JEAN-BTE LANDRY
(Voir généalogie Landry, vol. 2, p. 324)
forêt, travaillaient sur le terrain défriché, que faisaient nos mères à la maison ? Faisaient-elles de la dentelle, de la broderie ? S'amusaient-elles sur le clavier d'un piano ? Non. Leurs journées étaient employées aux soins de la maison, au filage et au tissage du lin et de la laine, à la confection des habits, des vêtements, au tricotage des bas, au racommodage du linge.
Nos mères filaient et tissaient : deux genres d'ouvrage malheureusement tombés en désuétude dans trop de maisons. Si les faire revivre n'est pas en notre pouvoir, du moins rappelons-en le souvenir pour la gloire de nos mères canadiennes. Combien de filles, de nos jours, même à la campagne, qui ne savent ni filer, ni tisser, qui ne connaissent que de nom, les divers instruments utilisés par leurs grand'mères, dans leurs travaux domestiques !
Nos mères filaient, tissaient la laine et le lin ; il leur fallait une braye pour brayer le lin, un rouet, un dévidoir, un canellier, un ourdissoir, un métier. Avec ces instruments, pas besoin d'acheter coton jaune, indienne chez le marchand. Chaque famille était pourvue de serviettes, de nappes, de draps de toile du pays.
La fabrication de la petite et de la grosse étoffe du pays, d'autre part, fournissait les habits et vêtemnts chauds, durables et si sains pour la santé. La disparition de l'étoffe du pays n'est-elle pas une autre cause de la disparition des fortes constitutions ? Le retour de l'étoffe du pays, en outre qu'il pourrait efficacement contribuer à la renaissance des constitutions robustes, serait aussi un moyen de conserver plus d'argent dans la bourse des cultivateurs.
Il y a, disons, soixante ans, nous, les jeunes d'alors, nous soupirions après Theureux jour oii, devenus grands, nous pourrions endosser l'uniforme canadien : Capot d'étoffe du pays avec son inséparable compagnon, le capuchon ; la ceinture fléchée et les grands bas reclaqués. Nous avons grandi, nous avons vieilli, mais trop tard. Nous n'avons pu comme papa et grand-père, pour faire nos courses dans la saison rigoureuse de l'hiver, porter capot d'étoffe du pays avec capuchon, ni ceinture fléchée, ni grands bas reclaqués. Le capuchon n'était plus de mode, le capot, disparu avec l'étoffe du pays, n'était plus que dans la mémoire des jeunes devenus vieux. Nos fils seront-ils plus heureux et assisteront-ils à la renaissance du costume si confortable, si hygiénique, de nos aïeux ? Aux femmes de nos jours et de l'avenir à résoudre ce problème.
Ne perdons pas espérance : on semble, de nos jours, mieux comiprendre l'importance, la nécessité de ces divers travaux. Dans plusieurs paroisses de la province, on rencontre aujourd'hui, dans un certain nombre de maisons, le rouet, l'ourdissoir et le m^étier.
Les Ecoles fermières ont rendu et sont appelées à rendre de grands services. Qu'on multiplie ces Ecoles fermières pour l'avantage des filles de la campagne. De même, en ouvrant de nouveaux collèges agricoles dans un certain nombre de comtés, on enrayerait le triste mouvement de la désertion des campagnes.
Dans les couvents à la campagne on pourrait promouvoir la grande cause de la culture de la terre, enseignant aux jeunes filles le filage et le tissage.
Lorsque Monseigneur L. S. Laflèche, l'Evêque patriote par excellence, visitait les couvents, il disait souvent : " Mes vSœurs, j'aime bien à voir des pianos pour vos salles, mais je regrette l'absence du rouet et du métier."
Au centre des Bois-Francs, nous avons un Hôtel-Dieu tenu par les Religieuses Hospitalières de Saint-Joseph. Dans le Département des travaux domestiques, vous verrez la braye, le peigne à filasse, le rouet, le dévidoir, le canellier, l'ourdissoir, le métier à tisser. Les Religieuses confectionnent elles-mêmes la toile, l'étoffe du pays, les catalogues, etc.
Aujourd'hui, dans plusieurs couvents, on a fondé des Ecoles Ménagères, et bientôt, espérons-le, surgiront dans les campagnes des Ecoles Fermières, dans lesquelles on enseignera non pas seulement à faire une cuisine agréable au goût, mais une nourriture substantielle et économique, en même temps que la pratique des travaux domestiques et le soin d'une basse-cour.
Un jeune homme qui veut s'adonner à la culture de la terre, ou, en d'autres termes, se faire cultivateur, a besoin d'une compagne du métier s'il veut prospérer et persévérer. Il lui faut donc une femme ayant les notions voulues de la tenue d'une basse-cour, d'une laiterie, sachant filer er tisser, capable de faire les coutures et les raccommodages, de cuire le pain de famille, tant recommandé par les médecins, de faire le beurre, enfin une cuisine de campagne, bonne et économique. Car ce sont là les principaux travaux qu'une femme d'habitant doit savoir et ne doit pas avoir honte de pratiquer.
Quand une jeune fille de la campagne sera initiée, soit
par sa mère, soit dans les Ecoles Fermières, aux divers travaux de son état, elle ne craindra pas d'épouser un fils de cultivateur, elle ne songera pas à marier un garçon de ville, n'ayant pour toute fortune que son salaire journalier. Elle aimera à fonder un foyer à la campagne, là où la plus grande somme de bonheur l'attend. Elle appréciera mieux l'avantage d'avoir un domicile stable.
Un jeune cultivateur soucieux de son avenir aura tout intérêt à marier une fille de sa condition, de son état, capable de l'aider, de le soutenir dans sa vocation. Il rejettera loin de lui la pensée d'épouser une fille de village ou de ville, ignorante de tout le rouage de la culture d'une terre. Ce serait un mariage mixte, et la plupart des mariages mixtes sont préjudiciables à la bonne entente.
Nous venons d'entendre le récit des misères, des souffrances, des privations, qu'endurèrent presque tous les colons en arrivant dans les Bois-Francs. Et cet état lamentable, malheureusement trop vrai, trop réel, régna dans un endroit ou dans un autre pendant près de vingtcinq ans. Car pendant ce laps de temps il arrivait toujours de nouveaux colons, la plupart pauvres, ayant souvent un assez grand nombre d'enfants à faire vivre. Néanmoins n'allons pas croire que chaque colon eut à souffrir un aussi long temps.
Trois ou quatre ans après son arrivée dans les Bois- Francs, le colon laboureur, intelligent, persévérant, avait déjà su défricher un terrain qui lui permettait de récolter du sarrazin, du blé, des pois, des patates, et différentes sortes de légumes, et pouvait garder quelques animaux.
La tradition rapporte que, dans les premières années, on semait et on récoltait beaucoup de blé, surtout dans les pointes des deux branches de la rivière Nico^et. Ct blé était d'une qualité tellement supérieure, que les cultivateurs des paroisses du fleuve venaient en hiver acheter leur provision de blé des semences.
Avec les récoltes du grain apparut un plus grand nombre de moulins à farine.
Dans la plupart des maisons on voyait des poêles à deux ponts, dans lesquels on pouvait seulement cuire le pain. A l'automne on aimait cependant à manger de la galette de sarrazin. Car, après tout, la galette de sarrazin bien faite, chaude et trempée dans du sirop d'érable, ce n'est pas si méchant. La soupe aux pois si hygiénique, si nourrissante, remplaça la soupe aux choux gras, aux feuilles et aux pourpiers sauvages.
L'apparition des moulins à scie permit aux colons de se loger plus confortablement. Ainsi, après une dizaine ou une douzaine d'années de séjour dans les Bois-Francs, les colons avaient la nourriture, le logement de la paroisse natale.
Il y avait peu de marchands, mais les femmes des Bois-Francs, industrieuses, travaillantes, sachant filer et tisser, eurent vite comblé cette lacune. La culture du lin et l'élevage des moutons fournirent la matière première nécessaire pour la confection des habits, des vêtements et du linge pour le besoin de la famille.
Pendant ce temps, les chemins s'amélioraient et l'on pouvait, de temps en temps, revoir les parents dans les paroisses sur les bords du fleuve.
Décembre était le mois des boucheries pour un grand nombre de colons. Au temps des Fêtes, on voit apparaître sur les tables les rôtis de lard, les pâtés à la viande, les beignes, les tartes. On prenait le souper tantôt chez un parent, tantôt chez un ami. La gaieté la plus franche, la fraternité la plus sincère, rendaient ces réunions de parents et d'amis toujours très agréables. Ces coutumes, comme bien d'autres, s'en vont. Dans plusieurs foyers canadiens l'esprit de famille n'est plus qu'un vain mot.
Mais ce qui mit le comble au bonheur et à la joie des colons, ce qui mit fin à leurs inquiétudes, à leurs angoisses, ce fut l'arrivée d'un prêtre au milieu d'eux. Les malades pourront avoir le ministre de Jésus-Christ pour les assister à leurs derniers moments. Les nouveaux-nés recevront le Saint Baptême aussitôt après leur naissance. Le dimanche, ils pourront, comme autrefois, assister à la messe, entendre les instructions. Les enfants seront préparés à la première Communion.
Le Canadien aime son église, son Curé. Il ne peut vivre heureux loin d'eux.
Tous les braves colons, défricheurs des Bois-Francs, avaient travaillé ardument, versé bien des sueurs, même des larmes. Que de jours passés dans les angoisses, dans les ennus, souvent privés d'une nourriture convenable !
Ces jours de tristesses, de souffrances physiques et morales, sont passés. C'est maintenant le moment de la récompense. On avait semé dans les larmes, on récolte dans la joie et dans l'allégresse.
Heureux fruits du travail, de la constance, de l'atta chement au sol de la patrie, de l'amour de la culture de la terre !