CHAPITRE IV
Sur des rocs façonnés en coupes gigantesques, sur des autels taillés et dressés comme les bornes d'un champ de géants, les victimes humaines montent en chantant elles-mêmes leur trépas. Le sang coule et rougit la face de l'eau.
Mais voici que s'avance d'une autre extrémité du monde une armée de soldats. Sur leurs enseignes une aigle étend ses ailes, et dans leur camp on voit, sur des autels, l'image d'une louve allaitant deux jumeaux. Leur chef est grand et chauve ; il se nomme César ; leur patrie s'appelle Rome. Les Germains sont vaincus, et le Rhin avec eux; le pied des légions* lui écrase la tête; un pont enchaîne son cours. Mais presque aussitôt Rome lui ouvre son Panthéon, et l'image chevelue, barbue, du vieux Rhin est placée entre celles du Tibre et de l'Éridan.
Cependant l'heure du Christ approche, le règne de l'Évangile va venir. Des signes mystérieux l'annoncent à ces contrées barbares, et la nature en fait naître le pressentiment. On dit qu'alors des voix coururent sur le fleuve en prononçant des mots inconnus; qu'un druide, le bras levé sur la victime, jeta le couteau en s'écriant : « Jésus! ayez pitié de moi! » C'était
le jour où le sang d'un Dieu coulait en Palestine. Il allait bientôt sanctifier cette terre trempée d'un sang moins pur. Rome, vaincue par les barbares, mais devenue chrétienne; Rome, qui n'a plus de légions pour conquérir, mais qui a des apôtres pour convertir; Rome envoie ses prêtres aux quatre coins du monde. Les dieux farouches de la Germanie reculent dans les forêts des Saxons et des Rorusses. Deux grands hommes, Charlemagne et saint Roniface, y pénètrent pour se mesurer avec eux : lutte pénible et lentement terminée. Il y a des régions où la nature enracine plus profondément *la superstition dans le cœur des peuples. Les bords du Rhin sont de ce nombre, soit que la forme étrange des lieux nourrisse ce penchant, soit que de longs siècles d'ignorance rendent plus difficile et plus précaire la conquête de la vérité. Tout chrétien qu'il est, et quoique cent églises reflètent leurs clochers dans ses eaux, le Rhin engendre encore mille fables païennes, mille fantômes dont il est le royaume et le berceau. Sylphes, follets, elfes, gnomes, nixes, ondines naissent par milliers sur ses bords, hantent ses rochers, glissent sur ses eaux, habitent ses cavernes, disputent l'empire au prêtre qui les combat. Le diable se met de la partie; le diable,