ADRESSE A SA GRANDEUR MONSEIGNEUR J. S. H. BRUNAULT, EVEQUE DE NICOLET
Monseigneur,
Notre si belle ville n'a pas encore revêtu sa parure printanière et cependant elle est ravissante sous le charme de la fête qui a valu l'honneur de votre venue dans ses murs.
Ce matin, entourée d'une foule pieuse convoquée à la grandiose solennité d'une messe pontificale, Votre Grandeur imprimait à notre jubilé d'or un si glorieux cachet, qu'il ne peut manquer de se faire joyeux et beau, brillant et radieux, tel que nous le désirions, tel que Votre Grandeur nous le souhaitait dans sa chère lettre du dix-huit décembre dernier.
Nous sommes profondément touchées. Monseigneur, de vous trouver dans cette atmosphère si délicate de dévouement et de paternité qui nous enveloppe, qui nous pénètre et nous invite à manifester notre joie, notre admiration et notre reconnaissance émue.
Notre joie, elle sort débordante de notre âme, comme de son foyer le rayon qui réchauffe, éclaire et vivifie ; notre admiration se porte d'abord sur Dieu d'où découle tout hon-
neur et sur celui qui nous le représente en ce moment : Tauguste chef de ce diocèse, notre Père, Evêque et Bienfaiteur, insigne dépositaire de ces grâces de choix que le bon Dieu nous réserve et qu'il nous dispense avec tant de libéralité et de paternelle sollicitude.
Vous comptez si peu, Monseigneur, avec les fatigues inhérentes à l'exercice du ministère pastoral, que vous n'avez pu vous refuser au surcroît que demandait la présidence de notre fête jubilaire, et vous êtes venu. Soyez-en béni, Monseigneur, soyez-le, par les élèves, anciennes et actuelles, qui célèbrent les noces d'or de leur Aima Mater Soyez-le par les distingués citoyens qui, par leur présence, affirment nos hommages et ajoutent à l'intensité de la jubilation. Soyez-le, par notre Père, Curé,f ier à bon droit d'une paroisse qui méritait bien la fête que son zèle a eu la délicate pensée de lui donner.
Ces effusions de nos âmes inondées d'allégresse seraient un étrange contraste avec les sentiments de profonde sympathie que Votre Grandeur a rencontrés chez nous lors de l'incendie de l'Ecole normale de Nicolet, si le douloureux événement ne venait remettre en ce moment sur nos lèvres l'expression de nos regrets et de nos espérances de la voir surgir bientôt de ses ruines plus beLe et plus prospère que jamais.
Il y a un mois à peine. Monseigneur, se célébrait avec piété et une joie enthousiastes, dans toutes les maisons de la Congrégation de Notre-Dame, le tricentenaire de la naissance de la Vénérable Mère Bourgeois. C'est une gloire pour notre jubilé d'or d'apparaître dans les rayonnements du soir de cette démonstration patriotique et religieuse dont
les échos, venus de Montréal, s'harmonisent au parfait avec les humbles mélodies de notre petit couvent.
Nous bénissons le ciel de cette aimable coïncidence, ménagée sans doute par la Vierge de mai, la Vénérable fondatrice et perpétuelle supérieure de l'Institut, que notre paroisse sut toujours apprécier dans les services rendus par ses membres et qu'elle honore aujourd'hui d'une manière si remarquable.
Arthabaska, ce 27 Mai, 1920.
Sa Grandeur Monseigneur Brunault prononça ensuite réioquent discours qui suit :
Réponse de Sa Grandeur Mgr J. S. H. Brunault.
Madame la Supérieure générale,
Mesdames et Messieurs,
MIL SIX CENT VINGT— MIL NEUF CENT VINGT ! Il y a long à penser, au simple rapprochement de ces dates. Mil six cent vingt ! Québec a douze ans. C'est à peine un comptoir de traite que va protéger le fort Saint- Louis, justement en construction. Mais il y a une famille de cultivateurs, celle de Louis Hébert, et il y a des prêtres, les Récollets ; c'est assez pour qu'un pays soit fondé ; l'autel et le foyer s'y dressent, ils vont s'échanger la vie. Vingt ans plus tard, des cloîtres s'élèveront, qui auront complété ici le cycle des institutions féminines de la France catholique : les Ursulines donneront l'éducation, les Hospitalières secourront les malades. II est une institution quî
n'existe guère en France à cette époque. C'est la religion enseignante non cloîtrée, celle qu'il faut surtout à un pays de mission comme la Nouvelle-France. Justement alors à Troyes, en Champagne, grandit doucement la femme à qui la Providence confiera un jour la tâche hardie de faire une innovation apostolique, commandée par de nouvelles nécessités.
Marguerite Bourgeois se sait dès l'enfance appelée à la vie religieuse. Mais des obstacles mystérieux l'arrêtent, dès qu'elle veut entrer dans les cadres jusque-là tracés. Elle veut être carmélite et n'y peut pas parvenir. Elle se résigne à mener la vie religieuse dans le siècle, comme une tertiaire. Puis soudain, voici le trait de lumière. Les relations des Jésuites ont suscité dans l'élite de la France catholique une flamme d'apostolat comme seuls en connurent les lendemains de la Pentecôte. Comme au Cénacle, la Mère de Jésus est de la partie. Des Sulpiciens à Paris, des Jésuites à la Flèche, un gentilhomme de Champagne, M. de Maisonneuve, à la même heure, sans autre commerce antérieur que la lecture commune des Relations de la Nouvelle-France, ont nettement conçu le même projet de bâtir une ville où Marie fera régner son Fils. Ils se rencontrent à Paris sans s'y être donné rendez-vous. L'un fournit les fonds, l'autre l'apostolat, l'autre son épée, son bras et son cœur. Et Ville- Marie se fonde.
Un jour, M. de Maisonneuve est allé dire dans son pays : ** La colonie de Montréal n'a plus qu'à périr ou à repasser en France ". Des hommes lui offrent leur vie. Une femme de trente-trois ans lui offre son dévouement. Jeanne Mance est déjà aux œuvres de l'hospitalité ;
Marguerite Bourgeois se fera la première maîtresse d'école de Ville-Marie.
Et voici la part immense offerte à la femme dans le développement du pays. A elle la tâche de l'expiation ; à elle l'apostolat de la prière qui aide le prêtre et les combattants ; à elle les œuvres d'éducation gratuite et de charité qui aident à se constituer les fortes et chrétiennes familles, dont rien ne pourra, jusqu'en l'an mil neuf cent vingt, altérer le caractère profondément catholique et français.
Quand les fils venus de ces familles franchissent certaines dates historiques, leur devoir est de s'arrêter un moment, de considérer ceux par qui Dieu a fait de si grandes choses, et de faire monter vers les apôtres de la première heure l'hommage de leur reconnaissance émue, en attendant que l'église permette à leur piété de les vénérer sur les autels.
Mes bien chères Sœurs du Couvent d'Arthabaska.
MIL HUIT CENT SOIXANTE-DIX — MIL NEUF CENT VINGT. Vous le dites excellemment dans votre adresse, c'est une gloire pour votre jubilé d'or " d'apparaitre dans les rayonnements du soir de la manifestation patriotique et religieuse ", qui a célébré à Mcntréal le troisième centenaire de naissance de la Marguerite du Canada. Une note des journaux avait laissé entendre que cette célébration de Montréal aurait un caractère plutôt intime. Et c'est ce qui, joint à des raisons de santé, m'a fait m'interdire le plaisir d'y assister, même quand j'eus appris, au dernier moment, que les anciennes élevés et tout Montréal avaient fait violence au programme primitif pour
donner un éclat public à la fête. Mais je suis heureux de pouvoir rendre ici un hommage public à la Congrégation.
L'œuvre de la vénérable fondatrice était pour le pays et devait en suivre les développements. Elle a connu Tâge héroïque. Puis elle a connu les temps durs des lendemains de la conquête ang'aise. Vous avez aidé notre peuple à tenir bon. A certaines heures, les éducatrices de nos couvents ont été seules, avec le séminaire de Québec, à maintenir vivant des foyers d'instruction française le long du fleuve.
Puis, la langue de terre de la rive sud devenue trop étroite, des prêtres sont aies planter des croix dans Tintérieur. Et la conquête des Cantons de l'Est s'est effectuée.
Les œuvres des hospitalières vous avaient devancées à Ville-Marie. A Arthabaska vous les avez devancées de quatorze ans. A Ville-Marie, colonie militaire, il avait fallu d'abord panser les blessures de la guerre permanente» puis songer aux arts de la paix. Vous arriviez à votre heure, après Jeanne Mance.
Dans les Cantons de l'Est, la conquête fut pacifique et n'entraîna pas d'autres blessures que les b'essures de l'âge, toujours tardives au sein d'une nature et d'un labeur âpres mais salubres. Il sembla donc au premier curé de Saint-Christophe d'Arthabaska, ce vénérable Mgr Suzor, qui a prolongé si longtemps, au milieu de nous, les souvenirs vivants de son œuvre de missionnaire, l'exemple édifiant de son esprit sacerdotal, et le charme de son commerce si distingué, que le premier secours à donner aux habitants de ses chers Cantons de l'Est, c'était celui de l'instruction féminine. Du reste, il n'allait pas négliger l'instruction des
garçons, puisque, deux ans après vous, les chers Frères du Sacré-Cœur allaient fonder, à deux pas d'ici, un foyer dont la lumière rayonne au loin.
Vous arriviez à Arthabaska à une heure où tous les espoirs s'y donnaient essor. C'était déjà un centre intellectuel. La parole du curé, toujours digne et souvent relevée, Tesprit entreprenant des hommes publics de l'époque, les intérêts des colons toujours à défendre contre des intérêts plus puissants, tout cela avait suscité la naissance d'un journal d'une belle tenue et qui fait encore honneur, avec d'autres nés depuis,à l'esprit public de cette ville: *X'Union des Cantons de L'Est ".
Vos devancières de mil-huit-cent-soixante-dix arrivaient ici précédées d'une réputation conquise par deux siècles de services illustres. Souffrez que nous la proclamions bien haut en ce jour : ni les missionnaires venues à Arthabaska en 1870, ni celles qui les ont relevées à la même tâche n'ont trompé les espérances que l'on mettait en elles. Les personnes changent, tous rendent le témoignage que les traits de famille qui honoraient les anciennes se retrouvent chez toutes les éducatrices de la Congrégation de Notre-Dame et s'impriment comme sur une cire docile dans la physionomie intellectuelle et morale de leurs élèves : j'en atteste la séance brillante qui se déroule en ce moment.
Et s'il est quelqu'un capable d'apprécier à leur haute valeur ces qualités de distinction et de noble simplicité religieuse, nous aimons à dire que ce sont les citoyens d' Arthabaska, chez qui le souci de la haute culture, de la courtoisie dans les manières, de l'urbanité dans les relations sociales.
de la vie de Tesprit sous toutes ses formes, est une tradition déjà longue.
Le bon goût qu'inspire cette culture a présidé à la disposition des demeures au flanc de la montagne. On le reconnaît à Tart mesuré et sobre de distribuer autour des maisons les massifs d'arbres qui étendent les perspectives, invitent à la réflexion, fécondent les heures de rêverie que les poètes appellent modestement " des heures perdues ", favorisent le paisible échange de la pensée entre les heures du travail, et sont un symbole de l'accueillante hospitalité des citoyens. Le même goût de Tordre et de l'harmonie a voulu, dès le début des choses, situer à l'extrémité des habitations, loin de la rumeur de la vilie, — si discrète pourtant ! — l'église paroissiale construite en 1873, et le couvent de la Congrégation, les deux sanctuaires où vos élèves apprennent à votre exemple l'art de bien penser, de bien dire, et l'art de vivre selon les désirs de Dieu.
Plus tard, afin sans doute que fût ici complète la variété dans l'unité féconde des œuvres d'éducation catholique, les chers Frères des Ecoles Chrétiennes allaient partager avec vous le travail de l'école paroissiale et compenser pour les citoyens d'Arthabaska la perte du pensionnat du Sacré-Cœur.
Vous avez donc bien raison de louer la beauté de votre ville, même avant que le printemps n'en soit venu achever l'élégante toilette. Et je me plais à penser que, dans ce mot d'éloge, passe toute l'estime que les sœurs de la Congrégation ont vouée à leur mission d'Arthabaska.
Vous voulez bien nous exprimer votre reconnaissance envers l'autorité religieuse de ce diocèse. Je songe en ce mo-
ment à Mgr Gravel, de pieuse et vénérée mémoire. Ancien élève de Saint-Sulpice, il avait gardé pour ses maîtres une estime qui s'étendait à toutes leurs œuvres. Comment dès lors n'eût-il pas entouré d'une sorte d'affection fraternelle les filles de Marguerite Bourgeois, de tout temps formées et dirigées par ces messieurs de Saint-Sulpice ? La fonction épiscopale ne fit qu'accroître chez lui une estime et un respect dont je me félicite d'avoir hérité, pour la communauté, et pour l'œuvre de la Congrégation.
Dans la distribution des secours spirituels que vous attendez de l'Eglise, c'est une satisfaction pour moi de pouvoir dire que nous avons toujours été suppléée à Arthabaska par des pasteurs qui font honneur à leur ministère et qui, grâce à leurs vertus sacerdotales et à leurs hautes qualités de gentilshommes, vous font retrouver ici, depuis 1870, la sage et pieuse direction des fils de M. Otier. Je m'associe donc à vous, mes sœurs, pour remercier M. le Curé d'Arthabaska d'avoir eu la délicate pensée d'organiser la fête de ce jour. Elle rend témoignage à son excellent cœur ; elle justifie les sentiments de reconnaissance filiale que vous lui avez exprimés dans votre adresse et me fournit l'occasion, après bien d'autres faits, de louer son tact exquis en toutes choses.
Vous n'avez pas cru jeter une note triste sur la fête de ce jour en faisant allusion au désastre du 22 mars, et je vous en remercie. La sympathie n'est jamais importune.Elle m'aide à espérer que vos prières rencontreront les nôtres devant Dieu, afin que l'épreuve serve à sa plus grande gloire et nous prépare des joies plus grandes, par la résurrection d'une œuvre chère à tout notre peuple.
Je fais des vœux pour que le couvent d'Arthabaska continue de faire Texcellente œuvre que nous avons tenté de louer en ce cinquantenaire.
Les élèves des sœurs de la Congrégation devront se rappeler que noblesse oblige et que, pour avoir vécu dans une atmosphère où rayonne toujours l'influence d'une sainte et d'une grande intelligence, elîes ont le devoir de n'être jamais médiocres ni par le cœur, ni par l'esprit, ni par l'âme tout entière. Puissent-elles tous les jours de leur vie aspirer, chacune dans leur milieu, vers l'idéal que la Congrégation aura constamment tendu à leurs plus généreuses ambitions, celui de la femme chrétienne accomplie.
Mademoiselle Habei souhaite ensuite la bienvenue aux anciennes élèves :