‹ Les Bords du Rhin, de Mayence à CologneChapitre 66 sur 114 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

— Un gîte pour la nuit.

— II est trop tard.

— Comment serait-il trop tard ? le jour entre à peine dans sa deuxième heure. »

En effet, comme si elle eût été d'accord avec l'étranger, l'horloge du château sonna dans le même instant deux heures. Cette repartie légèrement sophistique embarrassa le guetteur : il réveilla son sergent, qui réveilla son capitaine, qui réveilla son seigneur. Ce dernier achevait de cuver le vin dont il avait bu si largement la veille, qu'il s'était endormi entre deux flambeaux à demi consumés ; sa tête avait roulé sur son ventre, et son ventre sous la table.

« Qu'on le pende ! » s'écria-t-il au premier mot des archers. Mieux informé, il s'adoucit: «Au diable le mendiant ! qu'on le chasse à coups de pique.

— Grand merci ! répondit une voix perçante à travers la muraille. Seigneur de Lorch, grand merci ! » Au même instant, un bruit de vitres brisées, un cri déchirant, rompirent le silence de la nuit; une lueur passa, rapide comme l'éclair, et ce fut tout.

Le lendemain, l'ivrogne étant tout à fait réveillé, un majordome vint lui dire en tremblant qu'un grand désordre régnait dans la chambre

de sa fille, et qu'on n'avait pu retrouver la jeune comtesse. Aussitôt tout le monde est en mouvement ; mais le premier qui mit le pied hors du château revint en courant annoncer que la jeune fille était de l'autre côté du Rhin, retenue sur la pointe d'un rocher par des chaînes de fer. Le nain, ou plutôt le diable (car qui peut refuser de voir ici le doigt du diable), avait ainsi châtié le maître inhospitalier du château.

Le rocher était à pic, et, de plus, enchanté. Nul moyen d'y grimper. Les câbles rompaient comme du chaume. Les crampons retournaient leur pointe de fer. L'imprudent qui osait saisir, pour s'aider, les touffes de genêts plantés alentour, retombait en hurlant de douleur : l'arbuste maudit avait brûlé la chair de ses doigts jusqu'à l'os. Un ermite, s'étant avancé pour chasser le démon, fut renversé la face contre terre par un vent violent. Bref, tout échoua.

La captive serait morte de faim et de misère, si l'amour n'eût veillé sur elle. Un page de la suite de son père ne quittait pas le pied de la roche. De ses flèches il perçait les oiseaux carnassiers qui volaient autour d'elle, flairant déjà leur proie. Les mêmes flèches servirent à lui faire passer quelques faibles aliments. Le septième jour, à genoux sur une pierre toute lavée

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