Gœthe, Mémoires, livre Y, traduction de Richelot
sur le bord du Mein ; la chapelle de cet édifice faisait partie, à ce qu'on croit , du Pfalz^ ou palais impérial , que Louis le Débonnaire fit bâtir un peu plus bas en 822. Outre cette chapelle, il reste quelques souterrains et des voûtes dont les murs ont 6 pieds d'épaisseur. Près de là se trouve l'église Saint- Léonardy bâtie au commencement du xiv* siècle. Elle contient un reste de vitraux assez curieux représentant l'histoire de saint Léonard. Sur la tourelle placée au nord on voit encore l'aigle donnée par l'empereur Louis de Bavière aux chanoines de cette église, qui l'avaient soutenu dans sa querelle avec le saint-siége.
La cathédrale , située près du quai (en Remontant vers le pont), est placée sous l'invocation de saint Barthélémy, dont elle reçut le crâne en 1238. Elle portait précédemment le nom de chapelle royale et d'église du Saint-Sauveur. Le chœur est du xiv*" siècle, et on y ajouta ensuite les deux ailes latérales. Il n'y a plus de vitraux ; on les a supprimés sous prétexte qu'ils interceptaient le jour; les murs sont badigeonnés. On conçoit combien tous ces embellissements nuisent à la beauté de l'édifice ; mais le chœur est d'un effet grandiose : on y voit des fresques du xv« siècle représentant la vie de saint Barthélémy ; une Sainte Famille attribuée à Rubens, Cette église possède encore un Christ mort sur les genoux de sa Mère , tableau d'une remarquable expression , que l'on croit d'Albert Durer ; puis plusieurs tombeaux parmi lesquels on distingue celui de Gunther de Schwartzbourg , élu empereur d'Allemagne à Francfort. Son compétiteur Charles IV le fit inhumer en grande pompe et assista môme à ses funérailles.
Ah ! qu*il est doux de plaindre Le sort d'un ennemi, — quand il n'est plus à craindre!
Le monument de Gunther de Schwartzbourg, érigé en 1352, représente l'empereur armé avec des lions à ses pieds.
DE HAYENGE A FRANCFORT. M9
On montre encore une horloge , vaste machine compliquée comme celle de Strasbourg, et qui date de Tan i^lO.
La Tour (Pfarrthurm) ^ commencée en 1415, atteignit sa hauteur actuelle au commencement du xvi* siècle. Cette tour, déjà haute de 87 mètres, devait se terminer par une flèche de 20 mètres ; elle est restée inachevée. On monte à la plate-forme par un escalier de plus de trois cents marches. De là la vue s*étend sur la ville, sur la vallée du Mein, et sur le Taunus , dont les sommets bleuâtres bordent l'horizon.
A l'extérieur, la cathédrale est malheureusement entourée de bâtiments qui en diminuent l'effet.
Le pont sur le Mein est décoré d'une statue de Charlemagne en grès rouge. Ce qu'il y a de plus saillant dans cette statue, ce sont les mollets. On ne se figure guère Charlemagne aussi trapu. A côté, on voit un coq doré qui regarde la rivière : on suppose qu'il était destiné à désigner aux mariniers l'arche du pont sous laquelle ils devaient passer. Le faubourg qui se trouve au bout du pont porte le nom de Sachsenhausen.
Sur la rive droite du Mein s'étend un quai appelé Belle-- Vue (Schœne Aussicht) , au bout duquel se trouve la bibliothèque de la ville, construite en 1825; elle porte cette inscription : Studiis^ lihertati reddita civitas. Dans le péristyle, on voit la statue de Gœthe, exécutée à Milan, en 1 838, par Marchesi : c'est un don fait à la ville par trois citoyens de Francfort. Cette bibliothèque possède des manuscrits importants, deux précieuses bibles imprimées à Mayence de 1450 à 14G2, et d'autres raretés dignes de fixer l'attention des bibliophiles.
Une des curiosités de Francfort est la rue des Juifs {Iudengasse)y située à peu de distance du pont. Les juifs ont de tout temps été fort persécutés à Francfort; mais la haute fortune des Rothschild, nés dans cette sombre rue , leur influence incontestée sur les destinées des États modernes , les
ont bien vengés sans doute. Au xv* siècle, le clergé de Francfort les contraignit de se réunir et de se renfermer dans une seule rue, qu*on appela la Nmvelle'Égypte. Cette rue était, aux deux extrémités , terminée par deux grilles que Ton fermait tous les soirs. Une fois les grille? fermées, un juif qu'on eût rencontré dans une autre partie de la ville aurait été condamné à une forte amende; il leur était interdit, sous les mêmes peines, d'assister aux fêtes publiques, et ils étaient contraints de porter un signe extérieur pour se distinguer des chrétiens. Les grilles ont disparu, et la sombre rue a reçu un peu de jour, grâce à deux percées qui y laissent pénétrer la lumière : l'une de ces percées a été pratiquée par MM. de Rothschild. Leur mère , qui est morte presque centenaire en 1850, ne put jamais se résoudre à quitter sa demeure; ses fils, pour donner de l'air et de la lumière à sa maison , achetèrent et firent démolir les maisons situées en face. C'est dans cette rue qu'est né Bœrne, qui vint mourir à Paris en \ 837.
En suivant la rue qui sert de prolongement à la rue des Juifs, nous arrivons à la Zeil\ large et splendide rue, bordée de boutiques somptueuses : c'est la rue de Rivoli de Francfort. L'extrémité par laquelle nous arrivons porte les tracée de la dernière insurrection qui agita la ville en 1848 : une maison située au bout de la Zeil est criblée de balles et de biscaïens.
En parcourant dans toute sa longueur cette belle rue, nous passons devant la Haupttvohe^ corps de garde devant lequel se tiennent en permanence deux canons , et de là au Rossmarckty la plus vaste des places de la ville. Le Rossmarckt communique avec la place du Théâtre par un carré planté d'arbres , où se trouve la statue de Goethe , œuvre de Schwanthaler. Le Gœhe de Schwanthaler n'est pas, comme celui qui se trouve à la bibliothèque, en costume antique ; il est habillé à la moderne; il tient à la main une couronne
DE MAYENGE A FRANCFORT. 151
de lauriers. Des bas-reliefs représentent des sujets empruntés aux principales œuvres de Goethe : i* sur la face antérieure, la Science, entre la Muse lyrique et la Muse dramatique; 2« sur la face de droite, Hermann et Dorothée, Mignon; puis une tombe à moitié cachée par un cyprès , sur laquelle est écrit : Werther (admirez cette discrétion pudibonde à l'égard de l'œuvre la plus populaire de Gœthe); 3* sur la face de gauche, Oreste, Thoas (d'Fphigénie en Tauride); Faust prêtant l'oreille aux conseils de Méphîstophélès ; 4« le dernier bas-relief représente, d'une façon un peu confuse , Goëtz de Berlichingen , le Tasse, Ëgmont, la fiancée de Corinthe, Prométhée, le roi des Aunes.
La maison où est né le grand poète se trouve près du Rossmarckt, en descendant vers le Mein, dans la rue désignée sous le nom de Hirschgraben (fossé aux cerfs). Il est facile de la reconnaître à la table de marbre qui indique que Gœthe y est né le â8 août 1749. C'est une maison assez ordinaire, à deux étages, de sept fenêtres de face; le rezde-chaussée , garni de barreaux de fer, est occupé par un marchand de porcelaines et de coquillages. Au-dessus de la porte se trouvent les armoiries de Gœthe, un écusson portant trois lyres placées en diagonale; au-dessus, un buste d'homme tenant une épée; le tout surmonté d'un casque. C'est au second étage qu'est né Gœthe ; c'est au troisième, dans les mansardes donnant sur la cour, qu'il a écrit Werther et Goëtz de Berlichingen.
Le musée Stœdel, dans la. nouvelle rue du Mein { nette Mainzer strasse\ près du chemin de fer, est un legs fait à la ville par un bourgeois de Francfort, M. Stœdel, qui mourut en i816, lui laissant, outre sa riche collection, 2 500 000 fr. pour la fondation d'un musée. On y remarque des tableaux de l'école flamande, d'autres de l'anciennne école allemande, et surtout un grand nombre de tableaux dus aux peintres contemporains , et dont plusieurs ont une valeur incontestable.
Francfort est entouré de tous cfttés d'une promenade charmante; les jardins ont succédé aux fortifications, qui avaient attiré sur cette belle ville plus d'un désastre sans réussir k la protéger.
Le chàleau de Heidelberg.
De Franeffort k Heidelberg.
Le trajet de Francfort à Heidelberg esl de trois heures ; Darmstadt se trouve au tiers du chemin. Nous recommandons à nos lecteurs de s'emparer, dans les voitures, des places à gauche : le pays à droite reste constamment plat, tandis qu'à l'est, à partir d'Eberstadt, s'élèvent des montagnes boisées, sur le sommet desquelles se montrent de loin en loin de vieux châteaux. Mais , surtout jusqu'à Darmstadt, le paysage est d'une monotonie rare ; ce sont de grandes plaines, coupées çà et là de bois de sapins. Il
n'y a , du reste entre Francfort et Darmstadt , qu'une station, Langen.
Darmstadt j capitale du grand-duché de Hesse, est en partie une ville moderne, aux rues larges et propres; elle doit ces embellissements au grand duc Louis I*"", qui s'acquit d'autres titres à la reconnaissance de ses sujets en établissant en 1820, dans ses États, le système représentatif. On lui a élevé une statue colossale (par Schwanthaler), placée sur une colonne de 44 mètres, qui contient un escalier de cent soixante-douze marches. Le panorama dont on jouit du haut de cette colonne est fort beau , et c'est peut-être ce qu'il y a de mieux à voir à Darmstadt. Le château contient nécessairement sa collection de tableaux, d'antiquités, etc. U y a un assez grand nombre de tableaux de l'ancienne école allemande^ et beaucoup de l'école moderne; quelques œuvres de maîtres italiens et flamands. On remarque dans ce musée une collection précieuse de riches ciselures en ivoire, fort anciennes.
Darmstadt n'a point d'anciens monuments : l'église catholique, bâtie en 1827, a été construite avant la renaissance de l'architecture gothique. Au-dessus de la porte se lit l'inscription : Deo. Il ne faudrait pas trop s'étonner du laconisme de cette dédicace. Nous l'avons déjà trouvée à Cologne, et l'on n'accusera pas le catholicisme, à Cologne, d'emprunter ses allures à la philosophie.
Près d'Eberstadt, on voit sur la hauteur les ruines du château de Frankenstein, C'était là que vivait jadis un chevalier célèbre par son courage, qui délivra le pays d'un dragon monstrueux. C'est l'éternelle légende , qui se retrouve partout depuis Cadmus jusqu'à Déodat de Gozon. Seulement Georges de Frankenstein fut moins heureux que ses devanciers ; atteint par la dent venimeuse du serpent, il mourut aussitôt après sa victoire. Dans une des vallées voisines , au village de Nieder-Beerbach^ on voit, près de la porte de l'église,
ce combat représenté sur une pierre tumulaire. Une autre tradition plus joviale se rattache au château de Frankenstein : c'est le singulier contrat passé entre la ville de Darmstadt et les seigneurs de Frankenstein , et qui leur garantis* sait une redevance annuelle de douze mesures de blé, à condition qu'ils fourniraient , toutes les fois que cela serait nécessaire , un âne sur lequel toute femme qui aurait battu son mari devait parcourir les rues de la ville. Si le mari s'était trouvé, pour une cause ou pour une autre, dans l'impossibilité de se défendre , c'était un valet du château qui devait tenir la bride de l'âne. Mais si l'époux, pouvant se défendre, s'était laissé vaincre par sa femme, alors c'était lui qui devait diriger la monture. Cet étrange usage était connu sous le nom de Fief de Vâne. Des exécutions de ce genre eurent lieu jusqu'à la fin du xvi* siècle.
Tout ce pays , boisé et sauvage , peut fournir k quelques excursions agréables. Près de la station de Zwingenberg, s'élève le Melibocus^ un des sommets les plus élevés de VOdenwald, qui s'étend entre les vallées du Mein et du Neckar. Sur le sommet du Melibocus , on aperçoit une tour fort élevée qui le fait distinguer à une très-grande distance. De ce poiïit, l'on découvre une vaste étendue de pays , toute la vallée du Rhin de Spire à Mayence: Nous ne parlons pas des autres excursions que l'on peut faire dans les environs , au Felsberg, au château d'Auerbach,etc. Comme on ne peut guère se passer de guide , il est inutile de multiplier ici les indications.
Heppenheim possède une église fondée par Charlemagne. Près de là, au village de Lorch , se trouvent les ruines d'une abbaye fondée également par le grand empereur, et où il fit enfermer Tassilon, duc de Bavière.
La station suivante, Weinheim , est la première du duché de Bade : c'est une ville jadis importante, comme l'attestent ses vieilles murailles.
Nous dépassons les stations de Gross-Sachsen y A.^ Ladenbourg ^ celle de Friedrichsfeld , où le chemin de fer rejoint la ligne de Mannheim à Heidelberg ; en peu de temp;s, nous atteignons cette dernière ville.
Heldelbers.
Heidelberg est une des plus importantes universités protestantes de TAllemagne : fondée en 1386, cette académie devint bientôt une des plus célèbres d'Europe. « Elle a encore aujourd'hui tout son mérite , écrivait , en 1673, Charles Patin; mais la fortune des temps l'a un peu dépeuplée. Le pays a souSert trente années de guerres , et a eu besoin pour se rétablir d'un gouvernement aussi sage et aussi juste que celui du prince qui y fait aujourd'hui la félicité de ses sujets, w Vingt ans après le moment où Charles Patin écrivait ces lignes, un désastre plus effroyable que tous ceux de la guerre de Trente ans vint fondre sur la malheureuse ville . Heidelberg fut prise et incendiée par les troupes de LouisXIV, et le château ruiné à plusieurs reprises , avec un acharnement qu'on s'explique difficilement. Aussi la mémoire du grand roi est-elle ici très-peu respectée, et en contemplant toutes les ruines qu'a faites l'abominable sac du Palatinat, on a peine à se figurer que ces dévastations sauvages aient été ordonnées par le même homme qui aimait k s'entourer à Versailles de toutes les splendeurs de l'art : Attila u'eût pas fait pis. On n'imagine pas combien il est pénible , dans tout le Palatinat, en visitant quelque ruine, d'entendre de la bouche d'un guide, souvent d'une jeune fille ou d'un enfant, tomber ce refrain ordinaire ; « Détruit par Louis XFV. » Qu'on se figure quelle haine vivace cette désolation a dû enraciner dans le cœur de ces populations k l'égard de la France, et combien il faudra de générations pour en effacer le souvenir.
Je ne veux assurément rien excuser de ces fureurs : pourtant il est une réflexion qu'on ne peut s'empêcher de faire à Heidelberg, en visitant le château , la plus splendide ruine de toute l'Allemagne ; c'est que ce château est plus intéressant ruiné qu'il ne l'était sans doute quand il s'élevait intact et respecté :
Hélas ! d*un beau palais le débris est plus beau.
Il est à croire que ce palais attirerait moins d'artistes et de voyageurs , s'il n'était encore que le Fontainebleau de quelque petite cour allemande , et si le canon , la bombe et la mine n'avaient ajouté aux séductions de l'art la triste et sauvage beauté qui naît de la destruction.
La ville elle-même, plusieurs fois détruite et rebâtie, n'ofifre guère d'au.tre antiquité remarquable que la maison du chevalier de Sainû^George; cet étrange et ravissant édifice , orné de curieuses sculptures , échappa deux fois à l'incendie qui dévorait le reste de la ville; il date du xvi* siècle.
Heidelberg n'est guère qu'une longue rue jetée entre le • Neckar et les montagnes qui la dominent. On arrive au château en suivant une montée assez rude, surtout pour les voitures , laquelle se trouve derrière la ville, k l'endroit appelé Klingelthor, Il y a un autre chemin pour les piétons, qui part de la place Charles.
. En suivant la première route , on arrive d'abord dans les jardins , et l'on trouve le château à gauche.
En entrant dans la cour du palais, on a à sa gauche la partie la plus ancienne de l'édifice, construite aux xiv* et XV* siècles. Le premier bâtiment qui se présente aux regards a conservé le nom de l'électeur palatin Robert, qui l'a bâti. Ce prince est celui qui fut nommé empereur par les électeurs réunis au Kœnigsstuhl (voir page 82) après la déposition de Wenceslas. C'est dans cette partie du château qu'eut lieu
le repas sans pain. L'électeur Frédéric (xv* siècle), sorti victorieux des guerres que lui avaient suscitées ses ennemis et qui avaient désolé ses États, réunit un jour ses principaux prisonniers dans un festin magnifique ; rien n*y manquait, excepté le pain. Ses convives en demandent : «Vous demandez du pain , leur dit Télecteur ; et comment puis-je vous en donner? Vous avez brûlé les moissons de nos pauvres laboureurs. » Je ne sais si cette morale en action fit grand effet sur ceux auxquels elle était destinée : mais peut-être est-ce aussi en expiation des mêmes excès que nous , Français , avons tant de peine en Allemagne à trouver du pain, du vrai pain, et que tous les jours, à Heidelberg même, dans les meilleurs hôtels, se renouvelle pour nous le supplice du repas sans pain.
A droite de l'entrée se trouve un puits , sous un portique dont les colonnes ornaient, dit-on, jadis le palais de Charlemagne , à Ingelheim près de Mayence. Elles ont été établies à leur place actuelle par l'électeur Louis V, au commencement du xvi" siècle.
En avançant dans la cour, on trouve k sa droite le bâtiment somptueux élevé au xvi* siècle par Othon Henri ; l'élégance de sa construction , ses ornements dans le goût italien, et dont une tradition attribue les dessins à Michel-Ange , les statues, qui représentent des personnages de l'histoire sacrée ou profane, Samson, David, Hercule, Néron, etc., tout ce rare et magnifique ensemble attire immédiatement les regards.
L'aile du nord (située -en face de celui qui entre dans la cour), surchargée (i*ornements, a été bâtie vers la fin du XYi* siècle.
Une voûte, qui passe sous cette partie de l'édifice, conduit à une terrasse d'où la vue s'étend sur la délicieuse vallée du Neckar.
Des gardiens introduiront le voyageur dans quelques par-
ties réservées du château. On visitera la gigantesque tonne, le souvenir le plus vif que bien des gens rapportent d'Heidelberg : cette tonne, qui a 8 mètres de diamètre et 11 mètres de longueur, contenait, dit-on , de deux k trois cent mille bouteilles de vin ! On la remplissait par le haut. La dernière fois qu'elle fut vidée, ce fut par les soldats français, pendant les guerres de la révolution. Mais de ce non contents^ ils se permirent une polissonnerie que le lecteur devinera sans doute; qu'il nous suffise de dire qu'ils restituèrent au tonneau ce qu'ils lui avaient pris.
Dans ce même caveau, on montre une statue de bois représentant le bouffon Perkeo, le fou de l'électeur au commencement du xviu* siècle. C'était un ivrogne déterminé, qui buvait ses quinze bouteilles par jour, si l'on en croit la tradition. On réserve ici au visiteur une plaisanterie renouvelée chaque jour et bien des fois par jour : le gardien vous invitera à tirer une ficelle dont il vous présentera le bout ; tirez sans crainte. Ceci vous ménage une surprise que je me garderai bien de vous révéler, parce qu'elle perdrait le seul charme qu'elle puisse avoir, celui de l'inconnu.
On montre également dans le château une collection de portraits, d'antiquités, etc., formée avec beaucoup de soins et de peines par M. de Graimberg.
En sortant du château par la grande porte , on voit k gauche dans le fossé un immense bloc, fragment gigantesque de la tour voisine , et qui est tombé tout d'une pièce. Quant à cette ruine, nous n'en avons pas la responsabilité ; c'est le tonnerre qui l'a faite.
Au-dessus du château s'élève une «lontagne, le Kcenig^stuhl , dominée par une tour qu'un électeur a construite , pour faire plaisir « aux amis de la nature, » ainsi que nous l'apprend une inscription. Le fait est que, de là, la vue est magnifique.
Les environs d'Heidelberg sont célèbres par leur beauté
itinéraire; des bords du rhin.
sauvage; les deux rives du Neckar offrent des promenades charmantes. Heidelberg est vraiment une ville à part; on y trouve réunies les charmes divers, séparés ailleurs, que la science, l'art, la nature, l'histoire, offrent au voyageur intel-
La tour tombée.
ligent, et pas une de ces séductions vulgaires qui peuvent ailleurs y être jointes , auxquelles on se reproche d'avoir cédé, et qui attirent néanmoins tant de monde à Wiesbade, à Hombourg et à Bade. Quels que soient les charmes de la
DE FRANCFORT A BADE. i61
roulette, il est permis de croire qu'un beau pays et une admirable ruine valent un peu mieux : c'est tout k la fois plus moral, plus poétique et moins coûteux.
Le chemin de fer conduit d'Heidelberg k Mannheim en une demi-heure. Le trajet est très -insignifiant : la voie décrit une ligne droite , ce qui prouve qu'il n'y a sur ce parcours ni accidents de terrain , ni localités importantes qui motivent le moindre détour. Depuis les montagnes d'Heidelberg jusqu'au Rhin s'étend une vaste plaine, entrecoupée de bois de sapins.
D'Heidelberg; k Bade.
Le paysage est à peu près le même que de Darmstadt à Heidelberg, plat k droite, accidenté et pittoresque à gauche. Les débarcadères, charmants du reste, affectent ici une tournure champêtre; dans le pays de Bade, tout vise au culte de la nature, au pastoral; tout est chalet, genre suisse, comme ailleurs, dans les États prussiens, tout est féodal et moyen âge, depuis les stations des chemins de fer jusqu'aux paratonnerres qui ornent le casque des soldats. Ici cependant , quand le convoi passe, les ouvriers qui travaillent sur la voie font face au wagon , prennent une attitude militaire , la bêche au pied, ou la pioche au port d'armes : c'est la consigne.
Jusqu'k Carlsruhe , le convoi passe devant des stations asse^ peu importantes , parmi lesquelles il faut mentionner cependant firwcA^a/, autrefois la résidence des évêques de Spire , et qui possède un beau château (à gauche du chemin de fer). C'est une vieille ville, dont l'ancienne iitiportance est attestée par le grand nombre de clochers qui s'élèvent encore au-dessus de ses habitations. C'est k la station de Bruchsal que se trouve l'embranchement du chemin de fer wurtembergeois (qui conduit k Stuttgart).
A partir de Bruchsal , les collines sont trop rapprochées
I6i ITINERAIRE DES BORDS DU RHIN.
du chemin de fer pour que le paysage puisse être bien pittoresque. Mais c*e&t un pays riant; des vignes et des arbres fruitiers sur les hauteurs , du houblon dans la plaine. Audessus à'Vntergrambachj sur le sommet d'un coteau couvert de vignes, s'élève un ancien couvent, dont le clocher effilé fait contraste par sa légèreté avec la plupart des clochers que nous apercevons dans les villages badois , et qui d'ordinaire affectent la forme d'une énorme sonnette.
Au-dessus de Weingarten, se trouvent les ruines du château de Schmalenstein. Weingarten, comme l'indique son nom , est au centre d'un pays de vignobles : c'est ce qu'annonce du reste l'ornementation champêtre de la station. La vigne grimpe aux solives du débarcadère, et jusqu'aux poteaux qui soutiennent la cloche destinée à sonner les départs.
Un vieux donjon noirci, que nous apercevons depuis longtemps sur une hauteur cultivée jusqu'au sommet, domine Durlach^ ancienne capitale du pays de Bade-Durlach avant la fondation de Carlsruhe. Cette ville a été détruite en partie par la guerre vers la fin du xvii* siècle. Le donjon est , à ce qu'on croit, d'origine romaine.
Le convoi laisse k sa droite un ancien couvent de bénédictins {Gottesau), aujourd'hui transformé en caserne; nous arrivons k Carlsruhe. .
CarUmhe.
Cette ville, dont les commencements datent du siècle dernier, est singulièrement disposée ; ses principales rues aboutissent au château , comme les branches d'un éventail. Derrière le château s'étend une forêt dont les routes viennent de même se réunir au palais ; cette ordonnance bizarre symbolise, dit-on, la concentration des pouvoirs : il ne semble pourtant pas que, dans un pays d'une grandeur médiocre comme le duché de Bade , la concentration du
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pouvoir eût réellement besoin d'être si énergiquement exprimée.
On comprend qu'une ville de ce genre , propre , régulière , ne présente rien de bien intéressant ni d'inattendu. Mais c'est une petite capitale nécessairement pourvue de tout ce qu'une capitale qui se respecte doit posséder en fait de monuments, statues, obélisques élevés aux souverains du pays par les peuples reconnaissants, des ministères, un musée, etc. Le château même possède un grand maréchal du palais, qui délivre des permissions pour le visiter.
Le musée contient un certain nombre de tableaux de l'école flamande, un portrait de Luther par Granach , un portrait de Colbert par Philippe de Champagne, et des tableaux de l'école allemande actuelle.
Nous quittons Carlsruhe et, après avoir dépassé les stations d'Ettlingen, de Malsch et de Muggensturm, nous atteignons Rastadt.
Rastadt, place forte, est aujourd'hui une des places de guerre de la Confédération germanique. Cette ville est surtout célèbre par les deux congrès qui s'y tinrent en i7i4, où la paix fut enfin rendue k l'Europe après tant d'années de guerre, et en 1799. Ce dernier congrès se termina par unguet-apens dont furent victimes les trois plénipotentiaires français, Jean de Bry, Bonnier et Roberjeot. « Nos trois ministres, dit M. Thiers, partirent de Rastadt à neuf heures du soir. Ils occupaient trois voitures avec leurs familles. Après eux venaient la légation ligurienne et les secrétaires d'ambassade. D'abord on fit des difficultés pour les laisser sortir de Rastadt; mais enfin tous les obstacles furent levés et ils partirent. La nuit était très-sombre. A peine étaient-ils à cinquante pas de Rastadt qu'une troupe de hussards de Szeclilers fondit sur eux le sabre à la main et arrêta les voitures. Celle de Jean de Bry était la première. Les hussards ouvrirent violemment la portière et lui demandèrent, en un
jargon k demi barbare, s*il était Jean deBry. Sur sa réponse affirmative , ils le saisirent k la gorge , Tarrachèrent de sa voilure, et, aux yeux de sa femme et de ses enfants, le frappèrent k coups de sabre. Le croyant mort, ils passèrent aux autres voitures et égorgèrent Roberjeot et Bonnier dans les bras de leurs familles. Le& membres de la légation ligurienne et les secrétaires d'ambassade eurent le temps de se sauver. Les brigands chargés de cette exécution pillèrent ensuite les voitures et enlevèrent tous les papiers. Jean de Bry n'avait pas reçu de coup mortel. La fraîcheur de la nuit lui rendit l'usage de ses sens, et il se traîna tout sanglant k Rastadt. Quand cet attentat fut connu, il excita l'indignation des habitants et des membres du congrès. La loyauté allemande fut révoltée d'une violation du droit des gens inouïe chez les nations civilisées, et qui n'était concevable que d'un cabinet k demi barbare. Les membres de la députation restés au congrès prodiguèrent k Jean de Bry et aux familles des ministres assassinés les soins les plus empressés. Ils se réunirent ensuite pour rédiger une déclaration dans laquelle ils dénonçaient au monde l'attentat qui venait d'être commis, et repoussaient tout soupçon de complicité avec l'Autriche.... Celle-ci ne répondit pas et ne pouvait pas répondre aux accusations dirigées contre elle. » La guerre continua plus implacable que jamais.
Rastadt est une ville régulière, qui ne peut guère intéresser que par ses souvenirs historiques.
Nous apercevons k gauche l'entrée de la charmante vallée de la Mrug; nous atteignons bientôt la station d'Oo^y un embranchement du chemin de fer conduit de cette station k Bade.
La galerie dtes buveurs à Baden Ba Jen.
Cette petite ville, qui doit sa prospérité à ses eaux thermales et k ses sites délicieux, existait déjà au temps des Romains, et fut jusqu'au xvii? siècle la résidence des margraves. Nous n'insisterons pas davantage sur son histoire, qui ne présente d'ailleurs rien d'intéressant : ce ne sont point des souvenirs historiques que l'on va chercher k Bade, et il suffit d'y passer quelques heures, au milieu de la population élégante qui vient s'y installer pendant l'été, pour se convaincre que, parmi les attraits divers qui attirent k Bade tant de visiteurs, ce sont ses origines antiques qui les préoccupent le moins.
La ville elle-même est peu de chose : le principal édifice, l'i-
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glise paroissiale, détruite en grande partie pendant les guerres du XVII* siècle, contient les tombeaux des margraves de Bade depuis le xv* siècle. On y voit un monument dû à notre compatriote Pigalle. La religion catholique est celle de presque tous les habitants, et ce n*est que depuis i803 que les protestants peuvent obtenir k Bade le droit de cité.
Bade n'est du reste qu*une vaste hôtellerie; tout y semble destiné pour les étrangers; dans ses rues, dans ses promenades, ce qu'on rencontre le moins sans doute, ce sont des Badois. La langue qu'on y entend le plus souvent est le français : les équipages, les brillantes toilettes nous avertissent que c'est surtout le plaisir qu'on va chercher à Bade , beaucoun plus encore que la santé. Devant la maison de conversation, des baraques de marchands donnent à cet endroit un faux air de Saint -Cloud. Des tables où l'on s'asseoit pour prendre le café et jouer aux échecs , des allées régulières , des bancs sous les grands arbres pour les bonnes et les enfants, complètent la ressemblance. Près delà coule une petite rivière, on plutôt uu maigre filet d'eau, qui a grand'peine à mouiller les cailloux sur lesquels il se traîne. On a fait à ce ruisseau l'honneur de l'enfermer entre deux quais beaucoup trop éloignés l'un de l'autre; les parapets sont couverts de pois de senteur, de capucines et de volubilis. Tout cela compose un ensemble plus ou moins champêtre, et, somme toute , un fort agréable jardin. La maison de conversation, où l'on dîne, où l'on danse, où l'on joue, est ouverte depuis onze heures du matin jusqu'à minuit. C'est là le côté le moins naïf de Bade, mais certainement celui qui lui vaut le plus de visiteurs. Joignez à cela ce mobile si puissant chez nous, la mode! Si l'on était franc, chacun répéterait pour son compte la confession que nous a faite un jour Alfred de Musset :
Je m*en fus prendre à Bade un semblant de campagne ; Bade est un parc anglais fait sur une montagne ,
Ayant quelque rapport avec Montmorency.
Vers le mois de juillet, quiconque a de Tusage, Et porte du respect au boulevard de Gand, Sait que le vrai bon ion ordonne absolument' A tout être créé possédant équipage De se précipiter sur ce petit village , Et de s'y bousculer impitoyablement.
A côté de la maison de conversation, oii l'on joue en silence beaucoup plus que Ton n'y cause, se trouve la galerie des ^rewr*, construite en 4842; on y lit cette inscription :
LEOPOLDDS MÀGNUS DUX BAD.
SALUBERRIMI FONTIS HàUSTUS , UT POTiTURlS GOMMODIUS PROPINARENTUR,
AQUAS MONTIU&l JUGO DEDDCI, PORTICDM BXSTRUl JUSSIT. MDCCCXLU.
Ce qui veut dire que c'est au grand-duc Léopold que Pon doit cette galerie, qui permet aux malades de boire les eaux de la montagne plus commodément. Ce portique est orné de fresques dont l'auteur est M. Gœtzenberger, et où les tons bleus et violets sont prodigués; ces tableaux représentent diverses scènes empruntées aux légendes de la forêt Noire.
Les eaux de Bade ne se prennent pas seulement en boisson, mais aussi en bains entiers, en bains locaux, en bains de vapeur. Bade a treize sources chaudes, dont la température varie depuis 37 degrés (Réaumur) jusqu'à 54 degrés. La source principale , Ursprung, dont la voûte est de construction romaine, présente des cristallisations curieuses. La plupart de ces sources sortent de terre derrière l'église paroissiale, au bas de la terrasse du château.
Près de l'église se trouve également la galerie des anti-* ques : on y montre un monument consacré à Neptune ; le dieu est représenté debout, avec ses attributs, un trident et un dauphin^ On y voit aussi d'autres antiquités, entre autres
deux tombes en forme d*autels, élevées à deux simples soldats romains; toutes ces curiosités ont été trouvées dans les environs.
Le château Neuf, qu'on appelle ainsi par opposition au vieux château situé k quelque distance de la ville, est de plusieurs époques. Ce qu'il renferme de plus curieux, ce sont ses souterrains. On n*est pas d'accord sur la destination probable de ces sombres caves ; il y a à cet égard deux opinions. Tune classique, l'autre romantique : la première veut y voir des bains romains ; mais selon la seconde , ces caveaux auraient servi aux séances et aux exécutions du fameux tribunal secret si redouté au moyen âge, le tribunal wehmique. On peut concilier ces deux opinions en supposant que ces souterrains ont eu successivement cette double destination. On y trouve en effet des traces d'anciens bains ; mais on y montre aussi une salle à laquelle la tradition donne le nom de chambre de la torture, et qui a conservé quelques anneaux de fer scellés dans le mur; près de là s'ouvraient des oubliettes comblées aujourd'hui.
Le vieux château , dont les ruines s'élèvent sur une montagne à trois kilomètres environ de la ville, est un édifice du xii* siècle, ruiné pendant les guerres de la fin du xvii* siècle. On y monte par un chemin facile, où l'on trouve de distance en distance des bancs ; au milieu des ruines se présente un restaurant. Tous ces agréments de la vie commode sont peutêtre fort précieux k ceux qui aiment k trouver partout leurs aises; mais il faut convenir que la civilisation, en envahissant ainsi les sites sauvages, en change un peu l'aspect et en détruit rimpression ; la nature n'est plus ainsi qu'un musée en plein air : il faut n'avoir pour elle qu'une vénération médiocre, pour ne pas se sentir choqué de ces profanations. Mais la plupart de ceux qui vont k Bade n'ont pas un tel amour pour la solitude, que ce mélange puisse les choquer beaucoup. Néanmoins les beautés de la forêt Noire perdent
BADE. i 69
un peu de leur prestige , quand aux senteurs des forêts se mêle Todeur des côtelettes ; le panorama est magnifique, les ruines sont belles; mais tout cela ne parle qu'aux regards, et quels rêves poétiques votre imagination peut-elle former, quand une main, s' allongeant vers vous, vous présente la carte à payer et vous avertit que toutes ces beautés, qui vous ravissent, ne sont devenues entre les mains de l'homme qu'un revenu lucratif et une judicieuse exploitation ?
J'ai sous les yeux un ouvrage d'un savant badois , écrit il y a une trentaine d'années : on y propose de bâtir sur ces hauteurs « un temple champêtre, consacré soit k Sylvain, soit aux Hamadryades. » Passe encore pour le restaurant, qui à ses avantages, peu poétiques , il est vrai, mais. en certains cas incontestables : mais un temple k Sylvain ! il ne manquait plus que cela, pour qu'on se crût k Trianon ou k Ermenonville. Heureusement cette idée classique n'a pas été réalisée, quoique l'auteur affirme que c'est Ik h tout ce que peut permettre le bon goût. »
Il faut être juste cependant : en s' éloignant un peu plus de la ville, on trouvera des beautés que la main des hommes n'a pu encore flétrir. En partant de l'ancien château, on peut aller visiter l'Ebersteinbourg, situé k environ trois kilomètres. Plusieurs des salles de ce château contiennent une collection d'armures et d'antiquités. Cet antique manoir, aujourd'hui résidence d'été du grand-duc de Bade, appartenait jadis k une puissante famille de chevaliers, qui tint souvent en échec la puissance impériale. Une des légendes qui se rattachent k ce château a inspiré k Uhiand une jolie romance :
« A Spire, dans la grande salle, on entend un joyeux fracas. Les hôtes tournoient, les hôtes bondissent aux rayons des flambeaux et des torches. Le comte d'Eberstein mène la danse avec la charmante fille de l'empereur.
t< Et tandis qu'il la berce dans la ronde aérienne, elle lui
i70 ITINÉRAIRE DES BORDS DU RHIN.
murmure un secret qui lui pèse : « Comte d'Ëberstein , « prends garde à toi! ton château courra cette nuit de grands « dangers. »
« — Ah ! ah ! mon bien-aimé souverain ! pense le conate, « c'est pour cette raison que vous m'invitez au bal! *• Et aussitôt il prend sa haquenée, laisse derrière lui ses bagages, et court vers le manoir en péril.
u Sous les murs d'Ëberstein les soldats fourmillent; ils se glissent dans le brouillard avec des échelles et des grappins. Le comte les salue de la bonne manière; il les jette du haut des murs dans les fossés.
«I L'empereur accourut à l'aube naissante, croyant la forteresse déjà prise. Mais il vit derrière les créneaux le seigneur et ses hommes d'armes, qui valsaient en tumulte.
«( Mon bien-aimé souverain , enlevez une auti'e fois des « châteaux, je vous le conseille! Cependant vous figurez « mieux au bal. Heureusement votre fille danse si bien que « je lui ouvrirai mes portes. »
« Et dans le manoir du comte, on entend un joyeux fracas. Les hôtes tournoient, les hôtes bondissent aux rayons des flambeaux et des torches. Eberstein mène la danse avec la charmante fille de l'empereur*. »
Près de là s'élève le Staufenberg, montagne assez haute pour ne pas être trop fréquentée; delà, descendant le versant de la montagne opposé à celui par lequel on est venu, on peut visiter la délicieuse vallée de la Murg. A l'entrée de cette vallée, près du chemin qui ramène k'Oos, et de là à Bade, on voit le château de la Favorite^ bâti au commencement du xviii* siècle, et que nous avons pu apercevoir du chemin de fer peu de temps après avoir quitté la station de Rastadt.
Près de Bade, en remontant la vallée, se trouve le couvent
I. Traduction de M. Alfired Michiels, Études sur V Allemagne , t. I, p. 391 .
de Lichtenthalj fondé au xm* siècle, et qui est encore occupé par une quinzaine de religieuses.
On peut, en s'éloignant davantage de Bade, faire une promenade vraiment ravissante au MummelSee , lac situé sur le haut d'une montagne. Mais comme l'excursion est à la fois plus pittoresque , plus courte et plus commode en venant d'Achern , nous en parlerons plus loin.
^^fl'ST
Fribourg.
Xiri.
De Bade h Aehem.
Nous regagnons l'élégante station d'Oos, joli décor d'opéra, fort en harmonie avec ce pays, où la nature elle-
même semble avoir été arrangée par MM. géchan et Feuchères. ^ ,^^
Les stations suivantes sont Sinzheini et Steinbachy patrie du fameux Erwin de Steinbach, l'architecte principal des cathédrales de Strasbourg, de Fribourg et de Thann (mort en i3i8). On lui a tout récemment élevé une statue dans sa ville natale. Au sommet d'une montagne sombre, au-dessus de Steinbach, on aperçoit les ruines du château d'Yburg, une de ces forteresses que les Romains plaçaient comme en sentinelle aux extrémités de la forêt Noire et des Vosges.
Buhly situé à l'entrée d'une vallée sauvage , possède une antique église. Cette église, noire et couronnée d'une espèce de chapiteau chinois, a un aspect bizarre. Près de là se trouvent les ruines du château de Windeck.
Un peu avant d'arriver à la station à'Achern, sur une hauteur, près de Sasbach , s'élève un obélisque gardé par un invalide français; il marque la place où Turenne fut tué. On y lit l'inscription suivante: « La France à Turenne, 1829. — Ici Turenne fut tué le 27 juillet 1675. — Arras, les Dunes, Sinz^heim, Entzheim, Turkheim. »> Ce monument a succédé à un autre, élevé par le cardinal de Rohan (celui qui joua un rôle si étrange dans le procès du collier), dégradé, puis relevé par Moreau , en 1 796 , après le passage du Rhin. Les entrailles de Turenne avaient été déposées dans l'église d'Achern , tandis que son corps revenait en France et trouvait place au milieu des tombes royales de Saint-Denis. On sait que , lors de la dévastation de Saint-Denis , ce monument du grand homme fut respecté par la foule , transporté ensuite dans le musée des Petits-Augustins , et enfin réuni, le dernier jour de l'an viii (22 septembre 1800), sous le dôme des Invalides , aux restes mortels de Kléber et de Desaix , qui arrivaient du Caire et de Marengo.
i74 ITINÉRAIRE DES BORDS DU RHIN.
Aeherii*
De cette station, on peut faire une excursion charmante dans la montagne. £n remontant la vallée à l'entrée de laquelle est située Âchern, on dépasse Kappel, Ottenhœfen, et on arrive à l'abbaye ^ Aller-Heiligen (de tous les saints). Cette abbaye, dévastée par un incendie au commencement de ce siècle, et qui étale ses ruines magnifiques au milieu d'une contrée sauvage et de sites vraiment dignes de la Suisse, fut fondée en ii96 par Uta, duchesse de Schauenbourg. On raconte que la fondatrice, voulant établir un couvent, mais ne sachant quel lieu choisir pour l'emplacement de l'édifice, fit charger une ânesse d'un sac rempli de l'argent destiné à la construction , et la fit chasser devant elle, la laissant aller où Dieu la conduirait. L'ânesse, après un assez long trajet, se sentit soif; elle frappa la terre de son sabot ; une source jaillit; l'animal se désaltéra à cette fontaine, qui porte encore le nom d'Eselsbrunnen (source de l'âne), et continua sa route; elle grimpa jusqu'à la hauteur qui domine le couvent, et s'y reposant, secoua le fardeau qui pesait sur son dos ; le sac roula au bas de la montagne. La duchesse fit élever l'abbaye à la place où le sac s'était arrêté. Ce couvent fut occupé par des Prémontrés, qui se firent remarquer par leur respect de la discipline religieuse et par leur amour pour les sciences.
Le garde forestier qui habite en cet endroit tient une petite auberge où l'on mange d'excellentes truites. Près de là, un torrent qui descend de la montagne forme une suite de cascades d'un effet magnifique. C'est un des plus beaux sites de la forêt Noire.
Il faut de là retourner à Otténhœfen, se diriger vers Seebach, et grimper sur une montagne, au sommet de laquelle se trouve le Mummel-See, petit lac sombre et profond entouré de sapins. On peut redescendre de là par un chemin
plus court vers Achern, en passant par Sasbach; mais on fera bien de prendre un guide pour cette descente, si l'on ne veut pas s'égarer. Kous reprenons le chemin de fer à Achern.
Après avoir dépassé la station de Renchéri , nous arrivons à celle à*Appenweier. Le chemin s'y bifurque , et un embranchenysnt, traversant la plaine qui s'étend depuis la montagne jusqu'aux bords du Rhin , se termine à Kehi. Ici vous n'aurez plus qu'à passer le pont; vous êtes en France, et, en une heure de temps , à Strasbourg. Pour nous, nous continuons notre route vers Fribourg , en longeant toujours les mamelons avancés de la forêt Noire.
Près de la station de Windschlœg, se montre sur une hauteur le château de Stauffenberg , bâti au xr siècle par un évêque de Strasbourg , et appartenant aujourd'hui au grand-duc de Bade. Il y a ici une légende bizarre : on raconte qu'au temps où toute celte contrée était sauvage et déserte , un jeune comte, beau et brave, qui possédait alors le château , fut entraîné un jour par la chasse jusqu'au bord du Rhin. Épuisé par la chaleur et la fatigue, il descendit de cheval, se désaltéra aux eaux du fleuve, s'étendit sous un arbre et s'y endormit. Quand il se réveilla, il vit debout auprès de lui une jeune fille d'une beauté surnaturelle, qui semblait sortir du sein des eaux. Étonné, ravi et saisi eh même temps d'une sorte de terreur religieuse , il s'incline devant elle et embrasse avec un respect mêlé d'amour les beaux pieds de la jeune fille qui le regarde en souriant : c'était une ondine qui habitait le fleuve. Le comte et elle se revirent; ils s'aimèrent ; ils se jurèrent une affection éternelle. Grâce à la protection de sa belle maîtresse , le comte réussit dans toutes ses entreprises et fut toujours heureux à la chasse, k la guerre, dans^ les tournois. Mais la renommée que ses exploits lui valurent devait le rendre infidèle : il fut aimé de la fille de l'empereur; il l'aima.
Pourtant, au moment de Tépouser, il sentît sa résolution faillir au souvenir des serments qu*il avait faits h sa maitresse. Hésitant, troublé, il en parla à l'empereur qui se mit à rire, et lui dit - « Des promesses faites à des êtres pareils n'engagent à rien ; laissez faire notre chapelain , il vous dégagera de vos serments. » Le mariage eut lieu en effet dès le lendemain ; le soir, le château de Staufenberg Retentissait de cris d'allégresse, un festin magnifique avait réuni les principaux seigneurs de l'empire, les deux époux s'abandonnaient à la joie, quand tout à coup du milieu du mur de la salle, qui faisait face au jeune comte, sortit un pied de femme d'une finesse charmante, d'une éblouissante blancheur; le comte épouvanté reconnut le pied de sa maîtresse : « Malheur à moi! » s'écria-t-il, et il sortit éperdu. Trois jours après on retrouva son cadavre dans la forêt voisine; la foudre 1 avait tué.
Offenbourg*
Cette ville , ainsi qu'Achern et Appenweier, est très-fréquentée le dimanche par les Strasbourgeois , qui vont y faire des parties de plaisir. C'était jadis une ville impériale, capitale de l'Ortenau , province qui s'étendait au sud jusqu'au Brisgau (environs de Fribourg). Le gouverneur impérial ou landwogt résidait dans un château situé sur la hauteur, à une lieue d'Offenbourg; ce château, VOrtenbourg, fut ruiné à la fin du xvir siècle par le maréchal de Créqui. Il a été rebâti récemment pour un seigneur russe , qui en est propriétaire. C'est encore là un de ces vieux châteaux comme on en construit sur les bords du Rhin , un de ces joujoux féodaux qui coûtent cher et ne disent rien à l'imagination. Espérons que cette mode passera comme celle des vieux temples grecs, des ruines païennes, des chaumières rustiques, dont on remplissait les parcs à la fin du xviii* siècle. La ville d'Offenbourg, admirablement située à l'entrée de la
DE BADE A BÀLE.
vallée de la Kinsig , possède une église qui mérite d*étre visitée. Les vins des environs sont fort estimés.
La vallée de la Kiusig, une des plus larges et des plus riches vallées de la forêt Noire, présente quelques sites ad-
Une vue dans la forél Noire.
mirables : ses fraîches prairies coupées par de petits cours d'eau limpide, les montagnes sombres qui la bordent des deux côtés , les villages pittoresques placés de loin en loin ,
478 ITINÉRAIRE DES BOtlDS DU RHIN.
hii donnent un aspect calme et heureux que n*ont pas d'autres vallées pluà sauvages de la forêt Noire. C'est dans le haut de la vallée de la Kinsig que se trouvent surtout les fabricants de ces horloges en bois, de ces <:ouc<ms si répandus dans toute l'Europe, et qu'on désigne souvent sous le nom d'horloges de la forêt Noire- Cetle horlogerie toute spéciale forme, avec l'élève des bestiaux et l'exploitation es bois, la principale industrie du pays.
Nous dépassons plusieurs stations peu importantes . nous laissons à notre gauche LaAr, ville industrielle, située à l'entrée de la petite vallée de la Schutter, où se trouvent, près de Reichenbach , les ruines imposantes d'un ancien château impérial dévasté pendant les guerres de Louis XIV, le Hohen-Geroldseck.
Entre les stations à*Orschioeier et de Uerbolzheim^ nous voyons Ettenheim^ qui possède une importante église. C'est là que, le 15 mars 1804 , au point du jour, le duc d'Enghien fut enlevé, au moment où il s'habillait déjà pour partir pour la chasse.
A quelque distance de là , les montagnes s'éloignent du Rhin et forment une espèce d'amphithéâtre ; le chemin de fer continue de les suivre , et décrit également un demicercle jusqu'à Fribourg.
A droite du chemin de fer s'élève une montagne isolée au milieu de la plaine : c'est le Kaiserstuhly du sommet duquel la vue s'étend tout à la fois sur les Vosges et sur les montagnes de la forêt Noire. Derrière celle hauteur se trouve Vieux-Brisach, et le pont de bateaux qui conduit en France, à Neuf-Brisach , et de là à Golmar.
A gauche s'ouvre, près à'Emmendingen , la vallée de TElz : delà montagne, d'où descend la petite rivière d'Elz, à sept lieues environ de l'entrée de la vallée, la vue plane sur les deux versants des montagnes de la forêt Noire, dont les croupes sombres se soulèvent à perte de vue, comme des va-
HJS: BADE A BÀLË. 179
^ La vallée opposée à celle de l'Ëlz , et qui descend vers 'urtemberg, est d'une beauté encore plus sauvage. On , du reste, rejoindre de là la vallée de la Kinsig, qui rapproche à la hauteur de Hasslach.
ous regagnons le chemin de fer. Nous dépassons Denzen y et bientôt , dans le demi-cercle formé par les mon* «s, nous voyons s'ouvrir une autre vallée; c'est le fa- X Hôltenthal , le val d'Enfer : à l'entrée se trouve Fri- *g, que la haute flèche de la cathédrale désigne depuis que temps déjà à nos regards.
Vrlboars.
ribourg a été fondée , vers le commencement du xii* siè-
par Berthold III , duc de Zœringheu : ce fut le frère
le dernier, Conrad , qui , d'après la tradition , posa la
Dière pierre de la cathédrale. Depuis le xiv« siècle, la
! fut souvent éprouvée par la guerre , et subit bien des
linations diverses. Après une longue lutte contre ses
ces, la bourgeoisie se donna à l'Autriche, à laquelle
)ourg appartint pendant près de trois siècles. Pendant
uerre de Trente ans , elle eut beaucoup à souffrir; ce fut
s ses environs que Condé battit les impériaux, en 1644.
le parles Français et fortifiée par Vauban en i677, elle
a à Louis XIV jusqu'à la paix de Riswick, fut prise de
veau par Villars en i713, et restituée à TAutriche par la
c de Rastadt. Au milieu du xviii* siècle, les Français et
impériaux se la disputèrent encore une fois ; c'est à cette
{ue que ses fortifications furent rasées. Enfin , pendant
guerres de la Révolution , Horeau , après sa fameuse re-
te à travers la forêt Noire , livra dans les environs quel-
8 petits comisats aux Autrichiens. Il est singulier qu'au
ieu de tant de désastres Fribourg ait conservé [intacte
admirable cathédrale.
18b ITINÉRAIRE DES BORDS DU RHIN.
Ce merveilleux édifice a sur la plupart des autres églises gothiques un double avantage : c'est d'abord d'être totalement achevé, et ensuite de n'avoir subi ni d^radations, — ni restaurations; ce qui souvent est bien pis encore. Commencé dans les premières années du xii* siècle, il fut terminé au XIII*; mais en 4354 on remplaça l'ancien chœur par celui qui subsiste aujourd'hui, et qui ne fut terminé qu'en i5i3. Voici un détail assez curieux, qui peut intéresser aujourd'hui et ceux qui bâtissent et surtout ceux qui font bâtir : Jean Niesenberger, maitre tailleur de pierres^ auquel avait été confiée, en 1474, la direction des travaux, recevait par an vingt florins d'honoraires^ plus deux schellings et deux deniers par jour. La somme paraîtra modique ; il est vrai que ce tailleur de pierres attachait son nom à un chefd'œuvre ; ce qui fait au moins compensation.
La façade de la cathédrale, devant laquelle s'élèvent trois colonnes, est d'un effet saisissant. Le porche, magnifiquement sculpté, présente une richesse de détails, une abondance de statues , qui suffiraient à de longues et curieuses études. Au-dessus de la façade se dresse au milieu des airs un clocher évidé d'une hardiesse et d'une légèreté surprenantes. L'édifice est construit en grès rouge, noirci parle temps.
Quant aux gargouilles, qui sont célèbres et sont autant de satires en pierre dirigées le plus souvent contre les moines, elles dépassent en étrangeté ce que présentent d'ordinaire les sculptures des cathédrales gothiques. On a beau dire que, destinées à verser les eaux des pluies et les immondices, ces caricatures très -hasardées répondent parfaitement à leur destination : il est permis de penser qu'ici elles y répondent un peu trop. Je me borne à recommander au visiteur de considérer les sculptures du côté sud de l'édifice; un simple coup d'œil lui montrera pourquoi je ne puis m'expliquer plus clairement.
Le même côté deTédifice présente un porche du xyi' 6iède. Le côté opposé a plus d*unité.
A l'intérieur, le transept est occupé par des constructions
Cathédrale de Fribourg.
de la Renaissance qui ont de Félégance, mais dont le style jure un peu avec celui du reste de l'édifice.
La nef rappelle la cathédrale de Strasbourg. Un cordon d'arcades romanes orne le bas des deux côtés. Des vitraux
anciens, parfaitement conservés, auxquels se mêlent quelques vitraux modernes, y laissent pénétrer un demi-jour favorable k la méditation et à la prière.
A l'entrée du chœur, la corniche présente encore des figures étranges, qu'on n'imaginera pas sans doute de justifier par les raisons qu'on a inventées pour les gargouilles. Hâtons-nous d'ajouter qu'elles sont d'ailleurs beaucoup plus décentes.
On pénètre dans le chœur et dans les chapelles de l'abside sous la conduite du sacristain ; il prodiguera au visiteur des explications et des détailsque nous croyons inutile de répéter. Nous nous contenterons de recommander à nos lecteurs de ne pas résister aux sollicitations du cicérone ; trop souvent ailleurs on se repent d*y avoir cédé ; mais les curiosités qu'on verra dans l'abside de la cathédrale de Fribourç, d'anciennes sculptures, des tableaux d'Holbein, ne permettent point de regretter l'argent qu'on adonné pour les avoir vus.
Devant la cathédrale se trouve une charmante fontaine ornée de sculptures ( Kaisers strasse ) : il y en a d'autres plus ou moins remarquables dans différentes parties de la ville; les rues, très-propres, sont perpétuellement rafraîchies et assainies par des ruisseaux d'eau limpide, qui les parcourent en descendant de la montagne.
Vi's-k-vis du portail méridional de la cathédrale, on remarquera une vieille construction du xv* siècle, dont le vaste toit est couvert de tuiles de diverses couleurs; les quatre statues peintes qui les décorent, sont celles de Maximilien I", de son fils Philippe et de ses petits-fils Charles- Quint et Ferdinand. Cet édifice sert d'entrepôt.
Fribourg possède une université, fondée au milieu du XT* siècle par Albert , duc d'Autriche : chaque année , au mois de juin, l'université célèbre encore la fête de son fondateur. Elle est moins fréquentée que celles d*Heidelberg , de Tubingue et de Bonn , ses voisines. C'est surtout
DE BÂDE ABÀLE. ; i83
une école de théologie catholique,; dont les étudiants se destinent en général à la carrière ecclésiastique. C'est ce qui ex-* plique pourquoi leurs habitudes sont moins bruyantes, leurs allures moins belliqueuses que celle des étudiants des autres universités allemandes.
Fribourg est le siège d'un archevêché dont le diocèse se compose de tout le haut Rhin , depuis Mayence.
n faut monter sur la hauteur qui domine la ville, le Schlossberg , si Ton veut contempler Tensemble de Fribourg et ses environs, la plaine fertile qui l'entoure, le Rhin et les Vosges ; derrière soi, on découvre une vallée charmante au fond de laquelle on aperçoit le val d* Enfer.
Cette vallée célèbre, la plus souvent cilée de toutes celles de la forêt Noire , avantager qu'elle doit peut-être à son nom , est moins sinistre qu'on ne pourrait le supposer. Elle s'ouvre, à trois ou quatre lieues de Fribourg, sur une autre vallée plus large, la vallée de la Dreisam. Le vestibule du val d Enfer est un vallon verdoyant, frais, coupé par des eaux vives, et dont l'aspect, moins sévère que celui que nous trouverons plus loin , lui a mérité le nom de Himmelreich , (royaume du ciel, paradis), par opposition au terrible Hôlienthaly ou val d'Enfer. Puis la vallée se rétrécit, et alors, entre deux masses de rochers couverts de sapins et de hêtres, se présente une vallée très-étroite à son entrée , un véritable défilé qui laisse passage à la route et à un torrent. Cette entrée est le seul endroit un peu infernal du val d'Enfer. Le reste d« la vallée est magnifique; mais elle n'a rien de désolé ; c'est d'une beauté sévère et attrayante tout à la fois ; il est difficile, même en s'y promenant la nuit, de se la figurer visitée par les esprits infernaux. Je ne sais ce qu'elle était aux temps anciens, quand elle reçut son nom; mais il est certain que ce nom lui a porté malheur, et c'est sans doute sur la foi de cette désignation calomnieuse que M. Thiers, en racontant la retraite de Moreau à travers la
forêt Noire, parle du val d*Enfer comme d*«n affreux dé/Ué. On comprend que, pour une armée en retraite, un défilé soit
Entrée du val d'Enfer.
toujours un lieu dangereux ; mais celui-ci n*a rien d*affreux« et son nom terrible fera sourire ceux qui ont vu tant de gorges bien autrement sombres des Pyrénées et des Alpes. Je ne
sais même si certains sites désolés et mornes de la forêt de Fontainebleau, tout simplement, ne mériteraient pas beau-
Le Yal d'Enfer.
coup mieux que le Hôllenihal sa formidable dénomination.
Kn montant cette vallée, qui n*a guère plus de deux
i86 ITINÉRAIRE DES BORBS RU RHIN.
lieues, ôn arrive sur le plateau qui la domine parla roulades voitures; cette route fait de grands détours; nous recommandons aux piétons un chemin plus court et plus joli. En tournant immédiatement à droite de l'auberge de \ Étoile (stern), on suit le torrent : des sapins magnifiques, des chalets, des scieries, rendent ce chemin ravissant. Quand on sera arrivé sur le plateau, on fera bien de regagner aussitôt la grande route et de ne pas s'aventurer au milieu des prairies marecageuses, d'où filtrent les eaux qui arrosent le HoUenthal.
Cette excursion, qu'il faut absolument faire quand on va à Fribourg, ne doit pas s'arrêter là : en suivant la grande route, on arrive, par une contrée assez nue, au lac de Titi (Titi 8ee\ enfermé de trois côtés par une bordure de montagnes boisées.
De là on monte , en suivant toujours la grande route, au pied du Hohfirst\ montagne élevée, du haut de laquelle on contemple les deux versants de la forêt Noire. D'un côté on aperçoit les mamelons qui composent la chaîne du Schwartzwald ; on a le lac Titi à ses pieds. De l'autre, une large vallée, qui descend vers la Suisse, nous laisse apercevoir à l'horizon la bordure éclatante des Alpes et leurs pics couverts de neige, très-distincts par un beau temps.
La route que nous avons suivie depuis Fribourg est la route de Schaffouse, journellement traversée par les diligences. Cette route est bordée de petites chapelles , marquant qu'un accident est arrivé en cet endroit; jine peinture grossière représente l'événement. Le plus souvent c'est un homme renversé de sa voiture ou de son cheval; il y en a une dans le val d'Enfer qui représente un malheureux écrasé sous un de ces énormes troncs de sapins que les bûcherons font rouler du haut de la montagne dans la vallée. Une inscription vous invite à prier pour le repos de l'âme de la victime.
4 . U fout eaviroa une heure pour y gravir. La montée est focUe.
Lés habitudes du pays sont très-religieuses; le soir, après souper, dans les auberges de la montaigne, le maître de la maison réunit autour de lui tous les domestiques et leur fait faire la prière en coiiimun devant les étrangers.
Nous ne conduirons pas le voyageur jusqu'à Schaffouse. La route, depuis le Hohfirst, va presque toujours en descendant : elle traverse à*dhovd Lenzkirchy puis Bonndorff; à partir de cette dernière ville surtout, le pays perd ce caractère grandiose qui nous a étonnés et charmés dans la forêt Noire. C'est, du reste , le chemin de beaucoup le plus court pour aller de Fribourg à Schaffouse.
Nous ne voulons pas trop éloigner du Rhin nos lecteurs ; cependant nous ne pouvons nous empêcher de mentionner encore deux excursions dont le val d'Enfer est le point de, départ : l'une, qu'on peut faire en voiture, conduira le touriste à Donaueschingen ; c'est là que se trouve la source du Danube, ce Danube qui joue aujourd'hui un si grand rôle dans les affaires européennes ! On le trouve là à sa naissance sortant d*un petit bassin , limpide et calme. Un gobelet est placé auprès de la fontaine, -afin que, comme le petit pâtre de la ballade d'Uhland, chacun puisse boire le fleuve à sa source. L'autre excursion, plus rapprochée du Hollenthal, a pour but le grand Feldberg, le sommet le plus élevé delà forêt Noire (1550 mètres au-dessus du niveau de la mer); on y monte en deux heures environ, en partant du plateau qui domine le val d'Enfer. On peut y aller aussi en partant du Titi see^ mais on ne peut guère se passer d'un guide pour cette excursion.
Nous retournons ^ Fribourg par le val d'Enfer. Mais nous né devons pas quitter cette vallée sans donner un souvenir à nos soldats qui l'ont si glorieusement parcourue, sous la conduite de Moreau, en 1796. On sait que ce général, dont le nom était alors sans tache, séparé de la France par la forêt Noire*, isolé sûr le Danube, se décida à
regagner la France à travers les défilés de la forêt. En France, on n*ayait plus de ses nouvelles depuis longtemps; toutes les communications étaient interceptées, on le croyait perdu. Moreau , auquel les Autrichiens pensaient avoir fermé tous les chemins, se détermina hardiment à passer par le val d'Enfer, la plus étroite de toutes les vallées qui coupent la forêt Noire, et celle qui, pour cette raison.
Û!.Mr.£L&
Titi see.
était la moins gardée. Il envoya en avant Gouvion Saint-Cyr, qui força le passage : lui-même, avec Desaix, suivit de près; l'armée, débouchant en bon ordre par le val d'Enfer dans les plaines de Fribourg, aperçut avec joie ces montagnes de France qu'elle avait pensé ne plus revoir. Moreau se dirigea de là vers Bâle, et, près d'Huningue, livra un dernier combat. Puis cette armée intrépide repassa le Rhin sans
avoir été entamée : « Six mois de bivacs continuels avaient exténué les hommes, dit le maréchal Gouvion Saiht-Gyr dans ses Mémoires. Le vêtement, ainsi que la chaussure, était totalement détruit. Un tiers des soldats marchaient nupieds, et Ton n'apercevait d'autres vestiges d'uniforme sur eux que leurs buffleteries. Sans les haillons de paysan dont ils étaient couverts, leurs têtes et leurs corps eussent été exposés h toutes les injures du temps. C'est dans cet état que je les vis défiler à Huningue; et cependant leur aspect était imposant. A aucune époque je n'ai rien connu de plus martial. »
Nous reprenons le chemin de fer à Fribourg,
ne Vrlbours k llAle.
Le chemin de fer longe toujours les derniers mamelons de la forêt Noire , dont l'aspect devient moins sauvage. Ces versants du Schwarzwald sont riches en vignobles estimés.
La plupart des stations où s'arrête le convoi sont peu importantes. Mentionnons néanmoins Mûllheim, petite ville célèbre par ses vins, située à l'extrémité d'une jolie vallée, où se trouve, à une lieue environ du chemin de fer, Badenweilery dont les sources chaudes étaient connues au temps des Romains. On y a découvert, en 1784, des bains antiques d'une grande étendue. Ces thermes, bien conservés, méritent une visite du voyageur. Badenweiler possède encore des bains qui ne sont guère fréquentés que par les Badois el les Alsaciens. La mode n'y conduit personne ; on n'y va guère que pour rétablir sa santé, ce qui veut dire qu'on n'y voit pas beaucoup de monde. Si l'on ne rencontrait dans les villes de bains que ceux qui en ont réellement besoin, leur population flottante diminuerait considérablement. Badenweiler est situé dans une position agréable, au pied d'une hauteur boisée que couronnent les ruines d'un château dé-
truit par les Français sous Louis XIY. De Badenweiler, on peut faire une .excursion au mont BLauen, un des points les plus élevés de la forêt Noire. De là, la vue s'étend sur le Rhin et les Vosges, sur la forêt Noire et sur les montagnes de la Suisse, dont on peut distinguer les sommets par un temps clair.
Schliengen nous rappelle le dernier combat livré par Moreau à Tarchiduc Charles avant de rentrer en France. La bataille resta indécise et les Français purent terminer leur glorieuse retraite sans être inquiétés. Moreau n'avait livré ce combat que pour donner à ses bagages le temps de passer le Rhin.
Le chemin de fer se rapproche du Rhin, et vient aboutir, après avoir traversé un tunnel , à Haltingen, Des omnibus conduisent de cette station à Bâle en une heure et demie.
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Hâle.
Lors des premiers démêlés de Rome avec les Helvéliens, le canton de Bâle faisait partie du pays des RauraqueSy et la capitale reçut des Romains le nom à'Augusta Rauraco^ rum. Elle existait à quelque distance de Bâle , à l'endroit où se trouve aujourd'hui le village d'Augst, sur le chemin de Bâle à Zurich. Sur l'emplacement de Bâle s'élevait une forteresse, construite au iv* sièc^Je de notre ère, sous Valenlinien !•', et portant le nom de Basilla; de là le nom actuel de la ville (en allemand, Basel). Augusta, la ville principale, ayant été détruite par les Huns au v* siècle, l'évéque fixa sa résidence k Basilia, qui s'augmenta rapidement. La
ville, toujours gouvernée par les évêques, fit successivemeni partie du royaume de Bourgogne et de l'Empire.
Sa bourgeoisie, dont le commerce avait accru la richesse et la puissance, entreprend au xiv* siècle de lutter contre le pouvoir des nobles et de Tévêque : aux excommunications du clergé elle répond par le bannissement de ses principaux adversaires, et consolide, en 1501, son indépendance en se faisant, admettre par les Suisses dans leur confédération, dont Baie devint un des cantons les plus importants.
En i 431 , Bâle avait été le siège du fameux concile qui porte son nom ; l'assemblée ne se sépara qu'en 1446. L'empereur Sigismond s'y rendit en grande pompe ; mais ce concile , qui avait pour objet de ramener la paix dans la chrétienté déchirée par le schisme, se termina sans avoir atteint le but qu*il s'était proposé.
La ville épiscopale, devenue depuis 1460 le centre d'une célèbre université, ouvrit ses portes au luthéranisme. C'était l'époque de sa puissance et de sa plus grande splendeur. Érasme, le premier des savants de son temps, y vivait auprès de sou ami , le grand peintre Holbein. Cité savante et industrielle , Bâle avait atteint le plus haut point de sa prospérité. Dans les siècles suivants elle ne fit plus que décroître. Sa bourgeoisie était devenue aussi insolente, aussi exclusive que ces nobles et ce clergé, dont elle n'avait pu supporter la prédominance : elle traita en serfs les étrangers qui venaient s'établir dans la ville et les habitants de la campagne. La révolution française renversa cette aristocratie; en 1798, un acte des conseils de Bâle assura l'égalité politique des citadins et des campagnards. Cet acte fut déchiré lors de la réaction de 1814. La révolution française de 1830 devint le signal d'une nouvelle insurrection des campagnes contre la cité dominatrice : la diète , intervenant entre les deux partis, prononça la séparation de Bâle -Ville et de Bâle-Campagne. La ville résista et fit marcher contre les
paysans une petite armée qui essuya une déroute complète (1833). La diète envoya alors des troupes et, en maintenant la séparation prononcée, réussit enfip à rétablir la paix dans le canton. Les deux parties du canton ont chacune aujourd'hui leur constitution et leur gouvernement particuliers.
Bâle est la ville la plus riche et la plus commerçante de toute la Suisse. Les deux chemins de fer qui y aboutissent ( français et badois ) ont augmenté sa prospérité industrielle, à laquelle avait jadis si puissamment contribué son heureuse position, à l'extrémité de la Suisse, aux confins de TAllemagne et de la France , près du Rhin, qui commence sous ses murs à être navigable pour les grands bâtiments.
Enfin l'embouchure du canal du Rhône au Rhin permet à Bâle d'étendre ses relations commerciales avec le midi de la France et la Méditerranée. Aussi ses fabriques de tabac , de couleurs, de papiers, sont-elles dans un état
Porte Saint-Paul.
d'étoffes de soie et de coton, etc de croissante prospérité. Néanmoins le commerce et Tin dustrie n'ont pas tout envahi , et les divers établissements scientifiques et artistiques que possède Bâle attestent qu'à
côté des préoccupations commerciales il reste encore dans l'esprit des Bâlois une place pour les intérêts de la science et de Tart.
Catliédrale de Bâle.
Je ne sais pourquoi plusieurs des guides les plus répandus semblent s'être donné le mot pour représenter Bâle comme une ville triste et inanimée. « La première chose qui frappe
en entrant à Bàle , a dit un de nos écrivains les plus distih* gués, c'est l'expression de tristesse et de solitude empreinte partout. Au bruit d'une voiture, on tire les volets, on ferme les portes, et les femmes se cachent. Tout est mort, désert. On dirait une ville k louer. » Cela est vrai , quoique un peu exagéré, si l'on ne parle que de la partie haute de la ville, des quartiers leâ plus éloignés du centre ; mais au centre , tout est vivant et animé. C'est près du pont , près de l'hôtel de ville et des marchés, qu'il faut chercher, là comme ailleurs, le vrai caractère de la ville , et rien n'y justifie le sinistre tableau que fait de Bâle noire compatriote. Les rues sont propres , quoique très-fréquentées, arrosées d'un grand nombre de fontaines , dont quelques-unes sont de curieux monuments. Parmi ces fontaines, qu'on trouvera sur les principales places , nous recommandons celle de Samson , surmontée d'un groupe représentant Dalila, en costume du XVI* siècle, taillant les cheveux d'un Samson habillé en bourgmestre, en justaucorps et en haut-de-chausses. Y a-t-il là une allusion à quelque scandale contemporain ? C'est ce que nous ignorons.
Le monument le plus important de Bâle est sa cathédrale, qui s'élève sur une plate-forme, formant terrasse au-dessus du Rhin. C'est un bel édifice, construit en grès rouge, comme la plupart des églises des bords du Rhin; il a été bâti aux xiv* et xv* siècles, à la place d'une église byzantine renversée par un tremblement de terre, et qui avait été élevée en 1010 par l'empereur Henri. L'édifice actuel, que l'on restaure en ce moment , est un monument gothique, surmonté de deux clochers dentelés de 66 et 68 mètres de haut, que l'on aperçoit de fort loin. Sur la façade, on remarque deux statues équestres : l'une, celle qui est à droite du spectateur, représente saint Martin se dépouillant de son manteau pour en vêtir un pauvre; l'autre, à gauche, est saint Georges atteignant de sa lance démesu-
rée le dragon placé sur une plinthe à une certaine distance.
Le portail du nord ou de Saint-Gallus est un reste de la première église, et appartient à Tépoque romane : il esl orné de quelques figures curieuses.
A l'intérieur, on remarque des stalles en bois d*un travail délicat, une chaire du xv* siècle, et quelques chapiteaux du chœur, qui appartiennent à l'époque romane : la crypte, placée sous l'autel, est de la même époque, et faisait partie de l'église détruite.
Le Cloilre.
Un escalier conduit du chœur à la salle du concile, disposée comme elle l'était, dit-on, lorsque les pères du concile la quittèrent. Deux clepsydres, qui leur servaient d'horloges, sont accrochées au mur, auprès d'une copie de la danse macabre.
En sortant du chœur, du côté du midi, on entre dans une série de salles appelées le cloître , remplies de tom-
beaux, dallées, tapissées d'inscriptions funéraires. Quelques-uns de ces tombeaux sont de ces derniers temps : parmi les plus anciens, on remarque ceux d'Érasme et d'OEcolampade, le fameux réformateur. Ce cloître a une sortie sur une terrasse plantée de marronniers et située derrière la cathédrale : de ce lieu la vue s'étend sur le Rhin, qui coule au pied, et, au delà du Rhin, sur le duché de Bade.' On peut monter dans les clochers de la cathédrale, d'oti la vue est magnifique.
On remarque encore les églises de Saint-Martin, près du pont, la plus ancienne de toutes; celle de Saint-Pierre , qui renferme le tombeau de Bernouilli et de quelques Bâlois célèbres ; celle de Saint-Théodore. .
Enfin, dans le cloître du couvent Klingenthal^ qui sert aujourd'hui de caserne, on trouve une copie de la danse des morts, que l'on voyait jusqu'en 1805 sur le mur du cimetière de Saint-Jacques , appartenant aux Dominicains , et qui avait été exécutée à l'issue du concile deBâle, au moment où la peste exerçait dans la ville ses plus affreux ravages : c'était un sujet de circonstance. On conserve au musée quelques fragments de cette danse des morts , qu'on a longtemps attribuée à Holbein : il semble prouvé aujourd'hui qu'elle n'est pas de lui. M. Saint-Marc Girardin, dans ses Souvenirs de voyages^ se range à l'opinion ancienne; il apprécie de la manière suivante cette œuvre curieuse : « La danse d'Holbein n'est pas, comme celle de Dresde et de la Chaise-Dieu (en Auvergne), une chaîne continue de danseurs menés par la Mort. Chaque danseur a sa Mort costumée d'une façon différente , selon l'état du mourant; de cette manière , la danse d'Holbein est une suite d'épisodes réunis dans le même cadre. Il y a quarante et une scènes dans le drame d'Holbein , et dans ces quarante et une scènes une variété infinie. Dans aucun de ces tableaux vous ne trouverez la même pose, la même attitude, la même expression.
Holbein a compris que les hommes ne se ressemblent pas plus dans leur mort que dans leur vie , et que, comme nous vivons tous à notre manière, nous avons tous notre manière de mourir. Holbein costume le laid et vilain squelette, sous lequel nous nous figurons la mort, de la façon du monde la plus bouffonne, exprimant, par les attributs qu'il lui donne, le caractère et les habitudes du personnage qu'il veut représenter. Chacun de ces tableaux est un chef-d'œuvre d'invention. J'en citerai quelques-uns. Nous avons vu dans un de nos derniers salons de peinture le portement du pape de M. Yernet; Holbein a fait aussi dans sa danse un portement du pape. Comme dans ce tableau de M. Yefrnet, le pape est placé sur la chaise triomphale ( sella gestatoria) ; il a la triple couronne sur la tête ; il a les trois doigts de la main droite levés pour bénir le peuple. Pourquoi donc le saint-père a-t-il le visage pâle et défait? c'est qu'il a vu sans doute quels sont ceux qui portent son triomphe. Quatre morts en habits sacerdotaux et la mitre en tête soutiennent les bâtons de la chaise , et 4eux autres morts , équipés de pied en cap en suisses de la garde pontificale, marchent k ses côtés. Il faut voir l'air tranquille et béat des morts -prêtres et l'air fanfaron des morts-soldats; en même temps, sous ces airs de béatitude et de fanfaronnade, un air de profonde ironie vraiment digne de la Mort conduisant le triomphe d'un pape. Il est incroyable avec quel art Holbein donne l'expression de la vie et des sentiments à ces squelettes hideux, à ces figures décharnées. Tous ces morts vivants pensent, respirent; tous ont le geste, la physionomie, j'allais presque dire les regards et les couleurs de la vie. »
Le Muséum (rue des Augustins) , où ont été réunies les diverses collections scientifiques et artistiques que possède Bâle, renferme plusieurs tableaux d'Holbein : une Passion; un Christ mort; une Vénus; une Lais. On remarque divers portraits du même peintre, ceux de Luther et à*Érasme,
son ami ; celui de sa femme et de ses enfants : la famille d*HoIbein est triste dans ce portrait, sa femme a pleuré. On raconte qu'il fit ce tableau un jour que , rentrant chez lui , il trouva sa famille pleurant ses désordres et le dénûment où la laissait Fincanduite du grand peintre. La même galerie contient quelques tableaux de Cranach.
Dans le même édifice se trouve la bibliothèque, riche en manuscrits et en collections de tout genre. Elle possède un exemplaire de Y Éloge de la folie , d'Érasme, avec des notes marginales de Fauteur, et des dessins à la plume d'Holbein : les notes sont souvent aussi piquantes que les dessins. Quelques-unes sont assez difficiles à citer même en latin : en voici une qui montre la bonne humeur du savant , égayé par les illustrations bouffonnes du peintre. A la marge de la page 54, près de ces mots : Pitiguis ille ac nitidus Epicuri de grege porcus « ce gras et luisant pourceau du troupeau d'Épicure, » Holbein ajouta, comme commentaire, un gros garçon devant une table bien garnie , et tenant embrassée une femme assise auprès de lui. Erasme a écrit au-dessous : Holbein.
On trouve également au Muséum une riche collection' de médailles et d'antiquités découvertes à Augst, YAugusta Rauracorum^ ainsi que des antiquités mexicaines.
L'hôtel de ville , situé sur la place du marché , est un bel édifice orné de fresques curieuses et d'un aspect original. On voit dans la cour une statue de guerrier dans le costume de guerre de la Renaissance , qui est censée représenter le consul Munatius Plancus , auquel on attribue la fondation d' Augst , et par contre , celle de Basilia. Sur l'escalier se trouve une fresque représentant le jugement dernier. On y remarque encore une belle salle, avec de ridies vitraux, une porte d'un travail curieux. L'hôtel de ville, bâti en 1808, a été restauré, dans le goût, du xvi* siècle, en 1827.
L'arsenal possède une collection d'anciennes armures, parmi lesquelles on montre la cotte de mailles que portait Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, quand il fiit tué par les Suisses k la bataille de Nancy.
Le pont du Rhin, qui unit le Petit-Bâle , situé sur la rive droite , au Grand-Bâle ^ était terminé jadis par une tour célèbre, détruite en 1839. Une tête colossale et bizarre , qu'on appelait le roi Lallen , était fixée à l'horloge du beffroi , et , à chaque oscillation du pendule , remuait les yeux et tirait la langue, narguant les habitants du Petit-Bâle, avec lesquels ceux de la ville furent longtemps en grande rivalité. Nous ferons observer qu'une figure du même genre se trouve encore k Coblentz , au-dessous de l'horloge de l'entrepôt ; là du moins elle ne nargue que les passants, sans s'adresser plus particulièrement à aucun d'entre eux ; encore ne remue-t-elle qu'au moment où l'heure sonne.
Une singularité curieuse, c'est que pendant longtemps à Bâle l'horloge de la ville avança toujours d'une heure. On explique ce fait de différentes façons : les uns prétendent que ce fut k l'époque du concile de Bâle qu'on imagina ce moyen bizarre pour faire lever les cardinaux et les Fiches prélats , qui avaient pour habitude
De dormir dans leur lit la grasse matinée.
D'autres assignent une autre origine à cet usage. Au temps ancien , la ville de Bâle fut étroitement cernée par les ennemis. Une nuit les assiégeants, d'accord avec quelques mécontents qui devaient leur ouvrir les portes de la ville, convinrent avec ces derniers d'y pénétrer au coup de minuit. Le veilleur de la tour apprend par hasard le complot : l'heure fixée s'avance, il n'a pas le temps de prévenir les magistrats. Que faire? Il s'avise de hâter d'une heure le mouvement de l'aiguille , au moment où minuit allait sonner. L'horloge ne sonne qu'une heure du matin. Cette ruse jette le trouble
BÀLË. 20 J
parmi les conjurés, et, pendant ce temps, le veilleur va avertir les magistrats, qui se hâtent d* accourir avec des troupes et sauvent la ville menacée. Il fut décidé qu'en souvenir de cet événement Thorloge resterait toujours en avance d'une heure sur toutes les autres. Cependant, en 1778, les magistrats voulurent abolir cet usage bizarre, et convinrent secrètement de faire retarder insensiblement l'horloge jusqu'à ce qu'elle fût ramenée k l'heure véritable. Mais la conjuration fut découverte, et le peuple, qui tenait obstinément à cet ancien usage , força les magistrats de le maintenir. C'est seulement en 1798 , grâce k la révolution française , que l'horloge de Bâle fut réglée comme toutes les autres. Cette innovation a eu l'avantage de faire tomber une plaisanterie allemande , qui prétendait que , si les Bâlois étaient d'une heure en avance par leur horloge, par leurs mœurs ils retardaient d'un siècle.
Schaffouse.
Be Bàle h Schaffouse*
De Bâie à SchaflFouse , des rochers obstruent en plusieurs endroits le cours du Rhin, et forment des rapides qui interceptent ou rendent très-difficile la navigation.
La route de terre, qui suit la rive droite du Rhin et traverse la partie méridionale du duché de Bade, nous conduit à Seckingen^ jadis une des quatre villes qu'on appelait les villes forestières : c'étaient Seckingen, LaufiTenbourg, Rheinfelden et Waldshut. C'est par là que Moreau, en quittant la
Souabe pour s'engager avec son armée dans les défilés de la forêt Noire, fit filer ses grands parcs vers Huningue.
Lauffenàourg est une petite ville située sur le Rhin , qui , resserré à cet endroit entre des rochers d'une grande hauteur, forme une cataracte d'un bel effet, quoique assez peu élevée. Les bateaux, après avoir été déchargés, peuvent franchir ce passage au moyen de cordes avec lesquelles on les retient. Au-dessous de la chute , on pêche une grande quantité de saumons ; c'est là la principale branche de commerce de cette petite ville.
li y a quelques années, un batelier de Lauffenbourg ayant réussi h descendre heureusement en batelet ces rapides, un jeupe Anglais , lord Montague, en voulut faire autant : il y périt. On raconte que le jour même où il se noyait dans le Rhin , son château patrimonial de Cowdray était, en Angleterre, dévoré par les flammes.
Sur une hauteur voisine, on voit encore les ruines du château de Hapsbourg- Lauffenbourg, détruit pendant la guerre de Trente ans.
Nous atteignons Waldshuty petite ville située au bord de la forêt Noire, près de l'endroit où TAare se jette dans le Rhin.
La route s'éloigne du Rhin, quitte le territoire badois, traverse Neunkirck^ ville appartenant au canton de Schaffouse et située dans une contrée fertile.
Nous arrivons k Schaffouse.
Schaffoase*
Schaffhamenl L'étymologie de ce nom a exercé la sagacité des antiquaires, qui ont proposé deux opinions également acceptables : i'' schaf^ mouton, et haus^ maison ; en ce cas, Schaffouse devrait son nom à des bergeries qui existaient anciennement en ce lieu ; â*» schiff^ bateau, maison des ba-
204 ITlNËRAmS DES BORDS DU RHIN.
teaux, et Schaffouse aurait primitivement servi d'entrepôt aux bateaux venant de Constance, auxquels la chute du Rhin ne permettait pas de naviguer plus loin. Nous laisserons au lecteur le soin de se décider entre ces deux étymologies : nous devons seulement le prévenir que la seconde est la plus généralement admise.
Quoi qu'il en soit, Schaffouse date du ix*' siècle. Le comte Éberhart de Nellembourg y fonda Tabbaye de Tous-les-Sainls (Aller^keiligen). Le pays voisin releva de cette abbaye jusqu'au xni* siècle. A cette époque, Schaffouse devint ville de l'empire et obtint de grands privilèges. Elle se racheta plus tard de la domination autrichienne et entra au xV siècle dans la confédération helvétique. Elle adopta au xvi* siècle la réformation : « Ils sont de la religion que j'ai sus dict, » dit le prudent Montaigne, dans ses Vidages. « Â Schaffouse, ajoute-t-il, nous ne vismes rien de rare. Ils y font faire une citadelle qui sera assez belle. Il y a une butte à tirer de l'arbaleste , et une place pour ce service , la plus belle , grande et accommodée d'ombrage, de sièges, de galeries et de logis qu'il est possible ; et y en a une pareille à Thacquebute (pour l'arquebuse). » Schaffouse fut, de 4 798 à i 800, succesgivemenl occupée ou traversée par les Français, les Autrichiens et les Russes. Depuis 1831 , le canton a une constitution toute démocratique, revisée dans le même sens en 1834.
La ville elle-même présente assez peu d'intérêt, et serait peu visitée, si l'envie d'aller voir la chute du Rhin, à une lieue de là environ , n'y attirait chaque année un grand nombre de voyageurs.
L'église de l'ancienne abbaye de Tous-les-Saints est devenue la cathédrale. C'est un édifice du xi* siècle , défiguré par de récentes restaurations. On y montre une grosse cloche sur laquelle sont écrits ces mots : Vivos voco, mortuos plangOy fulgura frango. « J'appelle les vivants, je pleure les morts, je brise la foudre. » Cette devise est devenue celle de
DE BALE a SCHAFFOUSE ET A CONSTANCE. 205
la belle pièce que Schiller a intitulée la Cloche. Au-dessous de cette devise, on lit ; Miserere^ Domine y populo , quem redemisti sanguine tuo. — Anna i486. « Prends pitié, Seigneur, du peuple que tu as racheté de ton sang. »
L'église paroissiale de Saint- Jean, bâtie au xi*' siècle, a été depuis considérablement agrandie.
La bibliothèque se compose en grande partie des livres que l'historien Jean de Mùller et son frère Georges ont légués à leur ville natale. Beaucoup portent la signature des auteurS qui les avaient envoyés à l'illustre écrivain. On y voit aussi un portrait de Luther par Cranach, dont le duc de Weimar avait fait cadeau à Georges de Mùller, pour le remercier de son édition de Herder. Il y a quelques livres rares, entre autres un exemplaire sur vélin du livre VI des Décrétales de Boniface Vin , imprimé à Mayence par Furst et Schaeffer , en
Si SchafFouse possède peu de monuments curieux , elle a conservé quelques maisons particulières ornées de peintures remarquables : on doit distinguer parmi elles la maison du Chevalier {Zum Bitter), ainsi nommée parce qu'au troisième étage on voit représenté le chevalier romain Curtius se jetant dans le gouffre pour sauver sa patrie. Les peintures de cette maison ont été exécutées au xvi* siècle par Tobias Stenner; l'artiste s'est représenté lui-même à côté du chevalier, ainsi que le gentilhomme qui lui avait commandé ce travail. Les difiPérentes figures allégoriques, historiques, mythologiques, qui couvrent les murailles de cette maison sont destinées à symboliser le triomphe de la vertu sur les passions : c'est, au premier étage, l'Immortalité, la Gloire et la Vertu couronnant un héros; au-dessus se trouvent les armes de la famille des Waldkirch et des Stockar (la maison appartient encore à un Stockar); au second étage, Daphné se dérobant par la fuite à l'amour d'Apollon et changée en laurier ; Ulysse repoussant les séductions de Gircé; au-dessus, les figures
de Démosthène et de Gicéron, un pélican qui nourrit ses petits avec son sang, avec cette devise : Pro legs et pro gregCy etc.
D'autres maisons, situées dans diverses parties de la ville, offrent sur leur façade des peintures en partie effacées par le temps, des figures en pierre soutenant d* élégantes tourelles. Des sculptures assez remarquables décorent quelques édifices, entre autres la maison des Tourneurs, celle des Forgefons, etc. Quelques jolies fontaines sont surmontées de statues. On a transporté au château celle d*un capitaine de mercenaires , avec cette devise , que certain canton suisse , qui prête encore ses enfants aux étrangers , devrait bien méditer : Quid non mortalia pectora cogiSy auri sacra famés? Cette statue ornait jadis une des fontaines de la ville.
Près du Rhin se trouve la maison des Archers {Bogenschutden). Toutes les semaines encore, un certain nombre de bourgeois s*y réunissent, et, selon l'antique usage, s'exercent à tirer de l'arbalète.
Dans ce pays, où chacun doit le service militaire, les enfants mêmes sont enrégimentés. On peut voir, le jeudi, un bataillon d'enfants (de dix à seize ans) se rélmir sur une place, faire l'exercice sous la direction de deux ou trois officiers fédéraux, puis s'acheminer vers une des portes de la ville, le fusil sur l'épaule, tambour et musique en tête, pour aller faire aux environs de la ville une promenade militaire. Le tout s'accomplit avec une gravité imperturbable, qui pourrait servir d'exemple à nos gardes nationaux. Les papas et les mamans, du seuil de leurs portes, les regardent passer avec une satisfaction tout aussi sérieuse, et les petits frères, trop jeunes pour porter le fusil , les suivent à une respectueuse distance. Tout ici se fait gravement.
La ville a conservé une partie de son ancienne enceinte, quelques tours; sur l'une des portes, celle de Souabe, près
de la rivière des Tanneurs, je lis cette bienveillante inscription : Salus exeuntilmSj pax ifitrantibus, « Salut à ceux qui partent, paix à ceux qui entrent. »
Le fort Unnoth (Ohne Nothe^ sans nécessité), ainsi nommé parce qu'on le construisit uniquement pour donner du travail aux malheureux , a été bâti au xvi* siècle ; les forteresses
Vue des tanneries de Schaffouse.
de ce xvr siècle n'ont pas toutes une ofigme aussi charitable. On y voit une immense voûte casematée, à l'épreuve de la bombe, qui peut protéger plusieurs centaines d'hommes. Il est en partie ruiné.
Le pont sur le Rhin n'a rien de remarquable. Il a remplacé un pont couvert (comme celui qu'on voit encore à Constance), que le général Oudinot fit sauter en 1799. Il était cité comme une merveille, et avait frappé Mme Rolland, qui le vit en 1787, et nous en a laissé la description : « Ce pont
a trois ou quatre cents pieds, sous la forme (l*un angle extrêmement obtus et de deux arches immenses ; surtout il frappe et surprend par le peu d'appuis qui soutiennent sa longueur; une seule pile s'élève au milieu, et l'on prétend qu'elle est inutile : reste d'un vieux pont entraîné par le Rhin, les magistrats voulurent que le nouvel architecte s'en servît; Grubenmann, simple charpentier, mais homme de génie, sut disposer les choses de manière qu'il ne portait rien.... Ce pont est non-seulement couvert, mais fermé sur les côtés, où il prend jour par des fenêtres. Nous sommes entrés dans un petit bateau pour nous promener sur le Rhin et passer sous le pont à deux fois, afin d'en considérer la structure élégante et légère.... La traversée du pont est un peu hardie, car le fleuve est là d'une incontestable rapidité : il faut des bateliers adroits et expérimentés. »
Depuis ce pont jusqu'à la chute, le cours du Rhin est entravé par des masses de rochers, sur lesquels il passe écumant, limpide et vert : il n'a pas encore ici cette barbe limoneuse que lui prêle Boileau, et qu'il acquiert en effet en grandissant.
En nous rendant à la chute du Rhin, n'oublions pas de traverser la promenade où l'on a élevé, en 4851, un monument à Jean de MùUer. Le buste en marbre, exécuté par M. OEchslin, de Schaffoiise, passe pour très-ressemblant. L'inscription rappelle ces paroles du grand historien : «• Je ne fus jamais d'aucun parti; mais j'ai été pour le droit et la vérité, partout où je les ai reconnus. » De la terrasse sur le Rhin , près du monument, on domine le cours du fleuve, au-dessous de la ville, et, dans le lointain , on aperçoit les montagnes avec leurs glaciers.
On ne nous suppose pas sans doute l'impertinence de tenter la description de la fameuse chute, après les plus grands poètes de notre siècle, après la prose de Gœthe et de Victor Hugo, après les vers de Lamartine ; nous nous con«
tenterons de rapporter ici quelques traits de la peinture qu'en essaya jadis le poète des Méditations; il peut sembler curieux de comparer sur les lieux mêmes le portrait à l'original.
De rochers en rochers et d'abîme en abime Il tombe, il rebondit, il retombe, il s*abtme ; Les débris mugitfsants roulent de toutes parts; Le Rhin sur tous les bords sème ses flots épars ; De leur choc redoublé le roc gémit et fume ; Le flot pulvérisé roule en flocons d'écume , Remonte, court, serpente; aux noirs flancs du rocher Semble avec ses cent bras chercher à s'accrocher, Sur les bords de l'abime accourt, hésite encore : Puis dans le goufl're ouvert, qui hurle et le dévore, Réunissant enfin tous les flots à la fois , D'un bond majestueux tombe de tout son poids '....
Le Rhin descend par étages jusqu'à la grande chute, qui a environ 16 mètres de hauteur sur la rive droite, et 20 mètres sur la rive gauche. Le fleuve se précipite par trois bras principaux ; un quatrième, plus petit, se glisse sur la rive droite, du côté des forges. Ces quatre chutes sont formées par trois rochers couverts de feuillage qui coupent cette vaste masse d'eau.
Un des rochers sur lequel le Rhin passe en écumant, avant la grande cataracte , supporte une forte tringle de fer où se lit la date de 1848. Pendant cette année, les eaux furent
4 . On peut opposer à cette description enthousiaste la mention si sèche que Tait Montaigne de cette merveille : « De Kaiserstuhl nous suivîmes ladicle riYière (le Rhin] par un trcs^beau plat pays, jusqu'à ce que nous rencontrâmes des saulls où elle se rompt contre des rochiers qu'ils appellent des cataractes, comme celles du Nil. C'est que, au-dessoubs de Schaffouse, le Rhin rencontre un Tond plein de gros rochiers, où il se rompt, et au-dessoubs, dans dans ces mêmes rochiers , il rencontre une pente d'environ deux picques de haut, où il fait un grand sanlt escumant et bruiant estrangement. Gela arrête le cours des bateaux , et interrompt la navigation de ladiote rivière. »
assez basses pour que les ouvriers de la forge voisine pussent pénétrer jusque-là et y fixer le fer dans le rocher.
Cette masse d*eau, qui apparaît en se brisant comme un énorme écroulement de flocons de neige entremêlé de nuances vertes, et où, suivant la direction du soleil, se peignent les couleurs de Tarc-en^ciel, perd beaucoup à être vue
La chule du Rhin.
par un temps couvert. Par un beau jour, il faut encore choisir ses heures ; c'est le matin jusqu'à huit heures, et surtout le soir, à partir de trois heures, que la cataracte a tout son efiFet. Illuminée par le soleil, elle devient éblouissante et l'œil a peine à en supporter l'éclat. Par un beau clair de lune, elle est d'un aspect prestigieux.
Sur la rive gauche s'élève , au-dessus du rocher, un château assez vilain, badigeonné en ocre jaune et muni d'un
petit belvédère qui n'en augmente point la beauté. C'est au pied du rocher où s'élève ce château, ou plutôt cette auberge, (où des bateliers mènent en partant de la rive droite, audessous de la chute), que le fleuve a sa plus large chute. On descend du château par un escalier qui conduit à une galerie placée sous le rocher : de là on contemple, à quelques pieds de soi, l'énorme masse d'eau qui s'écrase avec fracas ; il semble qu'on soit enveloppé dans ce tourbillon de mousse et de bruit. Avant de descendre à cette galerie, on vous oifrira un manteau en toile cirée que vous ferez bien d'accepter, si vous ne voulez prendre un bain complet : la poussière d'eau que soulève la chute inonde la galerie; c'est là, du reste, le seul péril que l'on puisse courir, quoique au premier instant on soit tout à la fois ébloui et assourdi.
Une excursion que nous ne conseillerons à personne, quoiqu'on puisse, dit-on, la faire moyennant trois francs par tAte, c'est de se faire conduire au"plus grand des rochers qui divisent la chute, et d'y grimper : il faut pour cela être bien sûr de soi, se savoir inaccessible au vertige, et, quand on réunirait même toutes ces conditions indispensables de sécurité, on ferait bien encore de se refuser cette dangereuse expédition.
Sur la rive droite se trouve une fonderie assez considérable; on vient d'y ajouter de vastes bâtiments, qui diminuent beaucoup l'aspect sauvage que ce lieu aurait dû conserver. Encore quelques années et quelques constructions de ce genre, et ce sublime paysage n'aura plus pour encadrement qu'une bordure d'édifices prosaïques ou ridicules. Ce serait pourtant bien là un de ces sites qu'il faudrait faire respecter. Si l'on veille à la conservation des monuments publics, pourquoi ne veillerait-on pas à ce que rien ne vînt altérer la beauté d'une des plus grandes scènes de la nature? Les œuvres de Dieu sont-elles donc moins respectables que celles des hommes ?
2iâ ITINÉRAIRE D£^ BORDS DU RHIN.
Un bateau à vapeur fait le service entre Constance et Schafifouse en quatre ou cinq heures. Nous passons devant quelques petites villes sans importance : Dissenhofen , sur la rive gauche; SteiUy située sur Tautre rive, au milieu du territoire badois, et qui n'en appartient pas moins au canton de Schaffouse. A partir de cette ville , le Rhin s'élargit tout à coup; nous traversons XUntersee^ partie inférieure du lac de Constance; nous laissons Steckborn sur la rive gauche, et, à l'endroit où le lac se resserre, nous apercevons Constance. Au delà du pont qui rejoint les deux rives s'étend le lac de Constance, le plus grand de la Suisse après le lac de (îenève.
Constanee.
Constance doit son origine et son nom k Constance Chlore, qui y bâtit une forteresse en 297. La ville s'accrut rapidement, et devint, au moyen âge, une des plus puissantes cités de l'empire : sa population, au xv« siècle, s'élevait à quarante mille âmes , quand le concile de Constance y attira un iel concours d'étrangers que des historiens n'ont pas craint d'évaluer à cent mille le nombre des habitants de Constance pendant la durée de cette assemblée. On bâtit alors à la hâte des maisons de bois pour loger tous ces étrangers. Outre l'empereur, se trouvaient présents au concile cent vingt-huit grands vassaux de l'empire, vingt-sept ambassadeurs qui y représentaient leurs souverains, une foule de prélats et de docteurs, parmi lesquels figurait l'illustre Gerson , qui eut grand' peine à obtenir la condamnation des doctrines du cordelier Jean Petit, l'apologiste de l'assassinat du duc d'Orléans. Il existe à l'hôtel de ville un manuscrit in-folio relatant jour par jour tout ce qui s'est passé à Constance pendant la durée du concile; il s'y trouve, dit-on, des articles de dépense d'une nature assez étrange : le bourgmestre et son conseil s'engagent par un contrat à entretenir dans la ville trois mille courtisanes , dans l'intérêt des visi-
DE BÂLE Â SGHAFFOUSE ET Â CONSTANCE. Si 3
leurs étrangers. Constance, depuis cette époque-, a vu sa prospérité décroître. Au xvi* siècle, elle se soumit à la maison d'Autriche ; depuis 1805, elle fait partie du duché de Bade.
La cathédrale est un monument du x* siècle, reconstruit en partie au xiii*. Les portes de l'entrée principale offrent des sculptures en bois du xt* siècle, représentant la Passion du Sauveur. Dans l'intérieur, on voit dans une chapelle un modèle du saint Sépulcre. Les deux battants de l'orgue sont ornés de peintures d'Holbein. On montre aussi la place où se tint Jean Huss pendant qu'on lui lisait son arrêt de mort. Une statue de cet infortuné sert d'appui à la chaire. Du haut des tours la vue s'étend sur le lac, sur les rivages de la Souabe , sur les montagnes du Tyrol et sur celles d'Appenzel et des Grisons. Le cloître, détruit en partie, a conservé quelques restes curieux de sculptures anciennes.
Le couvent des dominicains, qui servit de prison à Jean Huss, est devenu une manufacture de coton. Les restes de l'église et du cloître sont d'un effet très-pittoresque.
Un pont relie les deux rives ; il est en grande partie revêtu d'une toiture avec une galerie à jour sur le lac. C'est une construction singulière.
C'est dans un vaste édifice, qui sert actuellement de douane, que se trouve la salle où se tint le concile de Constance. Ce concile déposa trois papes, qui, se prétendant tous régulièrement élus, se disputaient la tiare et désolaient l'Église par leur opiniâtreté. Il éleva k leur place Martin V au trône pontifical. Il jugea ensuite Jean Huss, que l'on accusait de rejeter l'autorité du pape, de condamner, en s' appuyant sur l'Évangile, les indulgences, les excommunications, le culte de la Vierge et des saints, la communion sous une seule espèce, et d'avoir enseigné «« qu'il est contre l'Écriture que des ecclésiastiques aient des biens en propre. » Il refusa de se rétracter et fut condamné au feu. L'empereur Sigismond,
2i4 ITINÉRAIRE DES BORDS DU RHIN.
qui assistait au concile et avait délivré un sauf-conduit à Jean Huss , faussa lâchement sa parole et le laissa mourir. Jean Huss fut brûlé vif, dans le faubourg Bruhl, en 1415. Son disciple, Jérôme de Prague, mourut du même supplice, à la même place, Tannée suivante : on montre encore Tendroit où s'éleva le bûcher. Tous deux périrent avec un courage et une résignation extraordinaires.
Une inscription latine en mauvais vers remercie « cette sainte maison d'avoir rendu la paix au peuple, en déposant les trois papes qui divisaient la chrétienté par le schisme, et en élisant Martin Y^ » Malheureusement, par la condamnation de Jean Huss, cette même maison déchaîna sur l'Allemagne toutes les horreurs d'une guerre civile et religieuse tout à la fois, celle des Hussites et de Jean Zyska, qui, pendant seize années, couvrit de deuil le sol de l'empire. Jean Huss, avant de mourir, avait dit, en jouant sur son nom qui, en allemand, signifie Oie : « L'oie est un oiseau modeste et qui ne vole pas très-haut ; il en naîtra d'autres, qui ^'élèveront à tire-d'ailes au-dessus des pièges des ennemis. » Luther vint accomplir cette prédiction. On le voit, c'est la guerre, et non la paix, qui sortit de celte sombre maison.
On montre diverses curiosités historiques qui se rapportent pour la plupart à cette funèbre tragédie ; ce sont :
1° Le trône où siégèrent le pape Martin V et l'empereur Sigismoud ; à côté sont plusieurs boucliers du temps des croisades ; ils sont en bois et couverts en peaux de sanglier.
2<* Sur une estrade, vis-à-vis du trône, on voit des statues de grandeur naturelle représentant Jean Huss et Jérôme de Prague, et le moine dominicain Célestin. Ces espèces de marionnettes sont habillées.