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LES TRAVAUX DOMESTIQUES: LE ROUET

L'OURDISSOIR, LE METIER.

Autrefois, dans presque toutes les maisons de campagne, il y avait un rouet, un ourdissoir et un métier. Quand dans la famille il y avait plus d'une fille, le nombre de rouets augmentait.

En ces temps-là, une fille qui ne savait pas filer, ourdir et travailler au métier, trouvait difficilement à se marier. Elle devait se résigner à coiffer sainte Catherine. De même, un jeune homme qui ne savait pas faire une paire de roues, n'avait pas besoin de faire la grande demande. Il était certain de subir un humiliant refus de la part du père de la fille qu'il désirait marier.

Les temps sont bien changés. Ces travaux ne sont plus de mode.

Les filles ne savent que faire de la dentelle et des broderie et du pianotage.

Ce n'est pas aussi avantageux pour un jeune homme qui voudrait vivre sur une terre. Le montant des comptes dans les magasins, pour les vêtements, la lingerie, la nourriture, le fil à broder, le chocolat, est trop élevé pour les revenus de la ferme. Ce malheureux jeune homme est forcé de vendre sa terre, de prendre le chemin des villes, pour mener la vie de salarié. Voilà pourquoi le nombre des jeunes colons devient de plus en plus rare. Et voilà aussi pourquoi, trop souvent, les cultivateurs sont obligés d'abandonner la culture de leurs terres.

La réapparition du rouet, du métier dans nos foyers domestiques serait un puissant moyen pour enrayer le désastreux mouvement de la désertion des campagnes. Pas de rouet dans la maison, pas de filage, pas de toile, pas d'étoffe dans les armoires. N'est-ce pas la pauvreté ?

Dans un charmant petit livre, " Les choses qui s'en vont ", le frère Gilles a consacré un chapitre à la mémoire du bon rouet. Nous le reproduisons, croyant bien intéresser nos intelligentes lectrices. Les jeunes mariés trouveront en '' Ustache " un modèle de vie passée au foyer domestique

'' Il y a, je dirai cinquante ans pour faire un compte rond, le cultivateur qui avait un bon roulant ^ devait — selon l'antique usage venu de Normandie avec les aïeux — avantager ses filles pour l'époque de leur mariage, non seulement de la commode, du buffet, du coffre à équipette bourré de bon butin, mais encore de deux ou trois brebis (une moutonne et son petit par exemple), d'une vache à lait, de quelques volailles et d'un rouet tout flambant neuf. Si on pouvait savoir dans les rangs — et grâce à des bavassements, la nouvelle s'y répandait comme une traînée de poudre — qu'une chaise berceuse et une pèlerine de vison viendraient s'ajouter à la liste, du coup, la Phine à Titoine devenait un parti extra.

Le Cavalier de cette blonde avait préalablement défriché un coin de sa concession et y avait bâti une maisonnette : c'est bien du moins. Il y avait ensuite disposé les meubles indispensables : chaises, lit, tables, huche, bancaux-sciaux, tous faits de sa main ; et c'est là qu'après

les noces les nouveaux mariés installaient leurs effets r^ assurés que le bonheur les y avait précédés, s'arrangeant pour y vivre toute une vie, la plus douce du monde, en attendant Tautre bonheur et l'autre vie.

Dès les premiers temps de leur union, le nouveau couple pouvait voir de sa fenêtre les animaux pacager au milieu des souches, des chicots et des abattis, à un bout de la terre faite, tandis qu'à l'autre bout, la planche de blé qu'une simple rigole séparait de celle du lin, commençait à épier. L'homme avait offert tout ce qu'il y a de plus, fort : la terre, la maison, le lin, le blé ; la femme apportait ce qu'il y a de plus doux : le lait, la laine, la plume.. Et c'était avec une généreuse fierté qu'ils mettaient en commun, avec leurs biens et leur santé, leur amour du travail et leur amour, tout simplement.

La jeune femme — tout en ayant VœU à son ordinaire, filait la laine de ses brebis, pour tricoter, le soir, de grandes chaussettes ou de petits mitons ; son homme, qui n'était jamais bien loin, à ses champs ou à ses serpages, pouvait la voir bordasser, car elle fermait rarement la porte à demeure. A son appel de midi : '' Ustache ! viens-t'en ; les patates sont cuites '\ il pouvait répondre sans s'époumonner, sûr d'être entendu : '' on y va, Mélie, on y va '\ Et il venait.

Au cours du repas, tout comme la jeunesse qui est heureuse parce qu'elle n'a pas de passé, ils se parlaient de l'avenir. Puis, pendant que la créature dégrayait la table, Ustache, à genoux à la bavette du poêle, en train d'aveindre un tison pour allumer son calumet, demandait,

sans faire semblant de rien : '' Qu'est-ce que tu feras, Mélie, avec ces fusées de laine qui dégouttent au ras la plaque du poêle ? '' La réponse ne se faisait pas attendre : *' D'abord, toi, répondait sa femme, tu vas me faire un dévidoué au plus coupant. — T'as qu'à voir, reprenait Ustache en riant dans ses barbes, et puis après ? — Après, si t'es sage comme une toupie qui dort, y a pas de doutance que je te le dirai, mais il fera chaud, si tu le sais avant."

Or, comme c'était une des toutes premières choses demandées par Mélie, Ustache choisissait son plus beau bois franc, clair de nœuds, qu'il mettait sécher au-dessus du poêle. Puis, lorsqu'il mouillait à boire debout, ou encore pendant les squarres et les grandes bordées d'hiver, il installait son établi dans la maison, et à force d'écopeaux et de ripes — un homme est pas battu pour salir une place, disait Mélie — il ajustait les pièces du fameux dévidoir sous les yeux de sa femme, qui s'y entendait toujours mieux que lui.

C'est ainsi que le dévidoir est entré en même temps que le rouet dans nos maisons, bien avant le ber, et l'on peut bien dire, sans trop forcer la métaphore, il me semble, qu'ils novs ont vus naître.

N'est-il pas vrai que nous évoquons rarement une des premières visions de nos mères, sans lui trouver le rouet pour accessoire ? Sans cela, la silhouette aimée reste toujours émouvante, certes, mais elle nous apparaît comme un jouet brisé auquel il manque quelque chose d'essentiel.

Si nous voulons remonter vers nos plus anciens souvenirs, la chanson maternelle — la "Poulette Grise " par

exemple — ne nous revient bien en mémoire qu'à travers les bruissements harmonieux du fuseau. Et si les yeux de nos mamans charmèrent nos premiers regards, n'est-ce pas la roue merveilleuse du rouet qui les étonna ?

Ces choses sont tellement mêlées dans le lointain de nos réminiscences enfantines ; elles s'y embrouillent si délicieusement, que ce serait mal de vouloir séparer ce que notre cœur a depuis si longtemps uni.

Le rouet d'ailleurs a non seulement des droits incontestables à nos égards pour les services qu'il nous a rendus, mais par sa souple élégance au repos, sa joliesse glorieuse au travail, il a droit aussi à notre admiration et, c'est toujours, vous le savez, une forme de l'amour.

Taillé dans le plus beau bois d'érable ou de hêtre ; façonné avec une piété nationale, je dirais, par un art qui sait allier la grâce à la force, le rouet prenait avec le temps et sous les caresses répétées des mains amies, une patine couleur de feuilles mortes saupoudrées de bronze. Les pieds, soigneusement dégrossis au tour, supportaient le corps délicat et droit, au-dessus duquel la tête — la grand'roue — apparaissait aux heures de travail, toute nimbée de gloire. Oh ! le joli petit rouet !

Plus bas que la tête et plus haut que les pieds — et pourquoi ne dirions-nous pas : dans ses mains — le rouet retenait prisonnière une colombe au bec et aux griffes d'argent, dont l'ardeur vorace arrachait des mains de la fileuse les soyeux flocons de laine pour s'habiller de blanc, ou les lourdes filasses pour se revêtir d'or. Oh ! le coquet petit rouet !

Et l'oiseau roucoulait, doucement, doucement, tout d'abord. Puis, comme la fileuse bienveillante se laissait dépouiller en sa faveur, qu'elle excitait même ses convoitises, le gazouillis de sa voix subtile se muant en vraie chanson, s'unissant aux susurrements de la bombe qui chantait sur le poêle ; aux trilles des petits serins dans le trébîîchet pendu dans la fenêtre ; aux refrains vieillots de la fileuse. Oh ! le gai, l'harmonieux petit rouet !

Lorsqu'enfin la colombe traînait les ailes sous le poids de son travail, avec des petits rires discrets, des cris de joie contenue, le fuseau se laissait dépouiller de sa toilette par le dévidoir qui l'hypnotisait par ses grands gestes vides. Redevenu plus alerte, il recommençait une nouvelle fusée, avec la même joyeuse chanson, la même diligence, le même bonheur. Oh ! le courageux petit rouet !

Qu'il travaillât pour le simple reprisage des chaussons ou pour préparer la chaîne ou la tissure pour les habillements du dimanche, c'était toujours le même entrain rieur. Entre temps, dans un coin obscur, il attendait dans le silence l'heure du travail et du dévouement qui devait l'auréoler de gloire. Oh ! le vaillant petit rouet !

Et malgré tant de services rendus, tant de chansons répétées parfois depuis l'aurore jusqu'à la brunante et jusque dans les soirs, les bruits courent que les rouets s'en vont.... Les Canadiens n'ont-ils donc plus besoin de chaussettes ? et les Canadiennes ignorent-elles que la laine du pays est toujours plus chaude — la blanche surtout — et inusable ?

Hélas ! que de rouets et de dévidoirs sont, à l'heure

L'OURDISSOIR

qu'il est, juchés sur les entrait s des fourmis ou dans les ravalements des greniers ; élévation sans gloire qui se fait sans honneur et ne promet que Toubli.

Oh ! les vieux rouets qui ne filent plus ! les vieux dévidoués qui ne voient plus ! quelles confidences ils se doivent faire là-haut, dans la noirceur et les fils d'araignées, sur les vieilles gens qui furent jeunes et sur les jeunes qui seront bientôt vieux ! Ne troublons pas, par de stériles regrets, ces réminiscences plutôt tristes. S'ils parlent mal de nous, ayons le courage d'avouer qu'ils n'ont pas toujours tort, et consolons-nous dans la pensée d'avoir dit un peu de bien de ces chères vieilles choses qui s'en vont. ..."

yOURDISSOIR

L'ourdissoir était une espèce de grande tournette aussi large du haut que du bas, qui se referme en temps ordinaire mais qui se monte d'elle-même à angle droit, une fois ouverte. L'ourdissoir va jusqu'au plafond et son pivot s'engage dans un trou pratiqué à cet effet dans le plancher-de-haut.

Bien des petits gars de nos jours seraient en peine de rtiiontrer l'utilité de ce trou de tarrière dans les poudres de la cuisine. Dans bien des maisons anciennes il ne fait aujourd'hui qu'exciter la curiosité des ignorants.

Sur la pointe des pieds maman pose la croisée d'en haut, elle se penche ensuite pour ajuster la croisée d'eu bas et la machine est prête à fonctionner.

Prenant en main le fil de chacune des canelles, elle les attache ensemble, les arrête sur le dernier doigt de la croisée d'en-bas et lentement elle imprime un mouvement

de rotation à l'ourdissoir. La poignée de fil s'enroule, sous la conduite de sa main experte, en belles spirales montantes jusqu'au haut. Alors, par un enlacement savant autour des quatre petits bâtons de la croisée, elle fait machine en arrière et les fils reviennent sur leur chemin pour s'enlacer au bas et remonter ensuite jusqu'à ce que les canelles soient vides.

Tout cela ne se faisait pas sans incident. Imaginez donc, travailler à un ouvrage qui requiert toute votr^ attention avec trois ou quatre marmots qui vous distraient, et piaillent chacun de son côté. Plus j'y pense et plus j'admire ces femmes d'autrefois, patientes et travailleuses.

La voyez-vous, cette mère qui se dépêche pour finir avant de dîner ? Le bébé dans le ber s'est éveillé et son petit frère, raisonnable à cette heure, refuse de bercer ce braillard d'enfant et pleurniche lui-même pour avoir une beurrée ! Quand les deux sont contentés, c'est le poêle qui s'amortit ou la soupe qui prend au fond. Une fois revenue à son ouvrage, que tout va bien, elle est obligée d'aller enlever à cet insécrable d'enfant le peloton de laine qu'il déroule consciencieusement. Pendant qu'elle rattache un fi] cassé, la petite fille, qui se croit capable de tout faire, tourne l'ourdissoir et mêle la poignée en des crévillons indéfaisables.

Il n'y a pas de plus bel exercice de patience, et une femm,e qui surmonte tout cela le sourire aux lèvres est mieux qu'une fileuse ordinaire, c'est une sainte.

Essayez cela pendant ces jours de pénitence pour voir jusqu'où peut aller votre bonne volonté et votre endurance. Et si vous réussissez, je vous canoniserai tout de suite.

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