‹ Les bords du RhinChapitre 9 sur 30 · PAR LES BATEAUX A VAPEUR · texte numérisé non relu

PAR LES BATEAUX A VAPEUR

On se rend d'ordinaire de Mayence à Mannheim par le chemin de fer , en traversant Francfort et Darmstadt , ou

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par le nouveau chemin de fer de la rive gauche, qui conduit de Mayence à Ludwigshafen. (Voir page 436.)

C'est cette dernière route que nous conseillons.

On peut enfin s'y rendre par le Rhin. C'est ce parcours dont nous allons indiquer les principaux points.

Ce trajet est en grande partie assez insignifiant : les rives du fleuve sont en général plates, et les montagnes éloignées. Celles-ci se rapprochent pourtant, sur la rive gauche, à partir de Nackenheim jusqu'à Oppenheim : malheureusement elles . sont assez peu pittoresques ; ce sont des coteaux d'une couleur rougeâtre , plantés de vignes qui descendent jusqu'au Rhin.

De l'autre côté du Rhin , vis-k-vis de Nackenheim, dans la plaine , se trouve Trebur^ ville importante sous les rois carlovingiens : Louis le Débonnaire y présida une diète, et Charles le Gros , plus lard , y fut détrôné.

Oppenheim est peut-être la seule localité de ce parcours qui se présente d'une façon pittoresque : cette ville est située au bas et sur le penchant d'une hauteur que domine un vieux thâteau en ruines ; ses coteaux , coupés à pic en quelques endroits, attirent les regards; l'église domine la ville, qui est séparée du Rhin par des marécages plantés de saules. C'est une très-ancienne cité , d'origine romaine. Au moyen âge , ville impériale, elle joua un rôle important parmi les villes du Rhin. C'est là que, le 12 octobre 4 521, Luther, se rendant de Vittemberg à la diète de Worms pour comparaître devant Charles-Quint, traversa le fleuve; il s'arrêta à Oppenheim , et arriva à Worms deux jours après. Oppenheim fut, en 1689, prise et détruite par les Français.

La principale église d'Oppenheim , entourée d'un jardin , se compose de deux parties : l'une dont il ne reste plus que les murailles; l'autre bien conservée et séparée de la première par une porte. C'est celle qui regarde le Rhin. Cette dernière partie de l'édifice est un beau monument qui

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renferme quelques sculptures curieuses. Sur lés murailles, malheureusement badigeonnées en blanc, sont appliquées des pierres tumulaires représentant des chevaliers avec leurs femmes : presque tous appartiennent à la maison de Dalberg , cuirassés, le chapelet à la main , avec des fleurs de lis dans leur écusson. Le chœur lui-même esi dallé de pierres sculptées représentant des guerriers, des femmes, des enfants, dont la face s*est usée sous la semelle des passants. Une pierre tumulaire dressée contre le mur à gauche représente le vaillant chevalier Frantz de Sickingen , les cheveux longs, les pieds appuyés sur un petit lion qui se retourne pour le regarder ; à ci5té de lui est sa femme. Tout près de là se voit une vieille sculpture représentant sainte Catherine, patronne de Téglise, un chapelet entre ses doigts.

Entre Téglise actuelle et Téglise abandonnée se trouvent deux chapelles qui servaient sans doute de sacristie ; dans Tune d'elles , on remarquera un chevalier à longue barbe , d'une fière tournure.

Le portail qui conduit dans l'église ruinée est orné de sculptures charmantes.

L'église ruinée enferme, entre ses belles ogives , un espace où pousse l'herbe, oii un acacia s'élève au milieu de bas-reliefs plus ou moins dégradés, de tombeaux de toute époque : ce sont des chevaliers du moyen âge armés en guerre, et puis un grave personnage du xvi* siècle, le cou entouré d'une lourde fraise. Le tout est d'un aspect singulièrement triste et abandonné : la tête d'un de ces chevaliers est tombée; on l'a placée entre ses pieds.

Dans l'enclos qui eiitoure l'église on remarque une chapelle effondrée , dont le caveau contient des ossements entassés contre le mur, comme aux catacombes de Paris, et artistement disposés : ces crânes et ces tibias appartiennent , si l'on en croit la tradition , aux Espagnols et aux Suédois tués dans les environs pendant la guerre de Trente ans.

Au-dessus de Téglise, sur la hauteur, sont les vastes ruines du château impérial de Landskron^ construit sous Lother, et restauré au xv* siècle.

C'est à quelque distance d'Oppenheim , en remontant le fleuve, que Gustave-Adolphe , après la victoire de Leipsick, passa le Rhin à Stockstadt. « Les Espagnols, dit Schiller dans son Histoire de la guerre de Trente ans , avaient constamment fui devant lui; mais voulant du moins défendre le passage du Rhin , ils brûlèrent ou coulèrent à fond tous les bateaux des environs, et se retranchèrent sur les bords du fleuve , où ils prirent une attitude menaçante , annonçant l'intention de combattre à outrance dans le cas où les Suédois réussiraient à effectuer leur passage. N'écoutant que le désir de connaître au juste les positions qu'ils venaient de prendre, le roi commit une imprudence qui l'exposa à tomber entre leurs mains. Monté seul sur une petite nacelle, il eut la témérité de passer ainsi le fleuve ; mais en mettant pied à terre , il fut assailli par une troupe de cavaliers espagnols , qui furent tellement stupéfaits de son audace et de l'intrépidité de sa résistance, qu'il eut le temps de rentrer dans sa nacelle et de regagner l'autre rive. A peine y fut-il arrivé , qu'avec le secours de quelques bateliers il parvint à se procurer deux bateaux , sur lesquels il fit embarquer le comte de Rrahe avec trois cents soldats d'élite. Cette petite troupe débarqua sans obstacle sur le rivage que le roi venait de reconnaître; mais, avant d'avoir pu achever les retranchements qu'elle avait commencés pour s'y fortifier , elle fut attaquée par quatorze compagnies de dragons et de cuirassiers espagnols. Malgré la grande supériorité numérique de l'ennemi , elle se défendit sans perte considérable, jusqu'au moment où le roi lui-même vint la secourir avec un nouveau détachement. La lutte fut courte , mais terrible : plus de six cents Espagnols tombèrent sur le champ de bataille; le reste prit la fuite et se réfugia à Mayence. »

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On a élevé une colonne surmontée d'un lion près de l'endroit où le roi de Suède passa le Rhin. Ce fut le lendemain même que Gustave-Adolphe prit d'assaut la ville d'Oppenheim : les Espagnols qui la défendaient furent tous exterminés.

Après avoir dépassé Gemsheimy petite ville située sur la rive droite, nous ne tardons pas k apercevoir Worms,

C'est k cette cité, jadis si puissante, que se rattache le souvenir des exploits de Siegfrid , le héros des Niebelungen, l'époux de la belle Chriemhilde. Les chefs francs résidèrent à Worms ; Charlemagne y tenait ses champs de Mai , et c'est de là qu'il partit pour la guerre contre les Saxons. Mais ces souvenirs de la légende ou de l'histoire s'efifacent devant celui de la comparution de Luther au tribunal de Pempereur et delà diète en 152i. Ses amis, tremblant pour lui, voulaient l'empêcher de comparaître ; ils lui rappelaient Jean Huss , brûlé à Constance, malgré le sauf-conduit de l'empereur : « J'irai, répondait l'indomptable réformateur, j'irai, quand j'y devrais trouver autant de diables qu'il y a de tuiles sur les toits ; j'irai, quand même entre Vittemberg et Worms flamboierait un bûcher dont l'incendie rougirait le ciel. » Et il partit : monté sur un chariot , entouré des siens, le 14 octobre , il aperçut Worms; il se leva, et entonna l'hymne dont il avait composé la veille, à Oppenheim , la musique et les paroles. Il entra dans la ville , et le lendemain se rendit devant la diète. Lorsqu'il fut dans la salle, plusieurs vinrent l'encourager , lui disant : « Parlez en homme , ne craignez point ceux qui peuvent tuer les corps , mais qui ne peuvent rien contre les âmes. » — « Moine , lui dit le fameux capitaine Georges Frundsberg en lui posant la main sur l'épaule , moine , tu franchis un pas plus dangereux que nous autres, hommes de guerre , n'en avons jamais franchi ; mais ne crains rien, si Dieu est avec toi. » Luther parla sans peur, refusa de se rétracter , et sortit , injurié par les Espagnols ,

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accompagné par les Allemands. De ce jour date la révolution qui ravit la moitié de l'Allemagne à la cour de Rome. Si Ton va visiter les champs de bataille où le plus souvent se sont vidées d'insignifiantes querelles, n'est-ce pas un champ de bataille bien autrement mémorable, que cette ville où un homme tint tête aux puissances du jour conjurées contre lui?

Malheureusement, de l'antique ville, témoin de ces grandes choses , il ne reste que la cathédrale et la synagogue : le reste a été brûlé par les Français sous Louis XIV , et l'on montre encore aux pierres de la cathédrale les traces de cet effroyable incendie.

La cathédrale , magnifique édifice byzantin , a deux absides et quatre tours , dont le clocher est en pierre. C'est une construction robuste, d'une grande majesté. Elle fut inaugurée au XI* siècle, et modifiée en partie au siècle suivant. La façade du sud est du xv* siècle : cette partie de l'église , qui est entourée d'un frais jardin {doin-platz) ^ est riche en sculptures curieuses représentant des figures bizarres. Le portail est décoré de statues bien conservées ; dans le tympan du fronton se trouve une femme à cheval sur un animal fantastique, et portant une couronne murale; elle symbolise, à ce qu'on croit, l'Église triomphante.

L'intérieur de l'édifice est d'une beauté sévère. Voilà au moins une église que le badigeon n'a point dévastée. La pierre a conservé sa couleur rouge et pris çk et là des teintes grises ou vertes. Ces murailles nues sont d'un aspect singuUer. L'ensemble est déparé, il est vrai, par les colifichets modernes qui se trouvent dans le chœur. L'ornementation de ce chœur est détestable : ce sont des boiseries couvertes de cors de chasse, de flûtes, de lyres dorées. Mais, en tournant le dos à l'autel, on a devant soi un magnifique ensemble dont rien ne vient altérer l'austérité.

On remarquera, dans une chapelle (au sud), une très-

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ancienne sculpture représentant Daniel dans la fosse aux lions. La fosse où est Daniel a été creusée dans le mur; elle est très -étroite , et le patient doit s'y trouver fort mal à son aise, indépendamment du voisinage inquiétant des lions coloriés efi jaune clair qui sont auprès de lui.

On doit se faire ouvrir la chapelle des fonts baptismaux, où l'on verra d'admirables scupUures du xvi« siècle , une Naissance du Christ, une Résurrection , une Annonciation , un Christ au tombeau , puis un monument représentant un chevalier armé à genoux devant un crucifix. L'inscription nous apprend que cette figure est celle d'Ëberhardt de Heppenheim, mort en 1559. Cette chapelle contient encore des fonts baptismaux en pierre, des tableaux sur fond d'or' représentant saint Pierre et saint Paul , des armoiries , etc.

Dans l'intérieur de l'église , du côté du nord , on voit, scellé dans le mur, un bas-relief du xiii* siècle représentant trois filles de rois francs : sainte Embède , sainte Warbède , sainte Willebède. Ces figures , d'un modelé rare pour cette époque, sont bien conservées , sauf sainte Willebède, qui a le bout du nez cassé, et sainte Warbède, qui a perdu une partie de sa couronne.

Au nord de l'église se trouve l'ancien évéché, reconstruit au commencement du xviu* siècle, et ruiné de nouveau pendant les guerres de la Révolution. C'est dans l'édifice que celui-ci a remplacé que comparut Luther. C'est dans une maison voisine de Vhùtel du Cygne qu'il demeura pendant son périlleux séjour à Worms. Dans cette ville reconstruite presque en entier, son souvenir a subsisté toujours vivant.

La synagogue , du xi* siècle , est , avec la cathédrale , le seul monument qu'ait épargné l'incendie. Les juifs ont toujours été bien traités à Worms; une légende prétendait qu'ils s'y étaient établis avant la naissance de Jésus-Christ , et qu'ils avaient protesté contre la condamnation du Sauveur. Aussi leur a-t-on accordé au moyen âge des privilèges ex-

cêptionnels ; quand on ne leur eût concédé que le droit de vivre et de ne pas être périodiquement dépouillés de leurs biens , ce serait déjà un fait remarquable , à une époque où partout ailleurs ils subissaient une perpétuelle persécution. On pense que c'est de Worms qu'est sortie la légende du Juif Errant,

L'église de Notre-Dame (Frauenkirche)^ jadis située dans un faubourg populeux, est aujourd'hui au milieu des champs. Elle date de la fin du xv* siècle. '

Cette église , que l'on aperçoit à l'extrémité de la ville, près du Rhin , en venant de Mayence, est surmontée de deux clochers, dont un seulement est bien conservé. La façade est ornée de sculptures : en haut le couronnement de Marie ; au-dessous sa mort ; les vierges sages et les vierges folles : les premières dans une attitude modeste , portant leur vase droit; les secondes le tenant renversé et penchant la tête d'une façon très-agaçante.

Dans l'intérieur de l'église, on voit une sculpture trèsancienne, représentant le tombeau du Christ et ses gardiens endormis.

Worms possède d'autres églises peu remarquables.

Entre Worms et Mannheim, le bateau à vapeur passe entre deux rives couvertes de prairies, au delà desquelles s'aperçoit, sur la rive gauche, le mont Tonnerre (Donnersberg)y à quatre lieues environ, le plus haut point de cette chaîne de montagnes , et qui a donné son nom au département français dont Mayence était le chef-lieu; et, sur la rive droite, le Mélibocus , reconnaissable à la tour blanche qui le domine. Une longue ligne de peupliers, sur la rive droite, marque les limites de la Hesse et du duché de Bade; l'autre rive appartient à la Bavière.

Bientôt nous apercevons Mannheim , et sur la rive opposée Ludwigshafen. Le bateau à vapeur s'arrête près du pont.

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maiiiiheiiii.

C*est une belle ville que Mannheim; mais , comme toutes les épithètes possibles, celle de belle , appliquée à une ville , a plusieurs sens. Il y a des villes telles que Mannheim, d*une propreté, d'une régularité parfaites, avec des jardins bien entretenus , et tous ces agréments que la civilisation procure, théâtre , concerts , etc. Ces villes-là sont belles pour ceux qui les habitent. Il y a d'autres villes , aux rues étroites et pittoresques , semées d'antiques monuments , auxquels l'histoire et la poésie rattachent ou leurs souvenirs ou leurs fictions ; ces villes , moins belles pour les habitants , le sont très-certainement pour l'artiste et le touriste passionné : c'est h qu'il s'arrête et qu'il se plaît. Il y a enfin des villes qui réunissent ce double avantage , et qui , à côté des beaux quartiers où l'on trouve tous les agréments de la vie civilisée, offrent les curieuses vieilleries qui enchantent l'imagination de l'artiste, intéressent la pensée de l'historien; ces villes-là , ce sont Cologne ou Francfort.

Mannheim est donc une de ces belles villes où l'on ne s'arrête guère , un de ces damiers qui ne sauraient plaire qu'aux fanatiques de la ligne droite. Elle fut fondée en 1606, plusieurs fois ravagée par la guerre pendant le xvii* siècle, et fort embellie au commencement du xviii* siècle par l'électeur Charles-Philippe, qui y établit sa résidence en 1721. De monuments , elle n'en a guère ; à peine peut-on citer le château et l'église des jésuites , deux édifices du xviir siècle , c'est tout dire. Quant aux souvenirs historiques, Mannheim n'a conservé que celui de ses divers bombardements. Deux noms cependant, de célébrité bien différente, se rattachent à Mannheim : Schiller et Karl Sand.

Il était de mode , au xvui* siècle , chez tous les petits princes d'Allemagne, de protéger les arts et les lettres comme Frédéric II, et de se bâtir des Versailles en miniature. Le théâ-

tre deMannheim fut inauguré vers i780,.sous la direction du grand acteur IfQand , et ce fut là que furent représentées les premières pièces de Schiller. Les Brigands y parurent pour la première fois en 1782. Schiller resta quelques années attaché au théâtre de Mannheim ; après l'avoir laissé languir dans la misère , ses protecteurs lui assurèrent enfin des appointements fixes , dont le chiffre s'élevait à 300 florins , un peu plus de 600 francs ! Aux Brigands succédèrent la Conjuration de Fiesque et Pfntrigue et l'Amour, Ces chefs-d'œuvre, s'ils n'enrichirent pas le poète, attirèrent l'attention publique sur la scène où ils étaient représentés. Ifïland, dans ses Mémoires, nous a laissé des détails curieux sur la vie artistique et littéraire qui animait alors la ville , sur les pièces qu'on jouait au théâtre. Quoique l'électeur encourageât les lettres allemandes , les chefs-d'œuvre étrangers n'étaient point exclus de la scène, et le Mariage de Figaro y fut représenté. Voici une observation qu'Iffland eut l'occasion de faire, et qui peut nous intéresser : « La révolution de France, qui éclata en i789, jeta en Allemagne une foule de fugitifs de tout genre; un plus grand nombre encore arriva en i790. Beaucoup d'entre eux s'établirent à Mannheim ou dans les environs. On s'aperçut bientôt au spectacle du caractère vif des Français. La promptitude avec laquelle ils entrent dans une situation, l'intérêt avec lequel ils s'en emparent et la saisissent bien plus vivement que ne le font les Allemands, se manifesta de la manière la plus frappante. Bientôt leur enthousiasme se communiqua involontairement au public , facilita tous les efforts des artistes , développa plus promptement, dans chaque commençant , le germe du talent, donna à beaucoup de représentations tant de vivacité et de chaleur, que les comédiens atteignirent, à leur insu, un degré de perfection auquel ils ne seraient jamais parvenus sans ces encouragements du public. » C'est à Mannheim qu'en 18i9 Kotzebue fut assassiné par

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