LE BROYAGE (BRAYAGE) DU LIN
Ce genre de travail n'est pas, à la vérité, réellement disparu ; il existe encore dans quelques campagnes, ci-etlà. Néanmoins, combien de jeunes n'ont jamais vu de brairie, ni de braies et n'ont jamais été témoins du broyage [brayagé) du lin. Je ne saurais mieux satisfaire leur légitime curiosité qu'en mettant sous leurs yeux la description pittoresque et poétique de la brairie et du broyage par M. Pamphile Lemay :
"Voulez-vous savoir de loin oii est sise la brairie? Regardez cette fumée bleuâtre qui monte en spirales légères au dessus des arbres, à la lisière du bois. Un ruisseau doit murmurer tout auprès du foyer. Un enfoncement gracieux, découpé dans la côte du ruisseau, a été choisi
pour l'arène où les brayeurs luttent d'adresse et d'empressement. La brairie, c'est, comme l'épluchette, une corvée, et une corvée joyeuse et plaisante. Il serait pour le moins ennuyeux de battre seul soixante-et-quinze ou cent poignées de lin dans une journée ; et, pour prévenir l'ennui et se fouetter le courage, on convie les amis. Chacun à son tour fait sa corvée. Rien de curieux comme de voir cette troupe active qui rompt, broie, écrase le lin, d'un bras infatigable, en riant, jasant et chantant sans cesse. Et pourtant la besogne est rude, car le lin crie et se tord longtemps avant d'être débarrassé de son écorce frêle et àp: ses frêles aigrettes, avant de se voir métamorphosé en un panache doux et luisant comme la soie. Ht les aigrettes qui volent, obscurcissent l'air et retombent en pluie légère sur les travailleurs. Les plaisanteries, les agaceries, les mots drôles et les éclats de rire montent, descendent, se croisent comme les atomes de poussière dans le rayon de soleil. Oh ! le travail est facile et léger avec cet accompagnement de gaieté ! Jeunes filles et jeunes garçons, couverts de la poudre de ces combats inofFensifs, devinent souvent encore, sous le voile de poussière qui les dissimule, des sourires qui ne manquent pas de grâce et des regards qui ne manquent pas de feu.
"Pendant que les braies retentissent, la chauffeuse — car c'est d'ordinaire une femme qui fait sécher le lin — la chauffeuse^ comme une vestale antique, entretient sous l'échafaud le feu qui ne doit s'éteindre qu'avec la journée. L'échafaud est une espèce d'échelle appuyée sur quatre bâtons fixés en terre. Et sur cette échelle dont les barreaux sont simplement jetés en travers, sans être arrêtés, le lin est étendu en couches peu épaisses. Il faut
que le lin soit bien sec pour se casser ainsi en milliers de parcelles sous les bois de l'instrument. La chauffeuse doit donc être attentive et ne pas laisser la flamme s'endormir mais il faut qu'elle soit prudente aussi et qu'elle ne risque pas de tout brûler le lin sous le prétexte de le faire bien sécher. Quand la flamme trop ardente monte, et va lécher l'échafaud, la plante fibreuse s'embrase, l'échafaud tremble, le feu bourdonne, la chauffeuse lève les bras au ciel, les braies se taisent, et un cri éclate : la grillade ! la grillade !..
" Quand les journées de corvées sont finies, qu'il n'y a plus une botte de lin dans la gTange mais qu'il y a cent cordons de filasse au grenier et maintes bottes d'étoupe au hangar, on songe à payer les brayeurs, et l'on organise une veillée. On joue à recule toi de là ! le plus facile des jeux et le plus commode pour ceux qui ne se trouvent pas bien à leur place. Eh ! mon Dieu ! qu'il y en a de ceux-là dans ce monde ! On joue au quiproquo^ un jeu qui ne finira jamais. On joue à M adayne demande sa toilette^ comme si la toilette de madame ne coûtait rien. On vend du plo7nb^ et l'acheteur se fait tirer l'oreille pour payer, tout comme s'il s'agissait d'une dette réelle. Oii loge les gens du ? oi^ comme si la royauté n'était pas en train de déloger. On passe de main en main un petit bâton allumé, en disant : Petit bonhomme vit encore, et il paraît que le petit bonhomme vit tant qu'il a du feu, — ou qu'il a du feu tant qu'il vit. — Et puis, pour retirer des gages, on cueille des cerises sur des . . . joues roses. On mesure du ruban que l'on coupe à chaque verge . . . avec les dents. On fait la sortie du couvent ; et cela se fait vite : les vocations ne tiennent à rien. On fait trois pas d'amour, et
tant pis pour ceux qui ne les font pas assez longs . . .Ils sont condamnés au supplice de Tantale. Le bonheur n'arrive pas tout à fait à leurs lèvres . . . On fait son testament, et, à défaut de biens meubles et immeubles, l'on donne son cœur, ce qui n'oblige à rien l'exécuteur testamentaire."