UN VOYAGE A QUEBEC
Un jour M. Pierre Richard, avec quelques compagnons de Stanfold, partent pour Québec, chercher des marchandises. Dans ce temps-là, il fallait faire le voyage de Stanfold à Québec en voiture. On suivait le chemin passant par Inverness. La descente se fit sans accident, sans contre-temps. Il n'en fut pas de même au retour. Arrivés dans Inverness, nos voyageurs se virent tout à coup en présence d'une barrière nouvellement installée et au delà, une douzaine d'Anglais armés de haches, de fourches et de bâtons, menaçaient de leur faire un mauvais parti, s'ils osaient aller plus loin.
La position n'était pas souriante. Retourner sur leurs pas ce n'était pas chose agréable ; braver ces forcénés, il y avait certainement danger.
Mais nos vieux canadiens n'ont jamais pris peur à l'approche d'un fanfaron, et ont toujours été de taille à défendre leurs droits et à mettre à la raison d'injustes agresseurs.
Alors, M. P. Richard se rappela qu'il avait dans sa voiture une boîte de faulx et que c'était le temps de les étrenner, en fauchant ces mauvaises herbes. On délibéra quelque temps. On comprenait le danger qu'il y avait à engager un tel combat, mais enfin se dit-on : ''il faut passer".
Qui fut dit fut fait. Chacun prend une faulx, et d'un seul bond, on franchit la barrière, brandissant ces sables brillants, improvisés pour la circonstance.
En un clin-d'œil, nos braves agresseurs avaient pris le bois et laissé le chemin libre à nos paisibles voyageurs.
LEvS liOIS-FRANCvS 283
De retour à la maison M. Pierre Richard et ses compagnons racontaient avec un légitime orgueil comment ils s'étaient débarrassés de ces dévalise urs de grands chemins,et les avaient envoyés se promener dans la forêt.
Cette anecdote et d'autres racontées par M. St- Amant, dans son histoire de l'Avenir, ne sont pas de nature à prouver la vérité des accusations portées contre les canadiens-français : à savoir qu'ils ont persécuté et chassé les anglais des Cantons de l'Est.
On crie bien haut de nos jours contre cette prétendue persécution. Quels sont les faits que l'on apporte à l'appui de ces criailleries ? La vérité, c'est que ce sont les anglais qui ont tracassé les colons canadiens au début de la colonisation des Bois-Francs. La grande partie des cantons des Bois-Francs fut octroyée à des miliciens anglais. Bien peu vinrent se fixer et défricher leurs terres. La plupart ne s'occupèrent nullement de faire de la colonisation. Ces terres étant vacantes, les colons canadiens se mirent à les défricher. Les propriétaires ne firent tout d'abord aucune réclamation ; mais lorsque les terres furent passablement défrichées, mises en valeur,ils firent leur apparition, demandèrent des prix exorbitants que la plupart des colons étaient incapables de payer. Charles Houle fut un de ceux qui purent garder leurs terres et jouir du fruit de leurs travaux, mais au prix de quels sacrifices.
Joseph Houle, garçon de Charles, disait : "Notre terre nous a coûté bien des sueurs et beaucoup d'argent. Je crois, ajoutait-il, que si tout l'argent qu'il nous a fallu donner au propriétaire anglais était en billets d'une
piastre, nous pourrions couvrir une bonne partie de notre terre."
Houle a pu cependant garder sa terre ; il n'en fut pas de même de certains autres colons. Ainsi, Josepli Desliayes et David-Régis Pard, établis dans les environs de Charles Houle, n'étant pas capables de payer ce qu'on leur demandait, furent obligés de déloger.
Ils avaient droit raisonnablement à une indemnité pour leur ouvrage. Les propriétaires anglais les payèrent en disant : ^'Vous aviez beau à ne pas travailler sur nos terres ! ! On ne vous doit rien ! "
Deshayes et Pard reprirent le ckemin de la forêt et allèrent se fixer dans le canton de Tingwick (aujourd'hui vSt-Rémi) où ils commencèrent le défrichement de nouvelles terres.
Aux premiers jours des Bois-Francs, Joseph Deshayes et David-Régis Pard avaient quitté Bécancour et étaient venus se fixer à Stanfold,à un demi-mille environ en bas du village de Princeville. Leur intention était de pouvoir établir plus facilement leurs garçons.
Malheureusement pour eux, les lots qu'ils prirent avaient été concédés à un anglais qui fit le mort jusqu'à ce que les lots furent en grande partie défrichés. Alors, usant de ses droits de propriétaire, cet anglais qui, sans doute, souffrait beaucoup de francophobie, jugea l'occasion favorable de dévorer d'un même coup de dents ces deux pauvres canadiens-français. Celui-ci donc les chassa impitoyablement de leurs terres, sans les indemniser le moins du monde de la plus-value que le travail de deux familles, pendant vingt ans, avait apporté à sa propriété.
LK>S BOIS-KRANCS 285
\ Sans se décourager, Joseph Desliaies et David-Régis Pard s^enfoiicèrent dans la forêt, à quinze lieues plus loin, dans le rang le plus reculé du Townsliip de Tingwick, y prirent des terres pour eux et leurs enfants et recommencèrent à neuf de nouveaux établissements.
Dès 1852, vingt ans à peine après la découverte des cantons de Stanfold et de Somerset, M. l'abbé Charles Trudelle, curé de Saint-Calixte de Somerset, une des paroisses des Bois-Francs, écrivait :
*'Une grande partie des terres des Cantons de l'Est, antérieurement à leur établissement, avait été cédée par le gouvernement à de riches propriétaires, que la cupidité a souvent engagés à spéculer sur les besoins et les sueurs des colons.
Ceux qui, les premiers, vinrent prendre des terres dans les Bois-Francs, souvent ne connaissaient pas et ne pouvaient raisonnablement connaître si ces terres appartenaient au gouvernement ou à quelqu'un des grands propriétaires.
Ils s'y fixèrent cependant et travaillèrent de bonne foi, espérant pouvoir acquérir un jour, à un piix raisonnable, les lots de terre qu'ils arrosaient de leurs sueurs et dont leur travail doublait la valeur. Mais ils furent souvent trompés dans leurs justes espérances, car, après s'être épuisés pour ouvrir ces terres, les riches bourgeois venaient à eux, avec de cruelles exigences, et les forçaient quelques fois à les abandonner presque sans rémunération. C'est alors que l'on a eu le triste spectacle de pauvres familles quittant leurs biens et leurs maisons, le cœur navré de douleur, pour aller recommencer ailleurs les pénibles travaux du défricheur."
286 LES BOIvS-KRANCS
Ceux qui prétendeut que les Anglo-Saxons oût été persécutés, chassés des Cantons de l'Est, ou sont de mauvaises foi ou dans Tignorance. Qu'on nous cite un fait prouvant que dans les débuts de la colonisation des Bois- Francs un seul canadien français a obligé un anglais à quitter sa terre, sans au moins l'indemniser pour son ouvrage ! Avant de lancer de telles accusations, de telles calomnies, on ferait bien d'étudier l'histoire des premiers temps de la colonisation des Bois-Francs, une partie des Cantons de l'Est. Nos détracteurs voudront bien à l'avenir appuyer leurs accusations sur des faits ; mais non, ces hâbleurs de l'Ontario ou d'ailleurs sont des disciples de Voltaire, des praticiens de son ignoble principe : "Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose."
Pierre Richard, fils de Joseph et de Madeleine Richard, b. à Bécancour, le 26 avril 1782 ; s. à St-Louis-de- Blandford, le 23 janvier 1858, où il résidait depuis 1827 ; m. en premières noces, à St-Grégoire, le 21 septembre 1803, à Marie Thibeaudeau (fille de Joseph et d'Elisabeth Leblanc, d'Yamachiche) ; b. en 1782 ; s. à St- Grégoire. le 18 novembre 1818. Neuf enfants naquirent de ce mariage. Le 8 février 1820, Pierre Richard épousa, en secondes noces, Marie Jalbert, native des Trois- Rivières (fille de Charles et de Marie Grondin). Douze enfants sont issus de ce mariage.
Joseph Richard, fils de Grégoire et de Hélène Hébert, né en Acadie vers 1752, s. à St-Grégoire, le 16 novembre 1842, âgé de 90 ans. Devenu orphelin à Que-
LES BOIvS-PRANCS 287
bec, en 1757, il arriva aux Trois-Rivièrcs, avec sa mère, en 1758. Plus tard, il s'établit à St-Grégoire, à l'endroit alors nommé le "Portage" entre le rang du lacSt-Paul et celui du village Godefroy. Il se maria, en premières noces, aux Trois-Rivières, le 3 janvier 1774, à Marie Marguerite Darois (fille de Simon et de Anne Thibeaudeau) décédée en 1780, dont il eut cinq enfants ; marié, en secondes noces, à Bécancour, le 19 février 1781, à Marie-Madeleine Richard, (fille de Joseph et de Françoise Cormier) ; b. à Bécancour, le 7 mars 1760 ; s. à St-Grégoire le 30 juin 1839. De ce mariage naquirent douze enfants.
Grégoire Richard, fils de François et d'Anne Comeau, né en Acadie en 1722, inhumé à Québec, le 24 décembre 1757, mort de la petite vérole, à l'âge de 35 ans, marié à Hélène Hébert. Celle-ci s'est réfugiée aux Trois- Rivières, en 1758, avec ses trois enfants, et le 9 juillet 1764, elle épousa,en secondes noces, François Doucet,veuf de Jeanne Lafond, inhumée aux Trois-Rivières, le 26 novembre 1763.
François Richard, fils de Jean Richard,marchand, et de Anne Christin, originaire de la ville d'Auray, en Bretagne. François Richard arriva en Acadie vers 1710 ; marié en premières noces à Port-Royal,le 29 octobre 1710, à Anne Comeau (fille de Jean et de Françoise Hébert, et veuve de Louis d'Amour d'Echaufforer, marchand) inhumée à Port-Royal, le 7 août 1722 ; en secondes noces, François Richard épousa, le 26 octobre delà même année,
288 I.ES BOIvS-FRANCS
Marie Martin, (fille de René et de Marie Meuier), dont il ent trois enfants. Avec Anne Comeau il avait eu au moins six enfants.
tn septembre 1727, Lawrence Armstrong, lieutenant-gouverneur d' Annapolis, notifia les habitants d'avoir à prêter le serment. Sur leur refus de le faire, à moins qu'une clause n'3^ fût introduite pour les exempter de porter les armes, le gouverneur fit jeter dans les fers Charles Landry, Guillaume Bourgeois et Francis Richard, à qui avait été confié le soin de négocier avec le gouverneur pour leurs frères i\cadiens. Landry étant bien malade, sa femme demanda avec instances sa mise en liberté provisoire, promettant sur l'honneur de le ramener aussitôt qu'il serait rétabli. La supplic^ue fut repoussée, (i)
Etait-ce avec des actes de barbarie semblables que les Anglais pouvaient réussir à s'attacher les Acadiens ? L'x\cadien doit sans doute le pardon chrétien à ses bourreaux, mais peut-il oublier leurs actes de persécution ? N'est-ce pas à bon droit que l'Acadien tient l'Anglais res ponsable de tousses malheurs, de toutes ses souffrances et du fait qu'il a dû prendre le chemin de l'exil,laissaut sa patrie aux mains de spoliateurs cupides, hypocrites et inhumains? Quel est, en effet, l'homme civilisé, au cœur bien né, qui peut lire sans indignation l'histoire de la conduite infâme tenue par les gouvernants anglais, en Acadie, pendant la première partie du i8ème siècle ?
(1) Voir : Acadie par E. Rir-hard. Traduction par Henri D'Arles, vol. 1 page 250.
PIERRE BRUNEAU De St-Louis de Blandford.