‹ Les Bords du Rhin, de Mayence à CologneChapitre 56 sur 114 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

assez dépaysé; la société en est trop uniforme. Le Parisien y retrouve Paris, l'Anglais Londres. Point de nouveauté piquante, rien d'imprévu, ni dans le costume, ni dans les mœurs, ni presque dans le langage.

Ajoutez qu'on est pressé par une foule envahissante. Il faut y disputer sa part d'espace et de lumière. C'est une lutte à outrance contre les fâcheux, les importuns, les badauds, les bavards, sans compter l'insupportable troupeau des dévorants. Ces derniers transforment en réfectoire tout le pont du bateau; leur voyage est une longue ripaille. L'ancre à peine levée, vite une table, une nappe sale, des verres, beaucoup de verres, et, dans une vaisselle équivoque, un entassement d'objets sans nom, mais non pas sans odeur. En vain change-t-on dix fois de place : de la poupe à la proue, ce n'est plus qu'une vaste cuisine. Le chef des marmitons est visiblement le personnage important de l'équipage. Il existe un pays dans les contes de fées où Ton navigue dans des nacelles de biscuit sur des fleuves de sauce : qui croirait que le vieux Rhin m'en a fait souvenir? J'étais venu pour entendre la chanson de Lorely, la fée des eaux, et j'entends celle d'un tourne-broche !

A peine Mayence a-t-il caché dans le lointain ses dômes, d'un rose étincelant, comme ceux d'une ville orientale, que le fleuve entre dans la fertile contrée du Rheingau. On appelle ainsi une région, moitié plaines et moitié montagnes, abritée des vents du nord et de l'est derrière les masses épaisses du Taunus et du Niederwald, tandis, qu'elle présente au midi ses coteaux que le Rhin contourne. C'est le verger de l'Allemagne. Nous verrons des lieux plus poétiques; nous n'en verrons pas de plus prospères, de plus florissants. Les villages se succèdent à de courts intervalles; leur site, leur structure, l'éclat de leurs façades blanchies à la chaux, tout en eux est réjouissant. La plupart s'avancent jusqu'au bord de l'eau, dont un mince sentier les sépare. En hiver, l'inondation chasse l'habitant de sa demeure. Mais ici, comme sur notre Loire, l'inondation est un mal périodique qui n'étonne personne. On s'arrange pour vivre en paix avec cet hôte incommode; et, plutôt que de s'éloigner du fleuve paternel, on se résigne à lui céder une fois par an sa chambre et son lit. Dans les soixante premières années de ce siècle, on ne compte pas moins de trente-trois débordements, quel-

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