‹ Les Bords du Rhin, de Mayence à CologneChapitre 81 sur 114 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

tableaux, montagnes, forêts, coteaux, villes, clochers, manoirs; et, parmi ces objets, le plus ancien et le plus nouveau, le plus semblable et le plus divers, le fleuve, tantôt sombre, tantôt étincelant, tantôt rougi par le couchant, tantôt blanchi par un rayon de lune, toujours large, rapide et cent fois replié sur lui-même.

La légende de Rolandseck présente un Roland sentimental et mystique, très différent de celui que nos vieux poèmes nous font connaître. En prenant le personnage, l'Allemagne Ta accommodé à son humeur.

S'étant trouvé dans une bataille aux bords du Rhin, Roland tomba grièvement blessé, et le bruit de sa mort se répandit. Sa fiancée, Hildegonde (les preux de ce temps avaient une fiancée dans tous les pays), prit le voile dans un monastère. Guéri de sa blessure, le chevalier apprend cette nouvelle, et, par douleur ou par émulation, il se fait ermite. Une robe de bure jetée sur sa cuirasse, les reins ceints d'une corde, il monte au Rolandseck. Est-ce pour être plus voisin du ciel? Non; c'est pour voir les murs du couvent qui renferme Hildegonde. Sa vie s'écoule dans la contemplation et la prière. Un jour les murailles du couvent se tendent de noir, le glas résonne; au bord d'une fosse nou-

vellement creusée une troupe de femmes déposent un cercueil ; la morte y est couchée la face découverte, selon l'usage. Roland reconnaît sa bien-aimée. Il tombe à genoux, il suit d'un œil morne la triste cérémonie, voit le rameau verser l'eau sainte, entend les cordes crier sous le poids de la bière, la tombe gémir, chaque pelletée de terre lentement et sourdement retentir : à la dernière, lui-même tombait expirant sur le sol.

Ce fabliau, tudesque et lugubre, me suggère une observation que j'ai plus d'une fois faite dans cette partie du voyage : à mesure qu'on approche de Cologne, les légendes prennent une couleur religieuse très marquée, et les traditions miraculeuses du christianisme se multiplient. Sans aucun doute il faut l'attribuer au voisinage de Cologne, de cette grande capitale de l'Allemagne du Nord, foyer d'une vie religieuse si intense, et qui comptait au moyen âge tant de reliques et d'églises. Je couvrirais plusieurs pages de celles que j'ai recueillies, tant sur la route que dans les livres. J'ai compté assez de sortilèges et de diableries pour ne pas craindre d'en donner une : je la choisis parmi les plus simples et les plus touchantes.

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