‹ Les Bois-Francs (volume 2)Chapitre 24 sur 115 · CONSOLATIONS · texte numérisé non relu

CONSOLATIONS

Quand il est effrayé des rumeurs de la terre, L'oiseau, montant aux deux, en perd le souvenir : Ainsi, pour oublier le monde et sa misère, O mon âme, volons au lointain avenir-

L'Abbé A. Dupuy.

CEPENDANT ce peuple affligé, dit M. l'abbé C. Trudelle, était résigné à la Providence, qu'il bénissait toujours, malgré les cruelles épreuves auxquelles il était soumis. Aucune plainte, aucun murmure ne se faisait entendre : il avait foi dans un avenir meilleur ; la richesse du sol qu'il arrosait de ses sueurs le lui garantissait. Une espérance brillait pour lui dans le lointain, comme une lumière bien faible alors, mais suffisante pour soutenir son courage. Il est vrai qu'il y a des douleurs si profondes, que rien ne peut y apporter consolation, des plaies si saignantes, que personne ne peut les cicatriser ; mais sur ces plaies, sur ces douleurs, il peut toujours être répandu une partie de ce baume salutaire que

l'on trouve dans la religion et qui est si propre à en tempérer l'amertume.

Quoiqu'il n'y eût pas de prêtre résidant parmi eux pour leur distribuer les secours que l'église catholique offre aux malheureux, ils puisaient eux-mêmes dans cette source intarissable de consolations les forces qui leur étaient nécessaires. Ils priaient, espéraient et attendaient avec confiance ; ils savaient que le Dieu auquel ils parlaient comptait leurs larmes et ne pouvait oublier leurs souffrances.

Le dimanche surtout était pour eux un jour d'ennui profond et de souvenirs qui devenaient tristes par la comparaison qu'ils faisaient du passé avec leur situation présente. Un grand nombre d'entre eux se réunissaient ce jour-là, au pied d'une croix. C'était là qu'ils venaient déposer leurs peines et chercher une consolation à leurs souffrances. Ce devait être un spectacle bien attendrissant de voir ces familles malheureuses, dont la misèie était empreinte sur la figure, réciter ensemble le chapelet, dont les grains bénits passaient lentement entre leurs doigts décharnés, de les voir pleurer au souvenir des solennités de leur paroisse natale, comme autrefois les Hébreux sur les bords de l'Euphrate, au souvenir de Jérusalem.

Comme il devait être touchant de les entendre répondre aux hymnes et aux cantiques, dont ils faisaient retentir les échos des bois, surtout lorsque, s'adressant à la Consolatrice des affligés, ils terminaient leurs pieux exercices en lui disant :

Je meti ma confiance, Vierge, en votre secoura; Servez-moi de défense, Prenez soin de mes jours.

Sans doute que les anges, témoins de cette touchante prière, la portaient à Marie en lui disant :

O Vierge, écoute leur prière.

Sois indulgente et souris-leur ; N'abandonne pas sur la terre Ces délaissés du bonheur.

Enfin ces vœux furent exaucés. En 1840, un prêtre, dont la présence est toujours si ardemment désirée dans un nouvel établissement de Canadiens, venait résider au milieu d'eux. Que leur fallait-il davantage ?

Mais il en avait coûté cher à cette population héroïque pour ne pas se décourager en face des obstacles qu'elle avait eu à surmonter. Bon nombre avaient altéré leur santé et avancé le terme de leur mort.

C'est à leur constance à demeurer sur un sol riche, à la vérité, mais presque sans aide et sans encouragements, que le Canada doit l'établissement d'une contrée qui est devenue comme le grenier de la province et est restée franchement canadienne.

Des défrichements plus considérables permettant des semailles plus abondantes, l'aisance commença à régner ; l'automne, avec sa riche moisson, fit disparaître les souffrances de l'été, et l'hiver " saison de pleurs pour l'indigent " devint au contraire pour eux la saison d'une certaine abondance et la saison de la gaieté.

Le retour de la belle saison était, tout particulièrement pour nos pionniers, une époque de jouissance et de bonheur. Après les longs et rigoureux mois d'hiver, ils voyaient reluire les beaux jours du printemps avec espérance. Le printemps, en effet, est beau et intéressant partout, à la ville comme à la campagne, mais nulle part peut-être plus que dans les bois. Là, quand les rayons du soleil, devenus plus ardents, ont fait fondre les neiges, que les ruisseaux commencent à murmurer et que la sève des arbres, montant de la racine jusqu'aux extrémités des branches, en fait sortir d'abord les bourgeons puis les petites feuilles d'un vert tendre qui s'élargissent par degrés jusqu'à ce que les arbres se couvrent entièrement de feuillage, il y a dans la nature une vie, une activité que l'on remarque à peine dans les campagnes ouvertes. Les oiseaux, ces hôtes charmants des bois, reviennent bientôt faire entendre leur doux ramage sous la feuillée. Toute la forêt se montre pleine de jeunesse et de fraîcheur, et chaque matin semble ajouter un nouveau charme aux charmes de la veille.

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