‹ Les Bois-Francs (volume 4)Chapitre 136 sur 145 · DISCOURS PRONONCE PAR MADAME A.-N. BRODEUR · texte numérisé non relu

DISCOURS PRONONCE PAR MADAME A.-N. BRODEUR

née Marie-Louise Pépin, de Montréal, en réponse à

l'adresse aux anciennes élèves.

Monseigneur,

Révérende Mère Supérieure Générale,

Madame la Supérieure,

Mesdames du Comité,

Mesdames et chères amies,

Je ne me sens réellement pas à la hauteur de l'honneur que vous m'avez fait en me demandant d'être ce jour votre interprète.

Mais il me semblait impossible de ne pas acquiescer à la gracieuseté des dames du comité qui se sont imposé la tâche et les fatigues de l'organisation de cette fête dont le souvenir vivra dans un succès inoubliable. Si j'ai accepté, c'est qu'il me faisait aussi plaisir de mêler mon humble voix au concert des nombreux hommages qui aujourd'hui s'élèvent à juste titre de tous les coeurs, pour célébrer les louanges de mon Aima Mater.

Nous adressons notre premier merci du cœur à Mgr et à notre Révérende Mère Supérieure Générale, à Mère assistante et Mère Provinciale ; car leur présence ici aujourd'hui est l'astre qui illumine notre belle fête et fait notre bonheur plus grand encore.

Merci aussi à Mme la Supérieure, qui a été l'âme dirigeante de cette fête, de nous avoir conviées à cette réunion que nous n'oublierons jamais.

Merci à M. le Curé Côté du juste tribut de louanges qu'il a rendu ce matin à notre Aima Mater ainsi que de sa grande générosité, de son dévouement constant et de l'intérêt qu'il porte à notre couvent.

Nous saluons avec bonheur aussi M. Grenier, notre bon et ancien curé.

En jetant un coup d'œil sur toutes celles qui sont réunies ici, j'aperçois avec plaisir des aînées, mais je constate non sans un peu de tristesse que je ne suis plus des dernières classes. En effet, bien des années ont passé, depuis celles oii je me vois enfant, dans les salles d'étude et de récréation qui ont abrité tant de bonnes années de ma vie.

Ces lieux, je les revois avec une émotion douce, une émotion qui fait du bien, parce qu'il y passe des souvenirs délicieux, de ces souvenirs sur lesquels les années jettent la transparence légère de leur première brume.

De ces années, ma mémoire et mon cœur sont tout remplis, au point que je m'excuse à l'avance des souvenirs un peu trop personnels que je pourrais vous dire.

Mais un jubilé d'or, c'est une fête unique de famille où il est permis dans une douce intimité de se raconter bien des choses en souriant au présent, mais surtout en se rappelant religieusement le passé.

Ce matin, en écoutant l'allocution toute vibrante de la haute éloquence de M. l'abbé Côté, à l'évocation des noms de ceux qui furent les pionniers et les bienfaiteurs de cette institution, éducatrice de notre avenir, des émotions diverses m'ont traversé l'âme. En effet, les noms de Mgr Suzor, de Mère St-Dosithé, de Mère St-Ephrem, de Mère

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St-Sylvain, de Mère Ste-Synclétique s'associent bien ensemble. C'est à ces premiers apôtres que revient la première gloire du succès de ce couvent.

De cette première période, je n'ai rien, rien connu.

Cependant, je n'ignore pas que les Beaudet, les Théroux, les Ouellet, les Dorais, les Richard, les Quesnel, les Trottier furent les élèves qui inaugurèrent les premières classes.

Le nom de Mère St-Dosithé, la première Supérieure, et celui de Mère St-Ephrem me furent plus tard révélés par mon père qui, quoique jeune encore, avait uni ses efforts à ceux qui aidaient de leurs moyens la construction de ce Couvent.

Pauvre papa, il prévoyait alors les énormes services qu'il rendrait à sa génération future car, en effet, de 1875 à nos jours, on retrouvera en permanence aux annales du couvent le nom des petites Pépin. Et plus tard une des nôtres, une chère petite sœur, devait consacrer ses vingt ans, sa jeunesse et sa vie, à poursuivre l'œuvre de Marguerite Bourgeois.

Mon plus ancien souvenir me reporte à une séance où, trop jeune encore pour assister aux classes, j'étais venue, accompagnée de mon père. Entre autre choses, il y avait au programme des tableaux vivants. Un, représentant la Justice, était personnifié par Augustine Théroux, plus tard Mère St-Basile, à qui nous accordons un pieux souvenir. Drapée de blanc, les cheveux dénoués sur ses épaules, elle tenait à la main une balance.

Un autre, la foi, l'espérance et la charité, étaient repré-

sentées par trois jeunes filles : Estelle Beaudet, Louise Dorais, Juliette Larivière. L'attitude de ces trois Grâces, les couleurs variées du feu de Bengale se reflétant sur ces frais et jolis visages, les imprégnaient d'un je ne sais quoi de grand et d'idéal que je trouvai si beau, que j'en fus émue,et je me mis à pleurer tant et tant, que mon père dut immédiatement me ramener à la maison.

Je retrouvai là ma mère qui attendait mon retour, anxieuse de savoir l'impression que m'avait causée ce premier spectacle. Mais moi, confuse et honteuse, pour excuser mes pleurs, je prétextai un mal de dents. C'est le premier mensonge dont je me rappelle.

J'ignorais alors que les larmes peuvent se mêler aux sourires. Mais que de fois depuis, en vibrant aux émotions du beau que m'a apportées la vie, je me suis souvenue de cette soirée de mon enfance où, pour la première fois, mon intelligence s'était éveillée aux sensations d'une émotion !

Quelle est celle d'entre nous qui ne se rappelle pas les soirées dramatiques et musicales d'alors, toujours organisées au profit du Couvent ?

Nous faisions toujours salle comble. Non seulement chacun se faisait un devoir de venir nous encourager, mais on éprouvait un réel plaisir à venir applaudir des drames et des comédies jouées par les aînées. Des rondes étaient chantées et dansées par les plus jeunes, à qui l'on posait des ailes et des couronnes pour représenter des anges dans les tableaux vivants. Au début de la séance, un chœur de voix venait chanter la bienvenue, un autre revenait à la fin chanter le bonsoir.

Puis nous bombardions notre auditoire de duos, de trios, de quatuors. Ah ! Je vous assure que c'était très beau. Nous exécutions peut-être d'une manière un peu trop tapageuse rOuverture de '* Poet and Peasant ", '' Le Trouvère ", '' le Barbier de Sévilîe ", mais cette musique révélait l'exubérance de notre jeunesse. Et je vous assure que ces spectacles valaient bien les Cinémas d'aujourd'hui.

Nous ne pouvons nous rappeler sans infiniment de plaisir nos réceptions à Mgr Laflèche, à qui l'élite de la société faisait toujours Cour d'Honneur.

C'était un beau et grand vieillard, son visage avait quelque chose du masque grec. Ses traits accusaient bien l'énergie et l'endurance de ses missions lointaines.

Ses manières étaient simples, mais il conservait toujours une attitude imposante et un peu gênante. Et plus d'une d'entre nous se rappelle avoir tremblé d'hésitation en lui lisant une adresse ou en lui faisant une révérence. Nous lui exprimions nos vœux par l'analyse des fleurs qui composaient un gros bouquet, toujours récompensé par un grand congé.

C'était alors au temps de M. le Curé Héroux, qu'accompagnaient M. l'abbé Côté, alors vicaire, M. l'abbé Trottier, M. l'abbé Milot, aujourd'hui Monsignor, M. le curé Baillargeon, de Stanfold, M. le curé Laflèche, de Ste-Victoire, M. le curé Roy, de St-Norbert ; ce dernier même nous invitait à piqueniquer dans ses jardins, et nous y allions manger des prunes et des pommes.

Le soir de ces séances, je revois dans la salle les Pacaud, les Laurier, les Lavergne, les Crépeau, les Côté, les Poisson.

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J'évoque avec orgueil les noms de ceux qui ont composé cette pléiade d'hommes distingués qui a donné à mon village cet âge d'or que plus d'une grande ville aurait pu nous envier.

Toutes ces soirées étaient organisées par Mère Ste- Synclétique, de mémorable mémoire, car elle fut l'abeille qui embellit tous les coins de cette institution. Elle possédait d'innombrables talents. Elle était douée d'une âme d'artiste qui se révélait par son pinceau, qu'elle maniait avec un art exquis. Mais, avec autant d'habileté elle frappait du marteau, et avec une dextérité raffinée que de beaux travaux elle faisait à l'aiguille !

Je me la rappelle confectionnant des aubes de dentelle, brodant de bouillons d'or des chasubles et des voiles de tabernacles, tant de belles choses que j'aurais désirées être des robes de poupées.

Mère Ste-Synclétique a laissé dans ce couvent quelque chose de son âme qui défie l'analyse. Et c'est ce quelque chose qu'à cinquante ans de distance nous retrouvons ici aujourd'hui. Ses pastels ornent encore les murailles de ces salles, et le petit autel enluminé de la chapelle est encore là comme ex-voto de son habilité et de son dévouement. Elle nous quitta pour aller fonder un autre couvent. Cependant la bonne étoile devait nous la ramener vingt ans plus tard. Et nous la retrouvons ici Supérieure, discutant avec les architectes, faisant exécuter elle-même les plans de l'agrandissement de la bâtisse actuelle. Elle était douée d'un bien remarquable cerveau auquel les problèmes d'affaires étaient faciles à résoudre, mais en plus, elle possédait un cœur aux tendresses maternelles.

Aux classes d'études présidaient alors Mère Ste-Marie Archange, Mère Ste-Barbe, Mère Ste-Hortense, Mère Ste- Marie Arthur,Mère St-Josaphat,alors novice,mais laquelle il y a quelques années consacrait toute son énergie et tout son dévouement à mener à bonne fin le succès de ce couvent.

Puis vint Mère St-Gilbert, qui fut supérieure pendant toutes les années que je passai ici pensionnaire.

Je pourrais m'attarder longtemps au souvenir et à la louange de ceLe dont la distinction et les bonnes manières rappelaient celles des grandes dames d'autrefois. Pour moi, le souvenir de cette femme distinguée demeure semblable à ces beaux ivoires qui se patinent et s'embellissent en vieillissant.

Quand je la connus elle était à l'âge où les traits du visage accusent bien ceux de la race. Elle avait la tolérance d'un cœur croyant et pieux, une affabilité qui seyait bien à ses manières distinguées, un esprit de justice que rien ne pouvait ébranler et une bonté qui faisait oublier bien des corrections.

Elle était l'âme des fêtes et des réceptions. Nous n'avons pas oublié la célébration du 25ème anniversaire de M. le curé Héroux, la réception faite à Mgr Gravel lors de son intronisation comme premier évêque de ce diocèse, et combien d'autres encore !

Elle apportait aux fêtes de la chapelle un grand déploiement de lumières et de fleurs.

Je me rappelle les Quarante-Heures, les trois premières messes de M. l'abbé Milot, un beau matin de Noël, les bénédictions solennelles du Très Saint Sacrement, les rc-

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