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LA QUÊTE DE L'ENFANT-JÉSUS

C'est aux marguilliers d'accompagner M. le curé dans la visite de paroisse, visite connue assez généialement sous le nom de quête de VEiifant-Jéstis. Pour nos marguilliers, c'était un grand honneur ; mais l'honneur et le fardeau n'effrayaient nullement nos ancêtres.

Donc, à l'heure convenue, vers 7 heures du matin, les trois marguilliers sont à la porte du presbytère, avec leurs voitures prêtes à la course. Déjà le cri de la neige, le bruit des grelots sonnants, le claquement du fouet dans l'air et les brefs commandements de nos hommes nous ont prévenus de leur arrivée.

On entre, juste le temps de prendre un verre de Jamaïque ou de rhum — ne pas oublier qu'on est dans l'ancien temps — et on précipite le départ. Pendant que les chevaux renâclent et piaffent d'impatience, le marguillier prépare sa cariole, dispose ses deux robes, fait l'officieux autour de M. le curé, qu'il enveloppe de son mieux, saisit

les guides de son coursier qui part au galop, et le dirige vers l'une des extrémités de la paroisse, chez le paroissien le plus éloigné et dont le terrain confine à la paroisse voisine. Nos trois marguilliers — n'oublions pas les deux autres — portent le long capot d'étoffe grise ou bleue, avec capuchon très pointu sur la tête, ceinture fléchée et pantalon à clapet ou bavaloise, taillé dans la même pièce que le capot, le tout fabriqué à la niaison. Un peu en arrière du berlot viennent les deux autres marguilliers, dans des voitures, de charge, destinées à recueillir ce que les paroissiens offrent à M. le curé pour l'Enfant-Jésus. Dans la première de ces deux voitures prendront place les menus objets : des volailles, des briques de lard, de la chandelle, de la filasse, des plumeaux, etc., etc., tandis que la seconde est réservée aux grains, aux patates, etc., etc.

C'est pour nos marguilliers le moment favorable de faire valoir leurs chevaux tant vantés ; coûte que coûte, il faut suivre de près la première voiture, et, malgi'é les lourdes charges, il est d'usage d'arriver en même temps aux maisons visitées : l'honneur est engagé, la réputation est enjeu : quel affront si l'une des bêtes était rendue avant d'arriver à destination ! Mais il n'y a aucun danger de ce côté, car les chevaux sont choisis et préparés avec soin ; dans tous les cas il peut y avoir lieu de reprise et tel qui, l'année précédente, était préposé aux charges, se trouve maintenant à se carrer à côté de son curé.

En ce jour defvisite tout le monde reste à la maison pour recevoir M. le curé. Le père de famille est là sur le s euil de sa porte, qu'il ouvre à deux battants devant les

distingués visiteurs. Dans les familles où fleurissent encore les traditions anciennes et religieuses, tout le monde tombe à genoux pour recevoir la bénédiction du pasteur de la paroisse, puis l'usage veut que le prêtre, comme un bon père de famille, tende la main à tous ses paroissiens, depuis le chef de la maison jusqu'au poupon que la mère porte dans ses bras.

Les Canadiens sont très hospitaliers et ne peuvent recevoir un ami sans lui ojfrir quelque chose. En effet, si je regarde sur la table de chaque famille, j'y vois des plateaux avec des beignes et des carafes pleines de rhum ou di^ étoffe du pays (whisky blanc). Après avoir sahiê M. le curé, on en vient aux offrandes : la mère va chercher la monnaie déposée sur la corniche du miroir ou de la cheminée, la présente à M. le curé, en la faisant passer par la main de l'un des petits enfants, tandis qu'un des garçons va mettre dans les voitures les objets destinés à V Enfant-Jèsus.

Cette visite est longtemps attendue : le grand ménage est fait, le métier à tisser est démonté, tout reluit dans la maison, les enfants sont jolis dans leurs toilettes; ils savent leur catéchisme et répondent hardiment, tant que la timidité ne s'empare pas d'eux ; enfin, un gros soupir plus profond que les autres s'échappe de leur poitrine et annonce qiie leur épreuve est finie pour eux ; ils se précipitent dans les bras de leur mère.

Après une bonne avant-midi, on dîne chez l'un des trois marguilliers, ou bien chez l'ancien marguillier du rang que l'on visite. La table est mise de bonne heure ; le poêle est littéralement couvert, les viandes mijotent dans les lèchefrites, et les tourtières {iourquières) rebon-

dies, sourient aux estomacs affamés des voyageurs. Tout est prêt, le dîner est servi dans la belle vaisselle bleue des grandes fêtes ; V Angélus se récite, le Benediciies^àit et chacun se met au jeu.

C'est bien à ces dîners qu'on peut juger de l'habileté de nos femmes de cultivateurs canadiens, nos mères, dans la préparation et la cuisson des aliments. Elles ne sont pas battues pour préparer des volailles farcies et rôties, des ragoûts de poulets, de pattes et d'échignée, des pâtés chauds^ pâtés à la viande, des crêpes au lard, enfin toutes les viandes, si j'en excepte le bifteck et le roastbeef qui nous viennent plutôt des Anglais, à la langue desquels la France a même emprunté ces deux mots.

Que dire de nos beignes^ des galettes au beurre^ qui faisaient rarement défaut dans nos familles de cultivateurs ? Et tous ces mets sont apprêtés simplement à la Canadienne^ ou bien, si vous l'aimez mieux, à \2i. Jean- Baptiste et à la Josephte^ et ont, à cause de cela, une saveur très appréciée de nos compatriotes. Mais suivons les convives.

Le rôti de porc ou le fricot de boulettes ont l'honneur de l'attaque ; puis vient le tour des poulets rôtis ; enfin, comme entremets, on se lance à l'assaut des tourtih'es ou pâtés à la viande qui, dans nos campagnes, tiennent le milieu entre les viandes et les desserts. Ce n'est pas tout ; le service de la table change, les pâtés aux pommes, les tartes à la bouillie, aux œufs, au sirop d'érable ; les confitures, la compote de pommes et les fameux beignes saupoudrés de sucre blanc font irruption au milieu du festin, au point de couvrir les tables entièrement. La honte aurait étouffe une maîtresse de maison incapable

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de tenir tête aux appétits ; aussi toute pièce de pâtisserie engloutie était-elle remplacée par une autre de même valeur.

Mentionnons en passant la tasse de thé, car pas un dîner ni un souper ne se donne, cliez- nos cultivateurs, sans qu'on nous serve une tasse de thé auquel on ne décerne un bon certificat que s'il est assez iort pour porter une patate ! Dans les dîners de visite de paroisse, la maîtresse de maison ne trouve pas moyen de se mettre à la table ; elle se contente de surveiller, d'offrir les mets et de servir ses hôtes, aidée de ses filles et de ses brues, pendant que son mari, ses fils et ses gendres prennent leur repas avec M. le curé.

Ainsi se faisait cette visite de paroisse ; puis quand elle était finie, le curé, à son tour, invitait les marguilliers à venir souper et fumer la pipe avec lui et passer ensemble une agréable veillée.

Le dimanche suivaut, annonce ayant été faite, on vendait à la porte de l'église ou dans la salle publique les effets collectés pendant la tournée pastorale. Le revenu de cette vente était remis à la fabrique ou employé en des œuvres de charité.

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