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LA PREMIERE CHAPELLE

A l'automne de 1844, la population des Bois-Francs étant devenue plus considérable, l'autorité religieuse jugea à propos de diviser la mission : M. C. Gagnon alla résider à St-Norbert d'Artliabaska, avec la desserte de St-Christoplie et de Warwick, et M. C.-E. Bélanger, nouveau missionnaire, se fixa à Somerset, avec desserte de Stanfold et de Saint-Lo.uis de Blandford.

Le 18 avril 1844, les paroissiens de Stanfold présentèrent une requête à Mgr l'Hvêque de Québec, lui demandant la permission de bâtir une chapelle.

M. Louis Proulx, curé de St-Antoine de Tilly, dans le comté de Lotbinière, reçut ordre de se rendre à Stanfold, de vérifier les allégués de la requête et d'y fixer la place d'une chapelle et d'un presbytère. Cette commission porte la date du 17 juin 1844.

Le 15 août de la même année, M. Proulx se rendit à Stanfold et fut reçu avec beaucoup d'enthousiasme par cette brave population qui voyait enfin luire le jour où il lui serait donné d'élever un modeste temple au Seigneur. Les chemins furent préparés et ornés du mieux possible et ce fut un véritable jour de fête. Il 3' eut cependant une division assez prononcée parmi les colons. Les uns voulaient que la chapelle fut fixée au dixième rang, sur la terre de M. Joseph Girouard ; les autres la deman-

daient à deux milles et demi de l'église actuelle, sur la terre de M. Gilbert Poudrier, (gore de Stanfold, lot A, neuvième rang) et enfin d'autres la voulaient sur le onzième lot du neuvième rang. Ce fut une joute oratoire et un procès en règle. Un des colons, dans la chaleur de la discussion, s'oublia jusqu'à dire à M. le délégué de l'évêque que s'il n'avait pas une étole au cou il y aurait du train dans l'assemblée.

M. Proulx, en homme calme et digne, répondit froidement qu'il n'était pas venu à Stanfold pour y causer du trouble, mais bien pour exécuter les injonctions de l'autorité épiscopale et qu'il avait ordre de ne déterminer une place pour une chapelle et un presbytère que sur une terre dont le fonds fût sans aucune redevance. C'était bien là, assurément, trancher le nœud gordien de la situation, puisque pas un des colons qui demandaient la fixation de la chapelle un peu plus haut, sur le chemin qui conduit à la Coupe-Walker, ne pouvait offrir une telle garantie. Après bien des pourparlers, finalement M, Proulx fixa la place de la chapelle sur la terre de M. Pierre Prince, (partie ouestduiième lotdu çème rang de Stanfold), à un arpent du chemin royal.

Il régla les dimensions de la chapelle comme suit : longueur 120 pieds, largeur 45 pieds, hauteur au-dessus des lambourdes 25 pieds. Les dimensions du presbytère furent : longueur 50 pieds, largeur 36 pieds, hauteur 15 pieds.

Ces diverses opérations de M. Proulx furent approuvées par Mgr l'évêque de Québec, le 4 avril,

Le nouveau missionnaire de Stanfold, M. C. E

Bélanger était doué d'une belle intelligence ; c'était un homme d'énergie et d'une grande activité ; il était l'homme qu'il fallait pour donner un élan considérable à la colonisation des terres des Bois-Francs.

M. Pierre Prince, avec l'aide de quelques habitants au cœur profondément religieux comme le sien, avait planté près de son humble logis une croix, au pied de laquelle les colons venaient chanter des cantiques, réciter le chapelet, prier en commun, les dimanches et les jours de fête.

Le 15 du mois d'août 1844, ^^- Proulx avait fait transporter cette croix et l'avait fixée à l'endroit qu'il avait déterminé pour être le site de la première chapelle de Stanfold.

Or, en ce temps là, il se produisit dans la colonie de Stanfold un événement qui eut un retentissement douloureux. C'était le 8 novembre 1844. Dans une bonne nuit, alors que le soleil, ce grand oeil de l'univers, avait fait uue course de sept heures au-dessous de notre horizon, dans un moment où la lune, cet unique charme de nos nuits, refusait sa lumière à la terre, la croix fixée par M Louis Proulx sur le lot de M. Pierre Prince, à l'endroit où devait se construire plus tard la chapelle, se trouva solidement plantée sur la terre de Paul Chandonnais, (i5ème lot du çème rang de Stanfold). Cette croix n'avait reçu aucune égratignure dans ce déménagement, qu'elle n'avait nullement sollicité : preuve que les choses avaient été faites comme il le faut, du moins au point de vue des opérations matérielles. Personne ne se crut autorisé à crier au miracle, et pas un des colons du temps ne s'avisa non plus de croire un seul instant à

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l'intervention des anges, du moins à celle des bons iVnges Gardiens.

L'autorité religieuse, informée de la chose ne s'en émut pas et tint ferme devant le petit orage. On trouva la clef de ce mystère, qui n'était pas, à coup sûr, audessus de la portée de l'intelligence humaine, dans le fait qu'un certain nombre d'habitants voulaient la chapelle un peu plus haut, sur le grand chemin actuel ; et ainsi la mèche mise à la poudrière était éventée et l'incident n'eut pas de conséquences fâcheuses. Ces braves gens avaient bien chargé leurs épaules du lourd fardeau de la croix, mais comme ils n'avaient pas suivi leur divin Maître dans la voie du renoncement à leur volonté, ils en furent quittes pour les fatigues et le travail de la nuit ; et quand, quelques semaines après, on commença à préparer le bois pour la construction de la chapelle à l'endroit choisi par M. Proulx, ils durent dire, comme les apôtres : " Maître, nous avons travaillé toute la nuit et nous n'avons rien pris."

Le nouveau missionnaire de Stanfold, M. C. E. Bélanger, commençait donc par une assez sérieuse épreuve, une carrière de sacrifices qu'il devait couronner, au bout de quatorze mois, le 24 novembre 1845, d'une manière bien lamentable. Néanmoins, au commencement de l'hiver de l'année 1S45, ^^^ colons de Stanfold, sous l'action de la parole entraînante de M. Bélanger, leur dévoué pasteur, s'étaient mis hardiment à l'œuvre, en préparant le bois de la nouvelle chapelle, qu'ils levèrent dans le courant de l'été de la même année. Elle occupait la place de l'église actuelle (1914) et avait à peu près la même position. Cette chapelle, faite à l'entre toise, avait

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été assise sur des cliantiers élevés, vu la déclivité du terrain, et ces appuis n'étaient pas assez solides.

Le 2 avril 1847, il tomba une couche épaisse de neige, et un vent furieux, soufflant du nord-est, renversa de fond en comble cette chapelle. Ce fut une lourde perte pour les pauvres colons encore au début de leur carrière. Ils avaient mis dans cette œuvre tant de bon vouloir et ils avaient fait de si généreux sacrifices p3.ir élever au Seigneur cet humble temple !

Les semailles étant faites, les fidèles de Stanfold se mirent en devoir de relever leur chapelle, voulant, cette fois cependant, la refaire plus petite, vu la pauvreté des colons et leur nombre encore assez restreint. C'est alors que surgit la fameuse question de réunir la mission de Stanfold à celle de Somerset. C'était pour les gens de Stanfold une nouvelle et cruelle épreuve qui menaçait de s'ajouter à la première. Il fut donc décidé qu'on s'adresserait à l'autorité religieuse pour conjurer ce malheur. M. Pierre Richard se mit en tête de l'opposition. Il ne recula devant aucun sacrifice, bien déterminé à tenir bon contre l'orage. Il fit deux voyages à Québec, en voiture, à ses frais et dépens, pour aller soutenir les intérêts religieux de la petite colonie auprès de Mgr l'archevêque de Québec. La justice de cette cause fut heureusement reconnue, et c'est en grande partie aux efforts de M. Pierre Richard si la mission de Stanfold a été alors maintenue.

Jusqu'à l'arrivée de M. l'abbé Antoine Racine, en octobre 1848, M. l'abbé Edouard Dufour, missionnaire d'une partie des Bois-Francs et résidant à Somerset, continua à dessei-\dr les fidèles de Stanfold, faisant les offices

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religieux dans la chapelle qu'on avait réussi à relever de ses ruines.

Son dernier acte comme missionnaire de Stanfold, daté du 13 octobre 1848, est le baptême de Alexandre Bourassa. La veille, il avait inhumé dans le cimetière de Stanfold Simon Marcoux, époux de défunte Geneviève Courteau, décédé le 10, âgé d'environ cent ans.

Le 10 avril 1848, M. Pierre Prince et son épouse, Dame Marguerite Pratte, passèrent un acte devant M. le notaire Charles Cormier, de Somerset, cédant, pour le prix de six livres, argent courant, un terrain pour l'église, aux Sieurs Edouard Dufour, missionnaire des cantons de Somerset, Stanfold et Blandfold, Louis Richard, Léon Thibeaudeau, Joseph Bourbeau dit Verville, et Louis Trottier, s^mdics élus le 26 octobre 1847 par les paroissiens, et agissant au nom de la paroisse de Stanfold. Ce terrain était une partie du iième lot du çème rang de Stanfold, moitié ouest, contenant huit arpents et demi en superficie, sauf à distraire sur ce terrain un demi arpent en superficie, qui avait été approprié pour une maison d'école quelque temps auparavant.

Cette école se trouvait à peu près vis à vis le presbytère actuel(i)(i9i4). Elle fut fréquentée par tous les enfants des alentours, jusqu'en 1854, alors qu'on fut obligé de la faire disparaître parcequ'elle était bâtie sur le tracé même de la ligne projetée du chemin de fer du Grand Tronc.

(1) Vrir Monde Illnstré année 1891

E>TLÈVE-ME>^T d'uxE JEUNE ENTEANt PARLES SAUVAGES

Le printemps de 1846 fut témoin d'un drame bien navrant, d'un événement bien tragique qui jeta la consternation dans toute la population des Bois-Francs et dans bon nombre de paroisses du fleuve. Une jeune enfant fut enlevée par des misérables sauvages, laissant toute une famille dans la tristesse et dans la désolation la plus profonde.

Bn 1840, M. Dominique Desliarnais et sa courage use épouse, Rose Portier, entendant parler de la fertilité des terres de Stanfold, se décidèrent à venir y tenter fortune. Ils quittaient un petit établissement dont ils étaient en possession dans la paroisse de Ste-Croix, comté de Lotbinière. Leur famille se composait de cinq enfants dont l'aîné. Elle, était âgé de 20 ans. Ils achetèrent un demilot (partie du 26ème lot du loème rang de Stanfold), près de la grande ligne de Bulstrode, et, quelques semaines après, ils en vendirent deux arpents à leur fils Elle, qui s'engagea à en payer la valeur par un campeau de ce lot qu'il devait faire à la charrue. Comme on le voit la fortune de M. Elie Desliarnais n'était pas extraordinaire. Cependant, avec son énergie indomptable et son courage

Héroïque, il a pu se faire un bel établissement agricole, sur lequel il éleva sa famille, avec une bonne aisance. En 1841, M. Hlie Desharnais épousa Luce Sévigny, fille d'Alexis Sévigny et de Luce Gagnon.

C'était une femme de dévouement qui, par son amour du travail et son esprit d'économie, a contribué, dans une large mesure à la prospérité et au bonheur de son époux. L'année suivante, il leur naquit une enfant à laquelle ils donnèrent le nom de Philomène. C'est cette enfant qui va jouer le rôle dominant dans le récit qui va suivre.

En 1842, M. Elie Desliarnais et M. Gilbert Lemay- Poudrier pénétrèrent dans l'épaisse forêt, en arrière de leur cabane, pour se préparer des auges dont ils avaient besoin pour faire le sucre au printemps ; et, dans leur excursion, ils découvrirent un chemin qui longeait la grande ligue de Bulstrode et qui allait aboutir à la Rivière Bécancour, Saint-Louis de Blandford.

Ce chemin était praticable pour les voitures en hiver ; et dans l'été, on le parcourait à pied, mais non sans y rencontrer des marais profonds et de périlleux endroits. Ce chemin, M. Elie Desharnais l'a souvent parcouru quand il se rendait à Saint-Louis de Blandford pour se procurer les provisions de bouche nécessaires à sa famille.

M. Elie Desharnais avait loué, en société avec son frère M. Isidore Desharnais, une sucrerie située dans Bulstrode, à environ vingt arpents de sa demeure, non loin de la Coupe-Walkeraujourd'hui, et il était occupé à y faire du sucre dans le printemps de 1846. C'était le 14 avril, jour des Rameaux. Dans l'après-midi, Madame

Elie Desliarnais vint trouver sou mari, à la cabane de la sucrerie ; elle avait amené avec elle sa petite Philomène, alors âgée de 4 ans. Il veut à cette occasion bombance à la cabane : trempette, tire, œufs cuits dans le sucre, rien ne manquait à ce qui attire, tous les printemps, à la sucrerie tant d'amateurs.

Vers la fin de l'après-midi, Madame Desliarnais se prépara à s'en retourner à son logis, mais l'enfant manifesta un vif désir de passer la nuit à la cabane avec son père. Le temps était bien beau et l'on pouvait offrir un bon lit à la petite. Alors il fut décidé qu'elle passerait la nuit à la sucrerie et que son père la conduirait à sa demeure le lendemain, dans le cours de la journée. Après un bon sommeil, le lendemain matin, il y avait force besogne à expédier. La nuit avait été claire ; une forte gelée s'était produite et un soleil radieux et chaud annonçait une grosse coulée.

Après avoir allumé le feu sous les chaudrons, pris toutes les précaiitions pour qu'il n'arrivât aucun accident à l'enfant, et fait force recommandations, Elie partit avec son frère pour faire la visite des érables et cueillir l'eau. En arrivant de sa première tournée, Elie Desharnais trouva sa petite fille assise sur le lit, pâle et paraissant en proie à une terreur profonde.

— Qu'as-tu ? lui demanda-t-il.

— Rien, répondit l'enfant.

A toutes les questions pressantes qui lui furent adressées, Philomène répondait qu'elle n'avait rien vu d'étrange. Une vive préoccupation s'empara alors de l'esprit de M. Desharnais. Cependant, les érables continuaient toujours à donner une eau beaucoup sucrée et

en abondance, et comme le sucre était alors pour nos pauvres colons presque l'unique source de revenus, il se décida, malgré une terrible répugnance, à s'éloigner une seconde fois de la cabane, avec l'intention bien arrêtée de revenir aussitôt que possible. Il le fit ; mais en arrivant à sa cabane il n'y trouva pas sa petite fille. Quelle déception ! celle qu'il avait laissée là, une heure auparavant, n'y était plus. Le pauvre père ne fut pas trop inquiet tout d'abord, pensant qu'elle avait probablement pris le chemin de la maison, ennuyée qu'elle était de sa mère.

Prendre le chemin de sa demeure fut pour Desharnais l'affaire d'un instant. Quel ne fut pas son étonnement d'apprendre qu'on n'avait ni vu ni entendu l'enfant!

Figurez-vous le chagrin, le désespoir de ce pauvre père, de cette tendre mère : l'aînée de leur famille était disparue ! Oii la retrouver ? Un malheur lui était-il arrivé ? Comment expliquer cette subite disparition ?

Immédiatement on donna l'alarme ; les voisins furent prévenus. Il n'était pas encore nuit que déjà des recherches se faisaient de tous côtés. On fouilla, on vida tous les puits, on sonda les fondrières, on chercha dans les bois, on ne trouva rien.

Pendant que les pauvres parents, les amis, les voisins faisaient des recherches, les ravisseurs de leur côté ne restaient pas inactifs. N'ayant pas été soupçonnés tout de suite, ils avaient eu le temps de faire une longue route, favorisés qu'ils étaient par l'état de la forêt à cette saison de l'année, la neige étant toute disparue et leur parsage ne laissant pas de traces.

Dès que le jour reparut, on se remit à faire une battue dans la forêt. On apprit de source à peu près certaine

que des sauvages avaient été vus près de la rivière Nicolet. Madame Desharnais eut comme une intuition que son enfant avait été enlevée par eux.

On s'organisa par bandes et l'on parcourut toute la forêt comprise entre les Rivières Nicolet et Bécancour ; plus de cent hommes prirent part à ces recherches. Vains efforts, toutes ces démarches ne donnèrent aucun résultat.

On ne trouva pas l'enfant, on ne découvrit pas d'indices qu'elle avait été enlevée ou dévorée par les ours ou les loups qui, très souvent, étaient vus ou entendus dans les environs.

On abandonna les perquisitions, les recherches, mais la pauvre mère restait convaincue que son enfant n'était pas morte, qu'elle vivait en la possession de cruels sauvages et que, Dieu aidant, elle retrouverait cette pauvre petite martj're. Aussi, que de prières ferventes ne faisaitelle pas, cette pauvre mère désolée !

Des indiscrétions commises par certains sauvages eurent pour effet de fixer l'attention. On apprit par ces racontars que des sauvages étrangers à la tribu des Abénakis, dans le but de se venger de certaines prétendues injustices, avaient enlevé une petite fille blanche ; mais on ne disait pas dans quelle partie du paj's avait été commis le vol, ni où se trouvait la captive.

Durant le temps que l'on faisait des conjectures, la pauvre petite fille était bel et bien en la possession de sauvages qui, pour éviter d'être appréhendés, emmenèrent leur petite captive avec eux jusqu'au Saguenay, où ils demeurèrent tout l'été et l'hiver suivant.

Pendant tout ce laps de temps, la pauvre petite fille

avait à souffrir les plus cruels tourments de la part de ses ravisseurs.

Ils lui arrachaient les cils, les sourcils, lui faisaient brûler les ongles des doigts et des orteils dans des fourneaux de calumet. On lui enduisait le corps d'une matière grasse, et on l'exposait ainsi à la fumée d'un bûcher, dans le seul but de lui donner une couleur basanée comme celle des enfants des bois.

On pratiquait sur le corps de la pauvre petite captive tous les tourments, toutes les tortures que la cruauté et la barbarie les plus rafi&nées pouvaient suggérer.

Au printemps de 1847, ^ l'ouverture de la navigation, nos sauvages revinrent par la voie du St-Maurice aux Trois-Rivières.

De là, ils traversèrent le St-Laurent et se rendirent à St-Grégoire. La surveillance étrange dont ils entouraient leur prétendue enfant éveilla les soupçons et attira l'attention des gens. Cette enfant, se disait-on, n'appartient certainement pas à ces sauvages nouvellement arrivés. Le souvenir de la petite fille enlevée à Stanfold, l'année précédente, les confirmait davantage dans cette supposition qui, du reste, était bien fondée.

Par des moyens détournés, surtout en faisant parler la petite, on constata, à ne plus douter, qu'elle était réellement de famille canadienne ; car, bien qu'elle s'exprimât assez bien en faisant usage de la langue de ses détenteurs, son accent canadien la trahissait.

Les sauvages, eux, se vo3^ant à une assez grande distance de l'endroit où ils avaient accompli leur vol criminel et barbare, au milieu d'une population de culti-

vatetirs qui semblaient ignorer complètement ce qui en était, se croyaient en parfaite sécurité.

Ils vivaient sans inquiétude et sans crainte, comptant toujours garder cette victime qu'ils avaient ravie à l'affection de ses parents.

Une demoiselle Hébert, qui visitait assez souvent les sauvages de l'endroit et qui possédait leur confiance, eut l'idée d'arracher des mains de ces misérables la petite esclave.

On avisa donc avec beaucoup de prudence aux moj^ens d'opérer la délivrance de la petite prisonnière. Un moment favorable se présenta. Aille Hébert et un M. Larivière, de St-Grégoire, enlevèrent secrètement la petite Philomène et la firent conduire chez ses parents à Stanfold.

Je n'entreprendrai pas de décrire le bonheur que goûtèrent ces heureux parents en revoj^ant au milieu d'eux celle qu'ils pleuraient depuis plus d'un an et qu'ils n'espéraient plus revoir sur cette terre.

La joie semblait être revenue dans cette demeure depuis si longtemps désolée.

Mais hélas ! cette tranquilité devait être de courte durée.

Après trois mois de recherches, de perquisitions comme savent en faire les sauvages, ils apprirent que l'enfant était entre les mains de ses parents.

Ils ourdirent de nouveau l'infâme projet de la ravir. C'est alors qu'on vit arriver dans le canton de Stanfold ces indignes voleurs d'enfants. La présence de ces sauvages jeta l'alarme et l'émoi dans la localité. La famille Desharnais, plus que toute autre, avait raison de craindre

et d'être dans la consternation. L'idée que le malheur de l'année précédente pouvait se renouveler, que leur enfant pouvait être de nouveau enlevée, était pour eux un cruel martyre.

Car il n'y avait pas à en douter, ces misérables voulaient se venger et reconquérir leur proie.

Que d'inquiétudes, que de soucis donc pour ces infortunés parents !

Témoin des perquisitions que les sauvages faisaient dans les environs de sa demeure, craignant avec grande raison que les sauvages lui ravissent de nouveau sa chère enfant, M. Desharnais était obligé de la tenir continuellement cachée.

En face d'un pareil danger, M. Desharnais prit le sage parti de la conduire à Ste-Croix, comté de Lotbinière, et la plaça au couvent, sous les soins d'une de ses sœurs faisant partie de la communauté.

Cette fois, on la cro3^ait enfin en lieu sûr et les parents espéraient que leurs craintes allaient se dissiper. Illusions ! les sauvages apprirent par leurs amis le lieu de la retraite de leur victime. Se rendre à Ste-Croix fut pour eux l'affaire d'un instant, et là, ils tentèrent de se faire livrer l'enfant, qu'ils réclamaient comme leur appartenant, menaçant de faire brûler la maison si on ne s'exécutait pas de bonne grâce. Ce ne fut que par l'intervention des autorités civiles que l'on réussit à les faire déguerpir.

Craignant que le séjour de la petite fille chez elles ne fût la cause dévoies de fait de la part des sauvages, les dames religieuses prirent le parti de diriger leur petite pensionnaire du côté de Québec, où elle fut placée dans

leur maison mère ; là, enfin, elle se trouva en parfaite sécurité.

Pliilomène Desliamais ne revint que longtemps après chez ses parents, qui purent enfin jouir sans crainte de la présence de leur enfant bien-aimée.

Mademoiselle Philomène Desharnais épousait, quelques années plus tard, Monsieur Esdras Beaudet, du canton de Stanfold.

Madame veuve Esdras Beaudet vit encore (1914). Elle demeure à Victoriaville. Elle est la mère de IM. l'abbé Alfred Beaudet, professeur au séminaire de Nicolet

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