HOCHE
Ce n'est point à Weissenthurm qu'il expira : après" avoir passé le Rhin, il s'était avancé jusqu'à Welzlar. Ce fui là qu'il mourut, dans sa trentième année, près de sa jeune femme, au milieu de ses soldats qui l'adoVaient. Il venait de frapper cette ville d'une contribution de guerre de soixante mille livres, et la lettre suivante, contenue dans sa correspondance, montre qu'en lui la probité égalait le courage et le talent : « Si, ainsi que vous le dites , la ville de Welzlar ne devait pas payer une contribution pécuniaire, ses magistrats n'eussent pas eu la bassesse de me faire offrir par une femme mille louis d'or pour les en exempter. Cet acte seul doit être
un garant que la ville payera les soixante mille livres qui lui sont demandées, » etc.
Fils d'un piqueur de vénerie à Versailles , élevé par sa tante, une pauvre marchande d'herbes , Hoche se forma tout seul : la Révolution le trouva sergent aux gardes-françaises , et en fit un de ses plus vaillants généraux. La pacification de la Vendée, où il montra autant d'humanité que d'adresse, ses campagnes sur le Rhin, avaient porté sa gloire à son comble quand il fut enlevé en quarante-huit heures
Tombeau de Hoche.
par une maladie étrange. « Du reste , dit M. Thicrs , si un beau souvenir dédommage de la perte de la vie, il ne pouvait être mieux dédommagé de perdre sitôt la sienne. Des victoires, une grande pacification, l'universalité des talents, une probité sans tache.... en un mot, des hauts faits, de nobles conjectures et vingt-neuf ans , voilà de quoi se compose sa mémoire. »
Ce n'est point sous cette pyramide que repose ce vaillant enfant de la Révolution. Son corps , suivi d'une partie de
Tannée, fut porté à Coblentz et déposé à côté de son camarade Marceau. Trois jours avant sa mort, Hoche avait donné douze cents francs pour contribuer k l'érection du monument de son compagnon d'armes, qu'il venait sitôt rejoindre. La garnison autrichienne du fort d'Ehrenbreitslein s'était réunie aux soldats de l'armée de Sambre-et-Meuse pour rendre les derniers honneurs à cette jeune et pure renommée. Il y a d'Ândernach une excursion à faire à l'abbaye de
Calvaire d'Andernach.
Laachf située à trois lieues environ. Le chemin est assez pénible et composé de montées et de descentes ininterrompues. On arrive au village de Wassenach, situé au pied de la hauteur où se trouve le lac de Laach. Ce lac, environné de tous côtés de collines boisées, calme, d'un aspect sévère, a deux lieues de tour et 74 mètres de profondeur. Au bord opposé à celui que l'on atteint en arrivant de Wassenach , s'élève, au delà des eaux bleuâtres , l'antique abbaye, une des plus célèbres d'Allemagne. C'est un édifice byzantin
d*une grande richesse et auquel est joint un magnifique cloître.
Nous laisserons une plume plus expérimentée que la nôtre en de telles matières décrire la disposition de cet édifice, si peu visité par les étrangers, et pourtant si digne de l'être : « Gomme la plupart des cathédrales qui se mirent dans les eaux du Rhin, dit M. Michiels, l'église de Laach oppose k la brise errante six monstrueux clochers. Elle n'a point de façade , point de ces larges structures que désigne le mot de portail. A l'occident, on voit d'abord une rotohde percée de fenêtres et adossée contre une haute tour quadrangulaire; l'extrémité de la nef joint cette tour à ses acolytes. Ce sont deux flèches octogones, composées de quatre étages, et ornées de cintres non moins divers par leur grandeur que par leur situation relative. A l'orient, la même construction se répète, sauf quelques dissemblances légères. Entre cette double masse s'étend le corps de l'édifice, la partie moyenne réservée aux laïques. Il est superflu d'ajouter que des zigzags, des chaînes en losange, des frottes crénelées et autres moulures singulières ornent les corniches , bandeaux et archivoltes. Un cloître , dans lequel on entre par une porte d'un beau travail, précède l'abside de l'ouest; à la hauteur des chapiteaux règne, le long de la muraille , une plinthe élégamment sculptée. On y distingue, parmi des rinceaux continus, deux hommes terminés en oiseaux, qui se prennent aux cheveux , un singe examinant un phylactère, un bouc et un ours nez à nez, plusieurs de ces têtes en feuillage , que l'on rencontre dans toute l'Europe sur les monuments chrétiens. De petites colonnes doubles, fort légères, soutiennent les arcades du cloître. Voilà pour le dehors. L'intérieur n'excite l'attention par aucune forme spéciale. On y trouve, ainsi que dans les basiliques du Rhin, un chœur à J'orient et un autre à l'occident , mais point de dôme interne. Les galeries latérales manquent au-dessus des bas
cAtés; deux chapelles rondes entaillent les parois orientales du transsept ; deux croisées en ogive attestent une réparation exécutée sous l'influence du style gothique. Mais un petit monument lombard compense à lui seul la nullité archéologique du reste. Il orne l'abside du couchant, et passe pour le tombeau du fondateur. « L'abbaye de Laach était occupée par une cinquantaine de bénédictins , fort hospitaliers , fort savants, et qui partageaient leur temps entre les devoirs de la charité , l'étude , et , il faut le dire , la bonne chère. La tradition de leurs somptueux repas s'est conservée dans le pays, ainsi que celle de leur bonhomie. Ils avaient à leur dîner six plats , plus un cruchon de vin ; le dimanche , on doublait la portion de vin ; on la triplait aux jours de fête. Aussi leurs joyeuses habitudes leur.avaient-elles valu le nom de Beneirinktiner (bien-buvant) , au lieu de Benedictiner. Cette plaisanterie locale ne diminuait en rien du reste le respect et Tafiection qu'ils méritaient par leur bienfaisance et par leur savoir.
L'abbaye, fondée au xi* siècle par le comte palatin Henri P', fut supprimée par le gouvernement français en 180â. Elle a été restaurée il y a quelques années.
On retourne à Andernach par un chemin ravissant qui suit la vallée de la Brohl et rejoint le Rhin au village du même nom. Cette route , bordée de rochers d'un aspect singulier, fouillés et excavés profondément, longe un torrent et passe, devant le château de Schweppenbourg, à peu près à une heure de chemin avant d'atteindre le Rhin. Ce château, à gauche de la route, est bâti sur une petite élévation : c'est un édifice du xvi* siècle. Arrivé à Brohl, on tourne k droite, et, par une route bordée de peupliers et de pommiers , on revient, en suivant le Rhin, jusqu'à Andernach.
Reprenant le bateau à vapeur, nous continuons à remonter le Rhin, dont les deux rives s'abaissent peu k peu, et ne nous laissent apercevoir qu'une riche et fertile campagne. Nous
trouvons sur la rive droite Neuwied , petite ville bâtie au xvii* siècle par le comte Frédéric, qui en fit Tasile des communions persécutées , le refuge des malheureux que les guerres religieuses chassaient de leur pays. La ville a conservé ce caractère de tolérance religieuse qui présida à sa fondation : catholiques, protestants et juifs y vivent tranquillement auprès des frères moraves qui , au nombre de plusieurs centaines, habitent un quartier de la ville. Cet établissement fut fondé en i750 par des réformés français, antérieurement installés à Harnhaag. Dans cette communauté, les frères non mariés occupent une maison séparée. Les jeunes filles et les veuves habitent également à part. Celte association , qui cherche k reproduire la vie simple et austère des premiers chrétiens, compte plusieurs hommes distingués; plusieurs des associés sont étrangers à l'Allemagne ; outre les familles d'origine française, on y compte surtout des Anglais. Leur principale industrie consiste en ganterie et en faïences. On obtient facilement la permission de visiter l'établissement.
Mon-Repos, résidence princière, située à deux petites lieues de Neuwied, dans l'intérieur des terres, étale sa blanche façade sur une colline élevée. Derrière l'édifice s'étend une forêt traversée de routes qui convergent en éventail vers le château.
C'est à peu près vis-â-vis de Neuwied que se trouve Weissenthurm , dont nous avons parlé précédemment. Là se trouve une petite île , qui servit à Hoche pour le passage du Rhin. Le fleuve une fois franchi , il trouva Tennemi rangé en bataille sur les hauteurs qui entourent Neuwied; Hoche l'attaqua vigoureusement et lança son infanterie sur les redoutes, qu'elle enleva à la baïonnette. La victoire de Neuwied rétablit les Français sur la rive droite du Rhin. On raconte que Hoche, qui, dans ses bulletins, ne parlait jamais de lui, tout en accordant une
' DE COLOGNE A GOBLENTZ. 7i
grande part à ses compagnons, avait mis dans Tordre du jour lu le lendemain à l'armée : «Uarmée a pris sept drapeaux. — J*en ai pris sept aussi , lui dit son ami le général Lefebvre, un peu piqué; cela fait donc quatorze? — Non, mon ami, lui répondit Hoche, il n'y a en tout que sept drapeaux comme il n'y a qu'un Lefebvre. » Les autres généraux qui , sous ses ordres , avaient contribué au gain de la bataille, étaient Grenier, Richepanse et Ney qui, trois jours après , fut démonté dans une charge de cavalerie et fait prisonnier. Hoche poursuivit l'armée vaincue. « Il allait l'envelopper par une manœuvre habile et l'enlever peutêtre., » dit M. Thiers , lorsque arriva un courrier annonçant la suspension des hostilités et la signature des préliminaires donnée par Bonaparte à Léoben. « Cette circonstance arrêta Hoche au milieu de sa marche victorieuse et lui causa un vif chagrin, car il se voyait encore une fois arrêté dans sa carrière. Si, du moins, on eût fait passer les courriers par Paris (Bonaparte les envoya directement à Hoche), il aurait eu le temps d'enlever Kray tout entier; ce qui aurait ajouté un beau fait d'armes k sa vie et aurait eu l'influence la plus grande sur la suite des négociations. » Le général Lefebvre, qui commandait l'avant - garde , se consolait encore moins que Hoche de se voir subitement arrêté , et furieux , disait au courrier, avec ses jurons ordinaires : « Tu aurais bien dû t' amuser en route à boire quelques bouteilles de vin. » Hoche n'en écrivit pas moins à Berthier, chef d'état-major de l'armée d'Italie : « Je dois me féliciter avec tous les Français de la bonne nouvelle que vous voulez bien me transmettre. Nous n'oublierons jamais que c'est à vos travaux que nous devons la paix et ses inestimables résultats. »
Sur la rive droite, nous apercevons Bendorfy qui travaille dans ses usines toujours fumantes le fer recueilli dans les montagnes voisines (c'est là, à ce qu'on croit, que César passa le Rhin pour la première fois). Au-dessus de Bendorf
apparaît le château de Sayn^ I^âti en i84^ par le prince de Sayn-Wittgenstein , général au service de la Russie : de l'ancien château , détruit pendant la guerre de Trente ans, il reste encore quelques ruines assez considérables. Vallendar^ ville industrielle, nous est cachée par la longue île de Niederwerth. Déjà nous apparaît Coblents, et sur la rive droite la formidable forteresse d'Ëhrenbreitstein.
Goblentz. Pont sur la Moselle.
Nous dépassons l'embouchure de la Moselle, et nous nous arrêtons le long du quai du Rhin. La ville nous apparaît déjà telle que nous la trouverons à l'intérieur, propre, régulière et ennuyeuse. Ce ne peut être un séjour agréable qu'à une seule condition , c'est d'en sortir tous les matins et d'aller faire aux environs des excursions , qui sont charmantes.
Quoique d'une origine ancienne, Coblentz présente peu d'anciens monuments. Ses rues larges offrent aux regards de beaux hôtels, des palais même; elles sont peu animées.
Son histoire ne peut guère nous intéresser que parce que cette ville fut le séjour des émigrés français en 4792. Six années plus tard , elle devenait le chef-lieu d*un département français (Rhin-et-Moselle). La Prusse la possède de* puis 1815 et y entretient une nombreuse garnison.
L'église de Saint-Castor^ située à l'extrémité de l'angle que forment la Moselle et le Rhin , fut consacrée en 836. Il ne reste probablement rien de cette première construction : rintérieur du choeur et le bas des tours du devant sont la partie la plus ancienne de l'édifice, et semblent appartenir au XII* siècle. Cette église a été récemment restaurée avec goût; la voûte a.été peinte en bleu et semée d'étoiles d'or. Ces voûtes basses ont un remarquable caractère de force et de sévérité. Le chœur contient des fresques modernes , terminées en 1848 par Settegast. On trouvera k Saint-Castor d'anciennes sculptures assez curieuses ; dans le chœur, à gauche, le tombeau de l'archevêque Cuno de Falkenstein , qui est du xiv* siècle, avec un tableau fort ancien, qu'on attribue à Wilhem de Cologne.
Sur la place de l'Église se trouve la fontaine de Saint- Castor que le dernier préfet français fit ériger en 181 â en l'honneur des succès que remportèrent d'abord les Français au début de la campagne de Russie. On y lit cette double inscription, que nous copions fidèlement :
An MDCCCXII mémorable pir la gihpagne contre les russes.
sous LE PRÉFECTUEA (sic) DE JULES DOAZAN.]
Et au-dessous :
vu ET APPROUVÉ PAR NOUS COMMANDANT RUSSE