‹ Les Bords du Rhin, de Mayence à CologneChapitre 96 sur 114 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

métier était productif, ils n'y renoncèrent plus. Ce fut une plaie : la moitié de la ville tendit la main à l'autre. Un contemporain montre avec dégoût ces dix mille mendiants, sortis de leur bouge à l'heure des offices pour assiéger les degrés des églises et les portes des monastères. Ils formaient une véritable corporation, ayant à leur tête un roi, des magistrats, des lois. Le titre était héréditaire, et des places respectives assignées aux titulaires. Ils dépecèrent, ils épuisèrent en peu de temps cette admirable cité, dont le bel ordre réjouissait Pétrarque.

De nos jours, sous le gouvernement réparateur de la France, et, depuis 1815, sous celui de la Prusse, Cologne a vu s'ouvrir une ère de rénovation. La vapeur et l'industrie y ramènent cette source d'or qu'elle avait vu tarir au xvi e siècle. Elle est devenue le point d'intersection des voies ferrées qui, d'Allemagne, de Belgique et de Hollande, courent et se croisent dans tous les sens vers la mer du Nord, la Baltique, la Méditerranée, les Alpes. Sa population, descendue vers la fin du dernier siècle au chiffre de quarante mille âmes, est remontée à près de cent mille.

Dirai-je que c'est une belle ville? Non. Elle a du moyen âge tous les inconvénients, sans

en avoir la pittoresque beauté. Elle est boueuse, inégale, obscure, mal tracée, mal pavée. Celui qui se contente d'en raser la rive emporte une idée avantageuse, qui s'évanouit dès qu'on pénètre dans l'intérieur.

Mais elle a sa cathédrale, joyau sans prix, immortelle relique de l'art. L'édifice est resté longtemps découronné, il attendit longtemps ses flèches et ses tours. Sur la plate-forme abandonnée se dressait la silhouette noire d'une grue qui, de temps immémorial, attendait à cette place des matériaux qui ne venaient pas. Il y a cinquante ans, le dôme de Cologne était en ruines. La révolution en avait fait un grenier à fourrages. L'empire ne s'en souciait guère. Le croira-t-on? on parlait de l'abattre pour épargner les frais d'une restauration.

Une nuit, un coup de vent fit choir le corps de la grue, toute pourrie par le temps. Le lendemain, grande rumeur dans la ville. Les bourgeois de Cologne étaient habitués à voir cette machine immobile barrer d'un trait noir leur horizon. Absente, elle leur manquait. Le conseil se rassemble, et vote des fonds pour l'achat d'une grue neuve. Ce frivole accident eut des conséquences imprévues : il réveilla les espérances des admirateurs du dôme. Une société

Page 1