‹ Les Bords du Rhin, de Mayence à CologneChapitre 40 sur 114 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

charme de la vie de voyage que l'esprit et le corps y trouvent, chacun de leur côté, pâture. Jamais ces deux frères ennemis ne se montrent si bons camarades que dans cette existence errante et décousue. Après que l'esprit a joui d'un bel édifice ou d'un beau site, permis au corps de jouir d'un bon repas. C'est justice. Qui n'a pas senti un secret plaisir de passer de l'un à l'autre, n'est pas fait pour courir le monde. « chair ! » disait Descartes. « idée ! » disait Gassendi, chacun en haussant les épaules de pitié. Le voyageur rapproche les deux termes, quoique opposés, dans la même formule. Il prend volontiers pour modèle cet illustre président de Brosses, le prince des touristes, qui passe sans vergogne de la description d'une galerie de peinture au menu de son dîner. Et de grâce, que faisait « le divin Ulysse », notre patron à tous? Homère le montre-t-il moins sensible aux mets de la table royale d'Alcinoiis qu'à l'excellente musique de ce prince?

Et Victor Hugo donc? est-ce qu'il se fait faute de descendre à la cuisine et de nous conter le fort et le faible des auberges rhénanes? La table est souvent mise dans son livre, et sa verve

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se donne carrière en même temps que son estomac. Son appétit est toujours de bonne humeur, et je ne connais pas de convive mieux disposé '.

Retournons à Mayence.

Vue à vol d'oiseau , Mayence figure un arc de

' Deux citations entre cent :

« Cependant la faim m'était venue. Il n'y avait pour toute auberge qu'une taverne à bière, et pour tout dîner qu'un gigot fort dur, dont un étudiant, lequel fumait sa pipe à la porte, essaya de me détourner en me disant qu'un Anglais affamé, arrivé une heure avant moi, n'avait pu l'entamer et s'y était rebuté. Je n'ai pas répondu fièrement, comme le maréchal de Créqui devant la forteresse génoise de Gavi : « Ce que Barbe- « rousse n'a pu prendre, Barbegrise le prendra, » mais j'ai mangé le gigot. » ( Le minj lettre m)

« Le soir, après avoir fait une de ces magnifiques courses qui ouvrent jusque dans leurs derniers cœcums les cavernes profondes de l'estomac, on rentre à Saint-Goar, et l'on trouve au bout d'une longue table, ornée de distance en distance de fumeurs silencieux, un de ces excellents et honnêtes soupers allemands où les perdreaux sont plus gros que les poulets. Là on se répare à merveille, surtout si l'on sait se plier, comme le voyageur Ulysse, aux mœurs des nations, et si l'on a le bon esprit de ne pas prendre en scandale certaines rencontres bizarres qui ont lieu quelquefois dans le même plat, par exemple, d'un canard rôti avec une marmelade de pommes, ou d'une hure de sanglier avec un pot de confitures. »*

( Le Rhin, lettre xvn c .)

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