‹ Les Bois-Francs (volume 3)Chapitre 21 sur 127 · LES HOMMES ET LES FEMMES DU MONT CHRISTO, EN · texte numérisé non relu

LES HOMMES ET LES FEMMES DU MONT CHRISTO, EN

De dévouements obscurs notre histoire est remplie. Cent fois malheur au peuple qui peut tair ; Les noms bénis de ses morts glorieux.

L'histoire est une résurrection. Rien de plus vrai, surtout pour l'histoire des familles. N'est-ce pas, en effet, ressusciter les ancêtres et vivre de leur vie que de rechercher à reconstituer leur existence ? Cette page, consacrée à l'histoire des trente-deux familles résidantes au Mont Christo, en 1848, rappellera, je l'espère, à un grand nombre de contemporains, des souvenirs bien chers, même leur révélera certains faits inconnus. Que de dates ignorées seront portées à leur connaissance ! Des parentés oubliées seront remises à mémoire. Les traditions ancestrales seront passées au crible des données historiques. Que de traditions dans les familles s'altèrent, se défigurent en passant de bouche en bouche ! Dans le cours des années elles deviv^,nnent les victimes de l'imagination.

La partie topographique, comment la reconstituer ? Pour les dates des naissances, des mariages, des sépultures, je n'avais qu'à reprendre courage et examiner de nouveau les vieux registres et les greffes ; mais où trouver quelqu'un pour me guider à travers la forêt, les abatis du Mont Christo, et le long des rivières Nicolet et Gosselin ? Qui me dira : un tel était au Mont Christo en 1848, sa chaumière était ici ou là ?

La Providence, qui mène tout à bien, a voulu mettre sur mon chemin un homme qui, bien qu'âgé de 82 ans, jouissait d'une mémoire vraiment prodigieuse. Cet homme, c'est Monsieur Ferdinand Beauchesne (1) résidant au Mont Christo depuis 75 ans. Ce vénérable vieillard m'a fourni une foule de renseignements exacts, précis. C'est grâce à lui surtout si j'ai réussi à reconstituer le Mont Christo, tel qu'il était en 1848.

Nous, déjà les chefs de quelques-unes des anciennes familles, connaissons leurs travaux, leur patriotisme, leur zèle pour la colonisation. Nous ferons connaissance avec les autres bientôt.

Nous vénérons, nous admirons ces braves défricheurs, mais nous devons nous incliner devant leurs courageuses épouses, nous devons proclamer bien hautement leurs noms. N'oublions jamais Marguerite Levasseur, Adèle Durand, Archange Montambeault, Sophie Rheault, Archange Roberge, Marie Ouellet, Rosalie Rivard-Lavigne, Tharcilc Pépin et Marie Pouliot. Je ne mentionne pour le moment

(1) Ferdinand Beauchesne est décédé presque subitement, à la suite d'un accident, le 25 août 1923, âgé de 82 ans.

que les premières arrivées au Mont Christo, en 1848 (1). Toutes les femmes qui vécurent au Mont Christo de 1835 à 1848 furent admirables par leur dévouement, par leurs sacrifices, par leur esprit de résignation. Elles n'hésitèrent pas à accompagner leurs maris pour les aider dans leur gigantesque entreprise. Elles furent de véritables femmes fortes. Mulierem< fortem quis inveniet. Procul et de ultimis finibus pretiiim ejus. Qui trouvera une femme forte ? C'est aux extrémités de la terre qu'il faut aller la chercher.

(1) Sur les bords de la branche nord-est de la rivière Nicolet, sur le territoire actuel de la paroisse de Sainte-Victoire, vivait en ce temps-là Marguerite Beauchesne, généralement appelée la " Mère Simon ". Cette femme de mérite a droit à une mention spéciale. Monseigneur P. H. Suzor, dans ses notes sur la paroisse de Saint-Christophe, en fait beaucoup de louanges. Je cite textuellement : " Une mère de famille réclamait-elle ses services, vite on courait à la mère Simon. Le jour comme la nuit on ne la surprenait jamais."

Au premier bruit qu'elle entendait, elle était sur pied et prête à partir. On avait beau lui représenter quelquefois qu'elle avait une longue route à faire, de mauvais pas à traverser, de grandes fatigues à endurer, n'importe, répondait-elle bravement, pourvu que je soulage ces pauvres malades, c'est tout ce que je demande. Dieu saura bien me donner les grâces nécessaires pour accomplir mon devoir. D'ailleurs, n'a-t-il pas promis de nous envoyer son ange, pour reculer la pierre du chemin qui s'oppose à notre passage ? Lorsque je suis si bien appuyée et en si bonne compagnie, je ne crains rien. C'était alors, disent les témoins de ces excursions charitables, un spectable assez curieux de voir la bonne femme endosser un gros capot d'étoffe, et suivre, à la lueur d'un fanal qu'on ne manquait jamais d'apporter en semblable occasion, ceux qui étaient venus la requérir. D'autres fois vous l'auriez vue monter à cheval avec l'agilité d'un cavalier de vingt ans, pour faire des deux, trois et des quatre lieues de chemin, à travers les arbres, toujours gaie et remplie d'anecdotes dont elle savait assaisonner, à propos, la conversation. Que de larmes elle a essuyées ! Que d'inquiétudes elle a calmées ! Que d'heureuses elle a faites ! Dieu seul le sait !

Son grand plaisir était de présenter elle-même les enfants au Baptême, et toujours, pendant les cérémonies, pour l'administration de ce grand Sacrement,, elle faisait une scrupuleuse attention à tout ce que le prêtre faisait ou disait. S'agissait-il de parler, elle était la première à suggérer aux parrains et marraines les réponses qu'ils devaient donner. Avec la mère Simon, on aurait pu se passer de bedeau.

Marguerite Beauchesne était la fille de Charles Bourbeau-Beauchesne et d'Agathe Deshaies, née à Bécancour, vers 1793^ et inhumée à Victoriaville le 29 mars 1880, âgée de 87 ans. Elle avait épousé, à Bécancour, le 2 février 1818, François Marchand, fils de Simon-Marie Marchand et de Marie-Louise Deshaies-St-Cyr, baptisé à Bécancour le 9 avril 1789, et inhumé à Victoriaville le 20 avril 1867.

Ces femmes héroïques ont pris une large part dans l'œuvre si noble, si importante de la colonisation. Par leur courage, leur dévouement, leur persévérance, elles en ont assuré le succès. Car si l'homme est la tête de la colonisation, la femme en est le cœur. . N'est-ce pas elle qui est le soutien du colon, harassé, fatigué, découragé ? Que de colons auraient abandonné les pénibles travaux des terres nouvelles, sans l'appui de la femme forte, de la femm€ vraiment patriote, remplissant fidèlement le rôle que la nature et la Providence lui a assigné !

Quel encouragement pour un colon versant d'abondantes sueurs dans l'accomplissement du travail ardu du défrichement de la terre d'avoir pour compagne une femme qui sait et qui aime le filage, et le tissage du lin et de la laine, qui ne craint pas, qui n'a pas honte, de prendre part aux travaux des moissons !

Quelle différence avec certaines filles de nos jours, qui rougiraient d'être la femme d'un habitant, même à l'aise !

A-t-on jamais réfléchi sur la somme de courage, d'énergie qu'il fallait à ces jeunes filles, résidantes sur le bord du fleuve, pour se décider à épouser un colon établi au fond des forêts, n'ayant souvent pour abri qu'une cabane en bois rond ? Quitter la paroisse natale pour venir vivre dans les Bois-Francs, c'était à cette époque un sacrifi-ce héroïque.

Où sont-elles, de nos jours, les imitatrices des héroïnes de cette époque glorieuse ?

Que la femme comprenne et reprenne son véritable rôle dans la société et la cause de la colonisation est assurée.

Le cultivateur, les fils de cultivateurs ne pourront jamais, malgré leur bonne volonté, arriver seuls au succès. II leur faut le concours de la f emm^. De la femme comme

de l'homme dépend le sort heureux ou malheureux de la colonisation, conséquemment la prospérité, la richesse du pays.

C'est ce que nos mères avaient compris et mettaient en pratique. Elles furent les aides, les compagnes courageuses, inlassables de leurs maris, dans l'œuvre du défrichement des terres nouvelles, dans les Bois-Francs. L'histoire, la tradition sont là pour attester cette vérité et rappeler aux femmes de nos jours l'amour du sol, l'attachement à la terre, le respect et la fidélité aux lois saintes du mariage, des anciennes canadiennes.

Ces femmes fortes ne furent pas de simples prêdi-omîtes, mais des pratiquantes de la culture de la terre et des travaux domestiques qui l'accompagnent. Leur mode d'enseignement fut l'exemple. L'exemple entraîne, porte des fruits, au lieu que les paroles ne sont souvent que de vains sons incapables de convaincre. Tant que ces véritables femmes eurent des imitatrices, tant que leur enseignement ne fut pas contaminé, on était et on se croyait heureux à la campagne. La femme qui était appelé =î par la Providence à devenir la compagne d'un défricheur de terres nouvelles considérait sa vocation sainte, honorable. Mais, hélas ! Un jour l'ennemi est venu semer l'ivraie dans le champ du père de famille. On abandonna les traditions ancestrales et les lois du Bon Dieu. On ne voulut plus comprendre le bonheur qu'il y a à être chez soi, même dans une cabane perdue dans la forêt. Un courant d'idées pernicieuses bouleversa les esprits, on se prit de dégoût pour la terre et on rêva le bonheur dans le séjour des villes et des villages. On déserta le pays natal ! et on se fit mercenaires à gages dans les usines et dans les bureaux.

LES BOIS-FRANCS lOi

Fut-on plus heureux ? Ils sont nombreux ceux qui ont versé des larmes amères, au souvenir de la chaumière abandonnée et du patrimoine délaissé.

N'est-ce pas Saint-Chrysostome qui disait que : " Les populations agricoles vivent dans la paix et que leur existence a quelque chose de vénérable dans sa modestie ? I/habitant des campagnes, ajoutait-il encore, a plus de jouissance que le riche de la ville. La beauté du ciel, Téclat de la lumière, la pureté de l'air, la douceur d'un sommeil tranquille, tout lui est accordé avec une sorte de prérogative. Le Créateur semble lui donner en primeurs ces vrais biens de l'ordre temporel, et, par une attention privilégiée. il conserve à ses sens plus de délicatesse pour savourer les dons de la nature. Vous trouverez donc dans cette vie modeste le vrai plaisir et la sécurité, la bonne renommée et la santé, la régularité dans la conduite et de moindres périls pour la sainteté des mœurs."

Armand de Val-Joli donnait naguère, dans ses Etudes " Emparons -nous du sol ", des conseils d'une importance capitale. " Que chacun, disait-il, dans sa sphère, prenne donc la résolution d'aider au développement de nos régions de colonisation : là réside notre force vitale comme race!"

C'est en restant cramponnés au sol que les Canadiens- Français ont survécu à l'assimilation.

Restons attachés au sol du Québec, groupons-nous dans notre province avant d'aller former des minorités dans les provinces soeurs.

Encourageons notre vaillante jeunesse à s'emparer de nos lots de colonisation, afin d'y créer des foyers nouveaux.

Faisons taire les mauvaises langues et les paresseux qui ne connaissent pas nos terres neuves et qui les décrient, soit par ignorance, sottise ou paresse d'aller y travailler.

Considérons la colonisation comme l'expansion de notre race sur ce sol libre d'Amérique et soyons assez patriotes pour y consacrer le meilleur de nous-mêmes.

D'ailleurs, de nos jours, la femme appelée à coopérer à l'œuvre vitale de la colonisation n'est pas exposée à toutes les misères et à tous les sacrifices de la femme d'autrefois. Aujourd'hui, les difficultés sont considérablement aplanies. Quelle différence dans la formation des colonies nouvelles de nos jours !

Ce qui affligeait le plus les femmes au temps de jadis, c'était l'absence du prêtre, la privation de sa visite et des offices religieux, et de ne pouvoir faire apprendre à lire et à écrire à leurs enfants.

J'ai connu et entendu parler plusieurs vieux colons et vieilles personnes qui avaient vécu dans les Bois-Francs, dès les premières années de leur ouverture. Tous furent unanimes à me dire : '' Nous avons eu beaucoup de misères, nous avons souffert sous le rapport de la nourriture, nous avons travaillé bien fort, mais nous étions résignés, nous vivions avec l'espoir de voir luire des jours meilleurs, et l'avenir ne nous a pas trompés. Une chose qui nous chagrinait profondément, c'était l'absence du prêtre et des offices du dimanche. Aussi, notre joie fut bien grande quand nous arriva la nouvelle, que nous allions avoir un prêtre au milieu de nous."

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