CHAPITRE IV
Un peu au-dessous de Bingen, sur un rocher à fleur d'eau, se dresse une tour encore farouche dans ses ruines : c'est la tour des Souris (Mceusethurm). Voici ce qu'en dit la chronique. L'évêque Hatto, maître et seigneur de Mayence, était un homme aussi cupide qu'endurci. Possesseur de presque tout le blé de la contrée, il en abusa cruellement dans une disette pour affamer le peuple et remplir ses coffres. Ce bon peuple se lassa : trois à quatre cents paysans armés de faux, réunis à ceux de la ville, cernèrent le palais épiscopal. Hatto lâcha ses archers, qui dissipèrent à coups de pique « cette canaille ». Un bon nombre, serré de près, se réfugia dans une grange et s'y barricada. Les soldats firent le guet tout le jour, et, la nuit étant venue, abrégèrent leur faction en mettant le feu au bâtiment. Ce fut une horrible destruction : pas un seul n'échappa. L'évêque prit en riant la chose : « Ne me doit- on pas des actions de grâces? s'écria-t-il : j'ai délivré la contrée des souris qui dévoraient tout son blé. » Le dieu bizarre qui, dans le monde des légendes, préside au bien et au mal, fut plus irrité de cette parole que de l'acte barbare qu'elle commentait. Il frappa l'évêque d'un fléau : une nuée de souris, vraie plaie d'Egypte, s'abattit sur son palais.
Elles sortaient du sol, des charpentes, des murailles. Chaque trou, chaque fente, chaque jointure les vomissaient par légions. Hatto s'enfuit et courut s'enfermer dans cette tour bâtie à fleur d'eau sur le Rhin ; mais le fléau vengeur l'y poursuivit, et, malgré les murailles, les portes de fer et les grilles, on trouva son cadavre affreusement dévoré.
En descendant le fleuve jusqu'au village de Lorch, on aperçoit une roche escarpée qui figure grossièrement les degrés d'une échelle. Un château écroulé couronne la cime. On nomme ce lieu Y Echelle du diable, à cause d'une histoire où le diable est mêlé.
__Une nuit, comme il faisait un grand orage, tout dormait dans le château du sire de Lorch, si bien que le guetteur niché dans sa tourelle fit comme tout le monde, et s'endormit au bruit du vent. Le son du cor le réveilla ; c'était celui d'un passant, arrêté devant les fossés.
« Holà! qui êtes-vous?
— Un pauvre nain bien fatigué.
— D'où venez -vous?
— De Mayence.
— Que faites-vous?
— Je sers monseigneur l'électeur.
— Que voulez -vous?