LA BÉNÉDICTION DU NOUVEL AN
Ah ! mon cœur vous regrette encore, Mes tendres ans évanouis !
Vous avez fui, comme l'aurore Fuit devant l'astre aux feux bénis.
Qui de nous, qui sommes un peu vieux, n'a pas conservé le souvenir de cette délicieuse scène de famille, la bénédiction du nouvel An, ou mieux, du jour de Pan^ comme on le dit si bien dans nos bonnes campagnes ? Qui ne se souviendrait, avec le plus intime plaisir, de ce beau temps de jadis où, jeune enfant, il allait s'agenouiller aux pieds d'un père ou d'une mère et, plein d'un aimable enthousiasme, les priait de faire descendre sur lui les bénédictions d'en haut, au début de chaque année ? L'on ne saisissait pas encore, alors, tout le sens, toute la portée de cette action de piété filiale si belle en elle-même, et pourtant avec quel empressement instinctif, avec quelle ivresse enfantine on y participait ! C'est qu'il y a dans cette pratique, bien ordinaire pourtant (autrefois générale dans nos familles chrétiennes), quelque chose de relevé, quelque chose de grand, de sublime, même je dirais qui entraîne, qui domine, quelque chose qui agit fortement sur l'imagination vive des jeunes enfants et laisse dans leurs sensibles cœurs un souvenir qu'ils aiment toujours à se rappeler.
Eu effet, n'est-ce pas réel que cette bénédiction qu'un père appelle, au premier jour de l'an, sur les têtes de ses fils et de ses filles rassemblés à ses genoux, revêt en quelque sorte un caractère divin ? Il semble que le Très-Haut, lorsqu'il a commis aux pères et mères l'auto-
rite dans la famille, a, du même coup, chargé leurs mains de ces bénédictions célestes, leur enjoignant de déverser, en son nom, à l'occasion de ce jour unique que ramène l'an nouveau, ces trésors de grâces sur les enfants qu'il leur a donnés. Voilà pourquoi, constitués mandataires de l'Eternel dans cette mission d'amour auprès de leurs enfants, les parents apparaissent à nos yeux avec un prestige nouveau. C'est là ce qui plaît, ce qui réjouit dans cette belle scène de famille, ce à quoi le penseur chrétien aime toujours à s'arrêter : car cela rappelle le bon vieux temps des patriarches, cet âge d'or où les fils d'Abraham, d'Isaac et de Jacob cherchaient, dans la bénédiction paternelle, un gage assuré des faveurs de Jéhovah !
Je faisais tout à l'heure allusion à nos bonnes campagnes : c'est là, en efïet, que l'on mettait plus en pratique, il n'y a pas encore nombre d'années, et que l'on conserve encore aujourd'hui quelques vestiges de ces vieilles coutumes patriarcales remplies d'une naïve grandeur et d'une noble simplicité.
Cette pieuse cérémonie de la bénédiction du jour de l'an était autrefois en honneur tant à la ville qu'à la campagne. Le dirai-je ? cette sainte et émouvante coutume, hélas ! a fait naufrage. Elle menace de disparaître totalement de nos villes et même de nos campagnes. L'esprit d'indépendance qui nous envahit de jour en jour lui fait une guerre à mort. Qu'ils sont rares, en efïet, aujourd'hui, les foyers où elle est encore en honneur !
Les idées modernes nous ont fait perdre bien d'autres belles coutumes que nous ne connaissons maintenant plus que par les souvenirs du passé ! Serait-ce le respect humain qui nous arrête, qui nous paralyse. Nos
pères, eux, se faisaient gloire d'accomplir cet acte de religion et de piété filiale. Douterions-nous de leur vaillance ? Hésiterions-nous à marcher sur leurs nobles traces ? si nous n'osons plus les imiter, au moins jouissons, par la pensée, de ce spectacle touchant et édifiant que les anciens se rappellent avoir accompli et admiré bien des fois.
Peut-être en décidera-t-il un certain nombre à faire revivre au foyer domestique une pratique qui n'aurait jamais dû disparaître.
Reportez-vous par le souvenir à vingt ans, trente ans en arrière. Voyez une famille entière, depuis le grand garçon de vingt à vingt-cinq ans jusqu'à la fillette de cinq ou six années, à genoux aux pieds d'un père ou d'une mère — quand le père, hélas ! n'est plus là ! — et recevant, le front courbé, avec respect, cette bénédiction qu'ils regardent comme un gage assuré de bonheur, sans laquelle ils craindraient presque d'entrer dans l'année nouvelle. D'autres fois, piété plus remarquable encore, c'est un père, c'est une mère, déjà avancés en âge, venant avec toute la famille implorer de l'aïeul la faveur de sa bénédiction et lui présenter en même temps les hommages respectueux de sa postérité. On a vu, dans d'autres circonstances, des têtes grisonnantes ou même grises déjà, se courber, dans l'attitude de la plus absolue déférence, sous la main tremblante d'un vieillard à cheveux blancs, le priant de bénir deux et parfois même jusqu'à trois générations issues de son sang, rassemblées autour de lui en cet heureux jour de fête. Alors l'aïeul dit : "C'est le dernier jour de l'an que nous nous voyons." Mais il n'en croit rien, à vrai dire, car, au fond du cœur, il
y a toujours cette voix mystérieuse qui murmure : Espère ! Et puis, quand on a vécu quatre-vingts ans, on peut bien, ce me semble, vivre encore un peu. La grande affaire, c'est d'arriver à quatre-vingts ans.
Ah 1 qu'un tel spectacle est consolant et comme il fait bien voir au chrétien toute la justesse et la vérité de ce précepte divin : " Honore ton père et ta mère et tu vivras longtemps !" En effet, cette pOvStérité nombreuse, n'est-ce pas la promesse de longue vie réalisée ici-bas dans une race forte et pleine de vitalité ?
N'avais-je pas raison d'appeler cette scène une des plus belles de la vie de famille ?
N'avais-je pas raison de déplorer la disparition plus ou moins complète de cette touchante cérémonie de la bénédiction paternelle, de la bénédiction du jour de l'an?
Il est un autre tableau offert par une autre bénédiction, et c'est par celui-là que je veux terminer ces quelques réflexions. Quoique du même genre, il est peutêtre encore plus solennel, plus imposant : c'est la bénédiction donnée par le prêtre, lorsqu'il fait la visite annuelle de ses ouailles. Cette pratique, quoique moins abandonnée que la première, subit, elle aussi, des défections. L'esprit de foi et de religion nous fera réagir contre cette malheureuse tendance.
Oh ! qu'il est beau de voir toute une famille, le père, la mère, les enfants, grands et petits, recevoir le représentant de Jésus-Christ avec joie et bonheur, et se courber sous la main bénissante du père spirituel de la paroisse !
Le Bulletin des Recherches Historiques de M. P. G. Roy rapporte un trait bien propre à nous inspirer
tout le respect et toute la vénération qu'on doit avoir pour cette pieuse et ancienne coutume qui devrait revivre dans toutes nos familles canadiennes :
" C'était au mois de janvier 1879, auSault-au-Récollet, où demeurait, dans sa solitude, le vénérable Mgr Bourget, archevêque de Marianapolis. La visite de paroisse s'ouvrait ; et, comme il convenait, la première visite fut au distingué prélat. Le jeune vicaire d'alors, M. Joseph Lévesque, décédé à Sainte-Sophie, entre chez Monseigneur, qui l'attend au salon, avec tous les prêtres de son palais. Intimidé d'abord en présence de ce beau vieillard de quatre-vingts ans, il fut ensuite comme frappé de stupeur en voyant ce prince de l'Eglise tomber à genoux devant lui, ainsi que ses compagnons, pour lui demander et en recevoir la bénédiction. Aux yeux de Mgr Bourget, ce jeune prêtre est le représentant de Dieu, dans la visite de la paroisse, et Sa Grandeur le reçoit comme tel. Mgr veut ainsi faire revivre la tradition de nos pères et la pratique de sa famille, à St-Joseph de Lévis, en donnant à tout le diocèse une excellente leçon du respect dû au sacerdoce, et en faisant connaître au peuple la place que le prêtre doit occuper dans les familles catholiques. Malgré ses objections bien fondées, le vicaire fut obligé de céder et de lever la main pour bénir celui qui lui-même bénissait depuis soixante ans." Quel bel exemple à mettre sous les yeux de nos bonnes familles ! Quel beau tableau digne du regard des anges !
Qui nous donnera de revoir les anciens jours et la remise en pratique de la bénédiction paternelle au noiivel an et de la bénédiction pastorale lors de la visite annuelle ?
Nos pères, là-haut, applaudiraient avec enthousiasme à ce beau geste de la génération actuelle.
Bons parents, puissiez-vous à l'avenir, comme vos pères autrefois, bénir avec toute la tendresse de ces cœurs d'élite que le ciel n'a mis que dans vos poitrines, vos enfants respectueux qui solliciteront cette faveur de votre inaltérable affection ! Et vous, de votre part, enfants, grands ou petits, allez avec empressement, allez avec joie demander à vos parents chéris, vous qui les avez encore et qui le pouvez faire facilement, cette bonne et réconfortante bénédiction du nouvel an, bénédiction que, chaqi-ie jour de l'année, suivant le mot d'un spirituel écrivain, ils vous ont donnée dans leur cœur, mais qu'ils feront descendre alors sur vos têtes avec plus de ferveur encore avec un plaisir tout nouveau. Allez-y le cœur plein d'une douce confiance, et le bon Dieu vous bénira !
LA IGNOLKE
Autrefois, la veille du jour de l'an, dans toutes les paroisses, dans tous les villages, on chantait la Ignolée. Cet usage, encore assez en vogue dans nos villes, ne se pratique guère dans nos campagnes.
Ceux qui chantaient la Ignolée s'appelaient les Ignoleux et ils le méritaient bien. Armés de longs bâtons et de sacs profonds, ils allaient, de porte en porte, chantant sur le seuil, plus soucieux du bon sens que de la rime :
Bonjour le maître et la maîtresse Et tous les gens de la maison, Xous avons fait une promesse De venir vous voir une fois l'an
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Ils battaient la mesure avec leurs bâtons, et, avec leurs sacs ils recueillaient la chignée. On les recevait avec plaisir et on leur donnait abondamment, car la chignée^ c'est-à-dire l'échiné d'un porc frais, je suppose, était destinée aux pauvres de l'endroit. L'égoïsme, qui se glisse partout, se glissa jusque dans les cœurs de certains Ignoleux^ et les Ignoleux finirent par n'avoir plus de cœur et par garder pour eux-mêmes ce qu'ils recevaient pour d'autres.
Ce fut le coup de mort, dans maints endroits, de l'antique institution de la guignolée.