CHAPITRE IV
La pointe d'un écueil à fleur d'eau arrache au fleuve des murmures de colère et des cascades d'écume. Ailleurs il s'épand à flots calmes et s'endort dans un vaste bassin , clos et arrondi comme un lac. Nulle issue apparente :
comment est-il entré? comment va-t-il sortir? Les montagnes semblent soudées par la base; on dirait qu'elles ont refermé leurs gigantesques écluses. Illusion pleine de charme et de mélancolie. Mettez de la neige sur ces hauteurs, vous croirez être retourné avec le fleuve vers la Suisse, son berceau,, et voguer sur les grands lacs des régions alpestres.
Tel est le Rhin dans sa sauvage et morne beauté. Plus de villages, plus d'habitations humaines, plus de cultures. Le silence et la solitude prêtent à ce tableau leur accablante grandeur. L'effet s'en fait sentir à la pensée. Le spectateur, remontant en arrière et supprimant les siècles, évoque facilement l'image du monde primitif, et devine à travers les Ages les destinées successives du fleuve.
C'est d'abord l'époque antéhumaine. L'industrie de l'homme ou les convulsions de la nature n'ont pas encore brisé les blocs qui ferment la route des eaux; le fleuve s'y heurte comme un torrent et s'y brise en cataracles
mugissantes. Des forêts, vierges comme le sol qui les nourrit, projettent dans l'eau leurs puissantes racines. La terre vomit la lave par tous les cratères du Taunus. Les sommets des montagnes flambloient comme des fournaises, et le bitume et le soufre, roulant sur les pentes, viennent s'éteindre en fumant dans le fleuve. Des animaux de forme étrange et de proportions démesurées se montrent par troupeaux et s'abreuvent sur ses rives.
L'homme paraît. D'où vient-il ? Quelle route a-t-il suivie pour venir d'Orient aux rives du Rhin? On l'ignore. Quoi qu'il en soit, sa stature est haute, ses cheveux roux, son teint coloré, ses yeux bleus. Cette nature qui l'environne le frappe de vénération. Il l'adore, il la fait Dieu. Il choisit un arbre pour objet de son culte; c'est le plus robuste de la forêt, le chêne, être sacré et mystérieux, qu'adorent les peuples répandus des bords du Rhin aux bords de l'Océan armoricain. Le druide rassemble sous son ombre la tribu dont il est le chef. La prêtresse coupe le gui mystique.
Au tronc de l'arbre les guerriers suspendent leur armure, les jeunes filles leur collier. Le chant des bardes remplit la profondeur des bois; puis des rites barbares s'accomplissent.