CHAPITRE II gg
et de péniches lourdement chargées, dont le vent tourmente la voile et fait grincer le mât. Quelques clochers d'église se haussent pardessus les toits des maisons comme pour voir ce qui se passe. Le Dôme les domine du haut de ses lourds piliers, qui supportent une voûte arrondie en forme de calotte, dont la structure est des plus médiocres. Des ruelles étroites conduisent jusqu'au pied de l'édifice. Il faut quelque temps pour trouver la porte parmi les échoppes de revendeurs accroupies alentour. L'intérieur présente de belles ogives, des autels sculptés avec art, des peintures et des tombes antiques, •dont les vieux caractères et les mornes statues ont quelque chose d'étrange. C'est là que Gœthe enfant aimait à rêver, et c'est en ces lieux que se forma dans son cœur le sentiment poétique du passé. Lui-même a conté ses extases et ses frémissements dans le caveau où fut enseveli ce Gonthier de Schwarzbourg, de tragique mémoire, qui fut élu Empereur par les bourgeois de Francfort contre Charles IV, et périt d'une mort sinistre sans avoir régné.
L'hôtel de ville excite aussi l'intérêt : c'est
un édifice gothique souvent remanié, restauré et reconstruit. On dit qu'il servait primitivement de bazar à des marchands lombards venus d'Italie pour les grandes foires de Francfort. De là le nom de Rœmer, qu'il porte encore.
Sa façade a du caractère. Un vestibule du xv e siècle, puis un escalier avec une rampe de fer du xvn e , conduisent au Kaisersaal, ou chambre impériale. C'est ici (ôtez votre chapeau) qu'on proclamait les empereurs d'Allemagne. Il est bon d'être prévenu; car cette salle, aussi banale que n'importe quel salon municipal, porte le plus piteusement du monde ses magnifiques souvenirs. Les murs, fraîchement et bourgeoisement décorés, présentent une galerie d'empereurs enluminés dont quelques-uns seraient partout ailleurs d'amusantes caricatures. En pareil lieu, cette peinture d'enseigne offense et déconcerte. Vous figurez -vous l'effet d'un Charlemagne qui louche et d'un Charles-Quint menacé d'apoplexie? La même salle servait de lieu de réunion aux magistrats rendant la justice. Du temps de Goethe on y lisait cette maxime pleine de sens : « Le dire de l'un n'est pas celui de l'autre ; il est juste
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