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UNE DISPARUE LA CEINTURE FLECHEE

Il n'y a plus de ceinture fléchée. Et c'est bien regrettable : elle habillait si bien nos grands-papas et donnait une note si pittoresque à leur costume d'hiver.

Etendue de tout son large, elle encerclait la taille à deux ou trois tours avec une grâce virile, elle apportait une note d'élégance à la souplesse du torse, elle soutenait en les atténuant les proportions d'un abdomen trop avantageux. Ses rayures multicolores, terminées en pointes de flèches, formaient sur le capot d'étoffe du pays une zone confortable, aux couleurs gaies, faisant songer à ce bienêtre particulier qui s'éveillait dans nos imaginations d'enfants, quand notre vieux maître d'école nous montrait, du bout de sa baguette, la mappemonde, un peu au-dessus de l'équateur, en disant : " Ça, c'est la zone tempérée ".

Tant qu'ils ont porté leur ceinture fléchée, nos Vieux avaient une mine à eux tout seuls, originale, charmante à voir. Rien que d'en être entourés, les plus cassés reprenaient une allure gaillarde. Ils la nouaient sur la hanche, et ce nœud, et ces franges qui pendaient en deux tresses inégales jusqu'aux mollets, c'était leur orgueil, le dernier cri du goût, l'art suprême, la griffe de l'artiste-habitant. Ils ne le disaient pas, comme de raison, mais ils pensaient, comme Buffon : '* Le nœud, c'est l'homme ". Ils y portaient la main, comme un beau cavalier à son sabre ; ils en

faisaient parade, comme les vieux grognards premi'^rempire du panache flottant sur leur bonnet de poil.

La ceinture fléchée a toute une histoire. Elle fut d'abord portée par les employés de la Compagnie du Nord- Ouest. Elle était importée de l'Ecosse.

Dans le Bulletin des Recherches historiques de M. P. G. Roy, livraison de novembre 1897, tome III, page 172, nous lisoîîs ce qui suit au sujet de la ceinture fléchée :

'' La ceinture fléchée ! Se rend-on compte aujourd'hui de l'importance qu'avait autrefois la confection de la ceinture fléchée ? Je vois d'ici le soubresaut que vous faites, en m'entendant parler de cette vieille industrie. Vous ne vous y attendiez pas, sans doute. Eh bien, oui ! c'est cela. Nos institutions s'en vont et disparaissent, tour à tour, sans que l'on sache comment elles ont été créées et pourquoi elles ont cessé d'être. Il n'en sera pas de même de la ceinture fléchée ; je veux vous dire son origine, ses beaux, temps et sa disparition.

La colonie de la Rivière-Rouge a été, dans ses commencements, presque sous le contrôle exclusif des Ecossais. Or, il vous souvient, vous les vieux, d'avoir vu à Montréal des régiments, appelés régiments écossais, portant le plaid national et la petite pipe. Si ceux qui vécurent dans le Nord-Ouest ne pouvaient pas toujours porter ce costume, ils s'en revêtaient cependant dans la saison la moins rigoureuse.

Ils engagèrent alors la compagnie à faire venir d'Ecosse ces tissus de laine qui paraissaient être l'objet de tous les désirs. Les importations de ce genre furent même très considérables et l'écharpe devint le juste-au-corps des

sauvages aussi bien que la ceinture du métis qui en ornait le capot bien traditionnel.

Selon son usage, la compagnie exigeait des prix fabuleux.

Les employés canadiens, après leurs années de service, ou pendant les visites qu'ils faisaient à leurs familles quand ils étaient en congé, au temps des corvées pour la descente des pelleteries, ne manquaient pas de montrer leurs ceintures et surtout de dire combien elles leur avait coûté. Nos femmes canadiennes, si industrieuses, et qui voulaient exempter à leurs fils partant pour le Nord-Ouest une dépense qui devait leur être onéreuse, s'ingéniaient à confectionner elles-mêmes ces fameuses ceintures. Elles imaginèrent un dessin nouveau, avec des couleurs plus voyantes. Comme c'était à l'Assomption que la compagnie du Nord-Ouest, par l'entremise des McDougall, des McBeth et des Woodbrick, anciens commis retirés à cet endroit, recrutait la plupart de ses emiployés, ce fut là même que la ceinture fléchée prit ses développements. Voilà quelle fut son origine.

Comment se confectionnait la ceinture fléchée ?

J'ai vu de grands et fort beaux tableaux représentant les ouvrières de Malines et d'Alençon occupées à leur tricot de fines dentelles. On les voit assises près d'une fenêtre, proprement et même coquettement vêtues. Ces peintures me rappelaient nos jeunes filles d'autrefois tissant notre ceinture fléchée. Elles se tenaient à la fenêtre et, leur travail fixé à la targette ou à un dossier de chaise, elles maniaient avec leurs doigts les diverses couleurs des laines qu'elles avaient nuancées d'avance. Les couleurs les plus

ordinaires étaient le blanc, le rouge et le bleu. Une ceinture de première classe était longue de quinze pieds, y compris la frange, et large de douze à quinze pouces. Une petite règle en bois recevait d'abord toute la provision de laine qui pendait des deux côtés. On commençait la ceinture par le milieu. La moitié de cette laine était roulée sur la petite traverse accrochée à la fenêtre ou au dossier d'une chaise, deux autres bâtonnets placés en guise de lame descendaient au fur et à mesure que Touvrage avançait. En voilà assez, je pense, pour la partie matérielle de cette industrie.''

Selon Monsieur E. Z. Massicotte, la ceinture fléch'^e serait d'origine acadienne. La grand'mère de Madame Venue, de l'Assomption, qui était une acadienne, reçut un jour la visite d'un Acadien chassé de son pays par le grand dérangement. Il avait une ceinture fléchée et il la lui donna en cadeau. Comme elle était adroite et s'intéressait à tous les genres de tissage, celui de la ceinture lui plut beaucoup, par son originalité. Ce que voyant, l'Acadien lur enseigna le secret de la fabrication. Ces ceintures ayant conquis immédiatement la faveur du public, elle transmit son art à tous ses garçons et filles qui, à leur tour, la léguèrent à leurs enfants.

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