CHAPITRE III
c'était le soleil levant qui venait dans toute sa gloire visiter ma chambrette. Par delà le Rhin, derrière un rideau de peupliers, son disque s'élevait et se balançait lentement dans l'air. Peu à peu sa clarté s'accrut, ses feux s'avivèrent, les rayons de son foyer fondirent les brumes amoncelées sur le fleuve : on eût dit un voile qui s'écartait. Le fleuve apparut, tout ruisselant de la lumière du jour, déployant aux regards son immense cours et ses rives admirablement dessinées. « Rhin , notre père ! »
s'écriait jadis Beethoven devant un semblable spectacle.
Cependant la ville ne tarda pas à s'éveiller, lentement et à regret, comme toute cité populeuse et affairée, pour qui la journée précédente a été rude et le sommeil trop court en proportion des travaux. Deux pyroscaphes amarrés à la rive se mirent à chauffer leur chaudière avec un bruit infernal. Puis les portes s'ouvrirent, et les campagnards arrivèrent poussant leur âne ou leur bidet chargé de provisions. Survint un groupe de musiciens ambulants. Ils étaient huit à dix robustes gaillards qui soufflaient avec rage dans des trombones enroués. J'eus l'im-
prudence de leur jeter quelques kreutzers, et je crus que leur reconnaissance me rendrait sourd.
Je m'habillai au son de cette aubade. Je descendais l'escalier, quand je heurtai un garçon : c'était un certain Fritz, plus éveillé que la plupart de ses confrères. M. Fritz entreprit de me persuader que je ne pouvais sortir à Mayence sinon muni d'un déjeuner. Peut-être eût- il perdu son temps, s'il ne se fût avisé, en manière de péroraison, d'aller quérir dans l'office une tranche de jambon, jambon de Mayence, s'il en fut, et des plus fins. Je me rendis à l'argument, et n'en eus pas regret.
Les villes allemandes ont cela de bon qu'en fait de produits friands elles tiennent exactement les promesses de leur titre. La bière de Bavière n'est pas un vain mot ; le vin du Rhin est un nectar; et le plus chétif cabaret de Mayence sert à ses hôtes affamés des tranches du mets indigène qu'envierait la table d'un roi.
Ces détails, et l'importance qu'ils semblent occuper dans mon estime, feront sourire plus d'un lecteur. Ces lecteurs auront tort. C'est le