyés d'eau, les provisions qu'il achète chez le marchand, qui demeure à dpiux et trois lieux de chez lui ; là, c'est un autre défricheur qui, au milieu de ses pénibles travaux, est obligé de charger sur se? épaules un sac de blé destiné au moulin et de le rapporter de la même manière à sa demeure. Encore si ces trajets ne devaient se répéter que quelques
fois dans l'année !
Lorsque pendant plusieurs années on a été comme moi, a écrit un ancien missionnaire des Bois-Francs, témoin des difficultés journalières que le manque de bons -chemins présente dans les nouveaux établissements ; quand on a souvent parcouru ces routes à peine ouvertes, à pied, à cheval ou dans de misérables charrettes toutes délabrées et dont les roues semblaient plutôt sauter que rouler de roche en roche, de racine en racine, on comprend parfaitement les paroles de cet ami sincère de la colonisation citées en tête de ce chapitre. Oui, que l'on donne moyen d'ouvrir des chemins dans nos terres incultes, et on les verra se couvrir de braves et paisibles cultiva teurs, rendant, avec gros intérêts, ce qu'on aura fait pour eux; et l'on verra cesser cette fièvre d'émigration chez nos voisins, qui fait gémir tous les vrais amis de notre nationalité.
Tous ceux qui ont eu à cœur le bien-être du peuple et la prospérité du pays ont regardé avec raison la colonisation des terres incultes comme le moyen le plus direct et le plus sûr de parvenir à l'accomplissement de leurs vœux. Mais de tous les moyens proposés pour encourager et avancer la colonisation, le plus simple, le
plus facile et en même temps le plus efficace, c'est, on l'a dit mille et mille fois, il n'y a qu'une opinion sur ce sujet, c'est la confection de chemins publics à travers les forêts. Ce qui prouve cela de la manière la plus évidente, c'cist que partout où l'on a établi de bonnes voies de communication les routes se bordent aussitôt d'habitations, et qu'au bout de quelques mois l'épi doré remplace les arbrisseaux naissants et les chênes séculaires. Si ce moyen si rationnel eût été adopté et mis en pratique sur une grande échelle, à l'ouverture des Bois-Francs et dans tous les Cantons de l'Est, la face du pays serait entièrement changée ; ces milliers de Canadiens qui ont enrichi ■de leur travail les Etats limitrophes de l'Union Américaine se seraient établis parmi nous et auraient contribué, dans la mesure de leur nombre et de leurs forces, à développer les ressources du pays et en accroître la population.
Convaincus de cette grande vérité, les missionnaires amis du colon, résolurent de faire un effort suprême auprès du gouvernement pour obtenir des chemins publics à travers la forêt. Ils se réunirent donc et avisèrent aux moyens de réaliser ce patriotique projet. En conséquence, ils rédigèrent ce fameux mémoire appelé "LE CANA- DIEN EMIGRANT", réquisitoire qui ne manquait pas de frapper l'esprit de tous les gens bien pensants, et fut, pour ainsi dire, le point de départ d'une ère de progrès qui s'est prolongée jusqu'à nos jours. Ce mémoire, composé par M. l'abbé Antoine Racine, curé de Stanfold, aidé de M. l'abbé Charles Trudelle, curé de Somerset» iut publié par M. l'abbé James Nelligan, curé de Leeds.
Voir Bulletin Kecherches Historiques de M. P. G. Roy. Voir aussi "L'Avenir", par St-Amant, page 264.
Ce plaidoyer des missionnaires des Cantons de l'Est, en faveur des colons pour leur obtenir des chemins passables ne manqua pas de produire son effet. Les voies de communications primitives et d'un état si tristement lamentable furent améliorées. De nouveaux chemins furent faits, et dès lors les pauvres exilés purent voyager assez facilement et communiquer avec les paroisses du fleuve et les centres commerciaux.
Mais ce qui donna un véritable essor au progrès du commerce, à l'avancement de la colonisation dans les Bois-Francs. Ce fut la confection du chemin de fer le "Grand Tronc", ouvert au public en novembre 1854.
Le pauvre colon est cruellement harassé par eux, et il arrive a.ssez souvent qu'il est expulsé de la terre défrichée par lui, «ans rémunération pour ses lontj.s travaux.
El. GnsTiN.
Cependant le manque de chemins, reconnu comme un des plus grands obstacles contre lequel les colons eurent à lutter, ne furent pas le seul. Le prix souvent trop élevé des terres, les conditions onéreuses imposées pour leur vente, les erreurs, les injustices commises, furent aussi la cause de bien des chagrins et le sujet de bien des larmes, (i)
Une grande partie des terres des Cantons de l'Est, dit M. l'abbé C. Trudelle, antérieurement à leur établissement, avait été cédée par le gouvernement à de riches propriétaires, que la cupidité a souvent engagés à spéculer sur les besoins et les sueurs des colons.
(1) Voir le Canadien Emierant
Ceux qui, les premiers, vinrent prendre des terres dans les Bois-Francs, souvent ne connaissaient pas et ne pouvaient raisonnablement connaître si ces terres appartenaient au gouvernement ou à quelqu'un des grands propriétaires.
Ils s'y fixèrent cependant et travaillèrent de bonne foi, espérant pouvoir acquérir un jour, à un prix raisonnable, les lots de terre qu'ils arrosaient de leurs sueurs et dont leur travail doublait la valeur. Mais ils furent souvent trompés dans leurs justes espérances, car, après s'être épuisés pour ouvrir ces terres, les riches bourgeois venaient à eux, avec de cruelles exigences, et les forçaient quelques fois à les abandonner presque sans rémunération. C'est alors que l'on a eu le triste spectacle de pauvres familles quittant leurs biens et leurs maisons, le cœur navré de douleur pour aller recommencer ailleurs les pénibles travaux du défricheur.
M. Joseph Houle me disait un jour ; Monsieur, si tout l'argent que j'ai donné pour garder ma terre, (après l'avoir défrichée en grande partie) pour me débarrasser des mille tracasseries que me faisaient les grands bourgeois, si tout cet argent était en billets d'une piastre, je crois que j'en aurais assez pour couvrir ma terre complètement. M. J. Houle fut assez heureux pour rester sur sa terre, mais au prix de quels sacrifices ! Combien d'autres, hélas ! furent privés de ce bonheur et furent obligés de s'enfoncer davantage dans la forêt ou de prendre le chemin de l'exil.