‹ Les Bords du Rhin, de Mayence à CologneChapitre 9 sur 114 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

poterne pratiquée dans une grosse tour carrée, en grès rouge, espèce de sentinelle farouche qui n'effraye plus personne. Aux flancs de la tour ressortent, taillées dans la pierre en proportions gigantesques, les armoiries des comtes palatins, accostées de deux hommes d'armes dont le temps a fait deux vénérables invalides. Une horloge en bois caduc fait lentement virer ses aiguilles, tandis qu'un timbre fêlé sonne mélancoliquement les heures. On entre de là dans la cour intérieure, qui est le sanctuaire. Rien de plus étrange, de plus saisissant à voir. C'est un mélange inexprimable de choses rares, de fragments -précieux, de magnifiques débris. Si l'artiste ne peut goûter le suprême plaisir que donne un bel ensemble, il éprouve une jouissance infinie à recomposer le plan demidétruit, à faire la part de chaque âge, à rendre à chaque ruine sa beauté propre. Ici trois arceaux brisés sont tout ce qui reste d'un cloître gothique; les colonnes qui les soutiennent sont un larcin fait au palais de Charlemagne. Elles étaient venues de Ravenne pour orner la résidence carlovingienne d'Ingelheim. Au xv e siècle un palatin en décora sa demeure.

En face, un escalier de pierre tord inutilement sa spirale brusquement interrompue : la tourelle qui l'enveloppait a péri , et sur ses degrés à demi usés mille plantes parasites ont jeté leurs racines. Plus loin, le regard se heurte contre une tour féodale qui dresse à l'improviste ses murs troués par la mitraille. Sur le sol gisent pêle-mêle des chapiteaux sculptés, une urne baptismale ébréchée, une table de pierre faite pour d'homériques festins, des colonnes renversées, mille débris qu'enlace une végétation touffue de lierres, de sureaux, d'acacias aux troncs tordus, au feuillage échevelé, sous l'ombre desquels une vieille- cigogne, habitante taciturne des ruines, erre de pierre en pierre, ou demeure pendant de longues heures en faction sur une seule patte.

Mais dans ce pêle-mêle ressortent avec éclat les façades rectangulaires des deux palais d'Othon-Henri et de Frédéric V. Le premier et le plus somptueux est aussi le plus outragé.

Ses murs calcinés ne supportent plus de toil; les baies de ses fenêtres sont ouvertes à tous les vents; des brèches interrompent violemment les lignes; ses statues ont cruellement

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