‹ Les Bords du Rhin, de Mayence à CologneChapitre 82 sur 114 · LE VIEUX MUSICIEN · texte numérisé non relu

LE VIEUX MUSICIEN

Un vieux musicien, pauvre el seul sur la terre, Cheminait à pas lents sur la rive du Rhin.

Ses habits en lambeaux annonçaient sa misère; Chaque pli de sa face, hélas! criait : J'ai faim.

Il marchait près du bord, "l'œil baissé, le cœur triste, Son violon muet pendait dessous son bras, Vieil ami de trente ans que le fidèle artiste N'eût pas voulu céder contre mille ducats.

N'avait-il pas cent fois sur sa corde sonore Aimé, pleuré, chanté, raconté tout son cœur?

Et de ses flancs poudreux tirait- il pas encore Des chants d'une admirable et mortelle douceur?

A quoi bon? son air morne et sa voix chevrotante Faisaient fuir le passant au lieu de l'arrêter : Nous sommes ainsi faits, le deuil nous épouvante; Il nous faut des douleurs sachant rire et chanter.

« Bonhomme, une autre fois j'écoulerai ta plainte : Ton air est lamentable, et ta voix chante faux. » Et le pauvre vieillard abrégeant sa complainte, Sans étouffer sa faim, étouffait ses sang-lots.

Il suivait donc un jour un chemin sur la rive, Tournant un chapelet entre ses doigts calleux. A l'heure où l'angélus va tinter, il arrive Dans un hameau baigné par le Rhin aux flo's bleus.

Sur le bord s'élevait un antique ermitage, Avec une Madone aux superbes habits :

L'argent, la pourpre el l*or paraient la sainte image, Et des perles sans prix se mêlaient aux rubis.

Le vieux musicien, à genoux sur la pierre, Ci mire les pavés froids colle son front brûlant, Fuis, à celte Madone adressant sa prière, Avec son violon s'accompagne en tremblant.

Jamais concert plue pur, plus touchante harmonie Né firent résonner les voûtes du saint lieu; Plus d'un musicien, fameux par son génie, N'est pas monté si près de l'oreille de Dieu.

Tout à coup la Madone, à la lueur des cierges, Se baisse et devant lui jette son soulier d'or. Il ramasse le don de la Reine des vierges, Et contre un peu de pain va changer son trésor.

Mais on a reconnu la pieuse relique.

II jure, vain serment; il lutte, vain effort. On le livre aux archers, et la haine publique Le suit jusqu'au gibet pour jouir de sa mort.

Le cortège passait près du vieil ermitage; Avant que de mourir il veut prier encor :

< In l'observe, et voici que la divine image Lui jette en souriant son second soulier d'or.

Alors chacun s'empresse et veut briser sa chaîne, On s'embrasse en disant : « Voilà le doigt de Dieu. » Et des chants d'allégresse, au lieu des cris de haine, Retentissent longtemps sur le Rhin au flot bleu '.

i Karl Simrock, Rheinsagen. — J'indique ce livre comme l'un des plus intéressants recueils de légendes et de ballades

Page 1