CHAPITRE IV
qui assiège obstinément l'imagination des peuples du moyen âge, défraye à lui seul une bonne moitié de l'histoire légendaire du Rhin. Ici, pas d'ermitage dont il ne vienne taquiner l'ermite , pas de monastère auquel il ne joue de méchants tours, pas de cathédrale qu'il ne condamne à demeurer éternellement inachevée. Nous verrons en leur lieu des traits de sa malice.
En même temps que la vie religieuse, la vie féodale s'emparait de ces contrées et les marquait à son empreinte. C'est pour obéir aux mœurs farouches de ce temps que s'élevèrent ces innombrables burgs, ou forteresses, qui, de Bingen à Cologne, forment sur le Rhin une ceinture de tours et de créneaux. Chaque cime, chaque rocher, chaque gorge de montagne eut son maître. Retranchés derrière des murs de six pieds d'épaisseur, séparés du commerce des hommes par des herses, des ponts-levis, des précipices, ces soudards ne quittaient leur nid de faucon que pour fondre sur une proie ou s'attaquer les uns les autres. Ce fut une ère de violence inouïe. Nulle part le moyen âge ne suscita plus de discordes, de meurtres et de rapines. Nulle part aussi l'image de ces temps ne s'est conservée plus vivante et plus farouche. Ces donjons, ces plates-formes, ces murs bala-
frés el mitraillés, qui ont si vaillamment porté le poids du temps sur le roc qui leur sert d'assise, tout cela, c'est le passé, c'est la féodalité, c'est l'histoire. On dirait un théâtre resté debout avec le décor presque intact du drame qui s'y jouait naguère. Mais où sont les acteurs? où est le mouvement, le bruit, l'accent de la parole humaine? Tout vit dans le passé, tout est mort dans le présent. Chaque burg, demi -ruiné, demande qu'on lui applique ce joli poème de Goethe :
Là-haut sur cette montagne s'élève un vieux château, où, derrière portes et poternes, veillaient jadis chevaliers et palefroi.
Poternes et portes sont bridées, et partout règne le silence; aux vieilles murailles ruinées je grimpe comme je veux.
Là près, était une cave pleine d'excellent vin; aujourd'hui la joyeuse sommelière avec des cruches n'y descend plus.
On ne la voit plus dans la sali • distribuer aux convives les coupes à la ronde. On ne la voit plus remplir, pour la cène, le flacon du capucin.
Elle ne verse plus dans le corridor un coup de vin à l'écuyer altéré, et, pour la faveur de passage, ne reçoit plus au passage un merci.
Car toutes les poutres et les toitures sont dès long-