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LA RECOLTE DU SUCRE

La belle saison du printemps, outre les jouissances qu'elle procure par la contemplation des beautés de la nature, apporte encore aux colons enfoncés dans la forêt une bien douce consolation, un aide bien précieux. C'est au printemps, en effet, que se fait la récolte du sucre, récolte d'autant plus précieuse pour les colons qu'elle venait à leur secours à une époque où l'insuffisance des aliments les plus nécessaires à la vie était une de leurs plus grandes souffrances. Elle les aidait à attendre les revenus tirés du sol, dont ils ne pouvaient jouir qu'à l'automne.

Sans l'industrie du sucre d'érable et celle de la perlasse les premiers pionniers auraient peut-être succombé à la tâche et, pris de découragement, ils auraient probablement abandonné le défrichement et la colonisationide

ce territoire canadien où, aujourd'hui, nous voyons de si belles et si bonnes terres, produisant en abondance le grain et le foin.

La fabrication du sucre d'érable, surtout dans les premières années de l'établissement des Bois-Francs, demandait un travail assez ardu, assez pénible. On n'avait pas encore tous ces appareils perfectionnés, toutes ces améliorations modernes qui ont rendu plus facile et moins fatigant le travail à faire pendant la saison du sucre.

Les cabanes à sucre étaient simplement des huttes où les travaillants étaient exposés aux intempéries de la saison, souffrant du froid, de la neige et de la pluie ; elles devenaient quelquefois tellement remplies de boucane^ qu'il était presqu'impossible de rester à l'intérieur sans endurer un malaise et des douleurs insupportables.

Aujourd'hui ces cabanes rustiques ont été remplacées par de véritables petits châteaux où l'on trouve tout le confort désirable. Le temps est loin où il fallait faire bouillir l'eau d'érable presqu'àla belle étoile, nuit et jour, coucher près du feu, rôtissant d'un côté et gelant de l'autre.

Voyons comment, il y a plus d'un demi siècle, on passait le temps des sucres à la cabane, et le travail qu'on y exécutait. Quel était le matériel en usage, la manière de faire passer le liquide obtenu des érables à l'état solide et de le transformer en sucre ?

Une telle description rappellera d'heureux souvenirs aux plus âgés et ne manquera pas d'intéresser la jeunesse, soit celle qui travaille à la fabrication du sucre, soit celle qui ne connaît la sucrerie que par ses joyeux

attraits, que par le plaisir goûté dans une promenade à la cabane.

Faisons ensemble une visite à la sucrerie de Jean Rivard, par un beau jour du printemps. Que l'on choisisse de s'y rendre en voiture ou sur la croûte^ peu importe. Nous trouverons Jean Rivard à l'extrémité de sa terre, dans un joli bosquet composé de deux cents érables environ. C'est sa sucrerie.

Durant les longues veillées de l'hiver, Jean Rivard (i) et son compagnon Pierre Gagnon avaient préparé leur assortiment de goudr elles ou goudilles, d'auges, casseaux et autres vases nécessaires. Les beaux jours du printemps ont commencé à luire. Les rayons du soleil sont de plus en plus ardents. Par un bon matin, Jean Rivard et Pierre Gagnon se mettent à l'œuvre : ils entaillent les érables.

Jean Rivard, armé de sa hache, pratiquait une légère entaille dans l'écorce et l'aubier de l'arbre, à trois ou quare pieds du sol, et Pierre, armé de sa gouge, fichait de suite au-dessous de l'entaille la petite goudrelle de bois, de manière à ce qu'elle pût recevoir l'eau sucrée suintant de l'arbre et la laisser tomber goutte à goutte dans l'auge directement au-dessous.

Dès les premiers jours, la température étant favorable à l'écoulement de la sève, nos défricheurs purent en recueillir assez pour faire une bonne brassée de sucre. Ce fut un jour de réjouissance. La chaudière lavée fut suspendue à la crémaillère, sur un grand feu alimenté par des éclats de cèdre, puis remplie aux trois-quarts d'eau

(1) Extrait de Jean Rivard, le défricheur.

d'érable destinée à être transformée en sncre. Il ne s^agissait que d'entretenir le feu jusqu'à parfaite ébullition du liquide, d'ajouter de temps en temps à la sève déjà l)ouillante quelques gallons de sève nouvelle,, de veiller enfin avec une attention continue aux progrès de Topé- Tation : tâche facile et douce pour nos rudes travailleurs. Ce fut d'abord Pierre Gagnon qui se chargea de ces soins, ayant à initier son jeune maître à tous les détails de l'intéressante industrie. Aucune des phases de l'opération ne passa inaperçue. Au bout de quelques heures, Pierre Gagnon, allant plonger dans la chaudière une écuelle de bois, vint avec sa gaieté ordinaire la présenter à Jean Rivard, l'invitant à se faire une trempette, ^n y émiettant du pain : invitation que ce dernier se garda bien de refuser.

Pendant que nos deux sucriers savouraient ainsi leur trempette, la chaudière continuait à bouillir et l'eau s'épaississait à vue d'oeil. Bientôt Pierre Gagnon, y plongeant sa mïcouenne, l'en retira remplie d'un sirop doré presqu'aussi épais que le miel.

Puis, vint le tour de la tire. Notre homme, prenant un lit de neige, en couvrit la surface d'une couche de ce sirop devenu presque solide et qui, en se refroidissant, forme la délicieuse sucrerie que les Canadiens ont baptisée du nom de tire : sucrerie d'un goût des plus fins et des plus délicats.

La fabrication de la tire^ qui s'accomplit au moyen de la manipulation de ce sirop refroidi, est presque invariablement une occasion de réjouissance.

On badine, on folâtre, on y chante, on y rit, La gaieté fait sortir les bons mots de l'esprit.

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C'est à l'époque de la Ste-Catherine et durant la saison du sucre, dans les fêtes qui se donnent aux sucreries situées dans le voisinage des villes ou des villages, que le sirop se tire ou s"* étire avec le plus d'entrain et de gaieté.

Nos défricheurs-sucriers durent se contenter, pour cette première année, d'un pique-nique à deux ; mais il va sans dire que Pierre Gagnon fut à lui seul gai comme quatre.

Cependant la chaudière continuait à bouillir.

Et de la densité suivant les propres lois, La sève, qui naguère était au sein du bois, En un sucre solide a changé sa substance.

Pierre Gagnon s'aperçut, aux granulations du sirop, que l'opération était à sa fin, et il annonça, par un hourra qui retentit dans toute la forêt, que le sucre était cuit ! La chaudière fut aussitôt enlevée du brasier et déposée sur des branches de sapin où on la laissa refroidir lentement, tout en agitant et brassant le contenu au moyen d'une palette ou tnouvetie de bois ; puis le sucre fut vidé dans des moules préparés à l'avance.

On en fit sortir quelques moments après plusieurs beaux pains de sucre d'un grain pur et clair.

Ce résultat fit grandement plaisir à Jean Rivard. Outre qu'il était assez friand de sucre d'érable, — défaut partagé d'ailleurs par un grand nombre de jolies bouches, — il éprouvait une satisfaction d'un tout autre genre : il se trouvait, à compter de ce jour, au nombre des producteurs nationaux ; il venait d'ajouter à la richesse de son pays, en tirant du sein des arbres un objet d'utilité pu-

blique qui, sans son travail, y serait resté enfoui. C'était peut-être la plus douce satisfaction qu'il eût ressentie depuis son arrivée dans la forêt. Il regardait ses beaux pains de sucre avec plus de complaisance que n'en met le marchand à contempler les riches étoffes étalées sur les tablettes de sa boutique.

Du moment que Jean Rivard fut en état de se charger de la surveillance de la chaudière, Pierre Gagnon consacrait la plus grande partie de son temps à courir sur la croûte, d'érable en érable, pour recueillir l'eau qui découlait chaque jour dans les auges. C'était une rude besogne dans une sucrerie non encore organisée et où tous If*"^ transports devaient se faire à bras.

Pierre cependant s'acquittait de cette tâche avec sa gaieté ordinaire, et c'était souvent au moment oii son maître le croyait épuisé de fatigue qu'il l'amusait le plus par ses propos comiques et ses rires à gorge déployée.

Au bout d'une semaine, tous deux s'acquittaient de leurs tâches respectives avec assez de promptitude ; ils pouvaient même y mettre une espèce de nonchalance et jouir de certains moments de loisir qu'ils passaient à chasser l'écureuil ou la perdrix ou à rêver au fond de leur cabane, que le soleil réchauffait de ses rayons printaniers.

— Sais-tu bien, disait un jour Jean Rivard à son homme, qu'il voyait occupé à déguster une énorme irempette^ sais-tu bien que nous ne sommes pas, après tout, de ces plus malheureux !

" Tire^ Trempette ou Trempine^ Goudrelle ou Goudille^ Casseaux ou Caseaux ou Cassots, dit M. A. Gérin- Lajoie, sont des mots destinés comme beaucoup d'autres

à notre futur dictionnaire canadien-français. Il a bien fallu que nos ancêtres inventassent des mots pour désigner des choses qui n'existaient pas en France. Ces mots, d'ailleurs, sont expressifs et vivront toujours dans la langue du peuple Canadien.

Le mot micouenne est tiré du sauvage et est employé fréquemment dans les anciens ouvrages sur le Canada.

Aujourd'hui on ne se donne guère de soin pour trouver des mots français ; on s'empresse d'adopter les mots anglais. Qui voudra prétendre que c'est une amélioration ? "

Ne sommes-nous pas témoins du même spectacle de nos jours ? Les anglicismes nous envahissent.

Ici, dans les Bois-Francs plus qu'ailleurs, nous avons l'obligation d'être en garde contre l'anglomanie. C'est pour conserver notre domaine canadien-français que nos pères, guidés par l'action de la divine Providence, se sont dévoués, même sacrifiés.

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