CHAPITRE IV
Le paganisme de la Renaissance. — Idolâtrie des lettrés italiens pour les antiques. — Ils en reproduisent la forme et la pensée. — Leurs invectives sont un « jeu renouvelé des anciens ". — L'ironie à la Renaissance. — Révolution dans les lettres. — Les lettrés de cette époque ont calomnié leur siècle. — Guichardin : Sa manière d'écrire l'histoire. — Il est sévèrement jugé par le> incrédules. — Guichardin jugé par lui-même. — Sources des erreurs des jugements du Florentin. — L'homme politique explique le lettré. — Paul Jove : il fait le métier de gazetier. — Aveu cynique de sa vénalité. — Tomaso-Tomasi : il est repoussé par la critique la plus indulgente. — Les poètes satiriques. — Rôle del'épigramme aux xv° et xvi0 siècles. — Ces pasquinades sont prises pour l'histoire. — Pontano et Sannazae aux gages de la cour de Xaples. — Le portrait de Pontano dessiné par un maître. — L'attachement de Sannazar pour ses maîtres explique sa haine des Borgia. — Son paganisme. — Rien n'excuse sa conduite envers Léon X. — Les enfants perdus de la calomnie. — Notices manuscrites. — Le manuscrit de la Casanate et Gordon.
Au quinzième siècle, la civilisation gréco-romaine, que le christianisme avait frappée à mort et ensevelie, sort de son tombeau, envahit les arts et les lettres. Le vertige delà Renaissance saisit toutes les intelligences, et le génie moderne se met à la remorque de l'esthétique païenne. En Italie plus particulièrement, les lettrés se passionnent pour les écrivains de l'ancienne Rome et d'Athènes. C'est une idolâtrie pour l'antiquité, qui va jusqu'à leur faire rejeter une expression qui n'est pas contenue dans Cicéron.Bembo, qui ne restera la gloire de sa nation que par ses poésies italiennes,
LES SOURCES. — HISTORIENS ET POÈTES. y?
aimerait mieux parler comme Cicéron que d'être pape; à ses yeux, une ïusculane vaut un royaume. Ce n'est pas seulement la forme qu'ils empruntent aux antiques ; ils vont jusqu'à adorer de l'antiquité ses mœurs, ses institutions, sa théogonie. « Cicéron, s'écrie Erasme, l'un des coryphées de la Renaissance, par sa divine éloquence, sa sainteté, me rend meilleur. » On croit à une ironie ! « Le ridicule de ces érudits, dit quelque « part M. César Cantù, était d'aimer toute l'antiquité. « même la rouille et les scories — c'est-à-dire la boue ! toutes ses voluptés. — Ils auraient voulu anéantir « jusqu'à leur propre personnalité, pour se faire un « masque à la grecque et à la romaine. »
Aussi, historien ou poète, c'est le monde païen que le lettré met en scène. Il ne reproduit pas seulement la phrase, les inversions, le rythme du modèle grec ou latin; il lui emprunte encore sa manière de penser. Le premier donne à ses personnages les traits esquissés par Tite-Live, Tacite ou Suétone : l'autre prête aux siens les vices décrits ou flagellés dans ses auteurs favoris : Pétrone, Ovide, Catulle, Tibulle, Horace, Martial. Les écrivains grecs et latins n'ont tenu aucun compte de la pudeur; leurs copistes ont outré leurs défauts et parlent, dit un contemporain, une langue qu'on n'avait pas même entendue dans les lupercales antiques. Il n'y a plus de récits attrayants sans amours coupables, avec le cortège obligé des plus révoltantes débauches, l'adultère, l'inceste et des vices dont le nom seul est un outrage à la dignité humaine. De là ces histoires d'empoisonnements, d'assassinats, de trahisons qui nous ramènent en compagnie de Tibère et de Locuste,
de Messaline et de Néron. « Ne nous montrent-ils pas à « chaque page de leurs récits, ces idolâtres de l'anti- « quité, dit M. Audin, que leurs invectives ne sont « qu'un jeu renouvelé des anciens (1)? »
Alors, régna en souverain le rire, qui devait jouer un si grand rôle dans le drame de la Réforme et qui depuis lors jusqu'à Voltaire n'a plus exercé un si complet empire. Le lettré du xve siècle est frondeur comme le philosophe du dernier siècle; l'un et l'autre ont dépouillé le respect de tout ce que Dieu fit grand, noble et beau.
Les lettrés d'alors étaient vis-à-vis des princes et des prélats dans les mêmes relations que nos philosophes avec les grands seigneurs; Guichardin, Sannazar. Pontano comme plus tard Voltaire, se raillaient des princes et des papes qui les pensionnaient. L'esprit de la littérature se résume dans le Décaméron de Boccace. qui ouvre la Renaissance. « Une révolution « nouvelle, dit M. Quinet, est cachée dans ces pages « légères où Boccace célèbre les joyeuses funérailles du « moyen âge. Tout ce qui avait effrayé le monde par « une grandeur idéale, reparaît dépouillé de son pres- « tige ; et l'esprit s'amuse de ce qui avait terrifié le « cœur. . . vous sentez, d'une part, une société qui périt « et s'exhale dans l'air avec les croyances bafouées, les « légendes parodiées, de l'autre, une société qui renaît « dans la joie et le rire. . . Boccace ne laisse à aucun « château sa bannière sans tache, à aucune famille son « prestige, à aucun nom sa grandeur réelle ou chimé- « rique. Sans le vouloir, il est véritablement révolu-
(1) Audin, llist. de Léon X. cli. xx.
« tionnaire. . . Que dire de la liberté avec laquelle il « traite la religion catholique ? mystères, sacrements, « reliques, papauté, tout devient le sujet d'histoires « moqueuses; c'est même par là que le Décaméron « commence. Boccace ne se rejette sur la société laïque « qu'après avoir épuisé l'ironie sur l'Eglise. . . (1) »
L'ode, le dialogue, la satire, l'épigramme, ce sont de toutes les formes littéraires celles que le rire, l'ironie adopte de préférence, mais l'ode libertine à la manière d'Horace, la satire imitée de Martial, l'épigramme cynique dePétrone. Encore si, à défaut de la pudeur, la vérité n'était pas offensée. Mais n'allez pas chercher dans ces facéties obscènes, dans ces grossiers concetti, la peinture de la vie réelle: Il n'y a que le nom du héros de vrai, tout le reste est faux. Il n'y a là qu'un caprice d'artiste; mais, plus hardi qu'Aristophane lui-même, le lettré du xve siècle met en toutes lettres le nom de la victime qu'il veut immoler aux risées de ses lecteurs. Arrive la postérité qui, feuilletant le livre, prend au sérieux ce qui n'est que le dévergondage du poète.
Sans doute, l'époque présentait des abus ; mais disons, à la gloire de l'humanité, que la réalité valait' mieux que l'idéalisme. Depuis le paganisme, aucune époque n'a pu être suspectée à bon droit de la dépravation que prétendent peindre les historiens des xve etxvr3 siècles. Voltaire, et on sait combien peu il respectait lui-même les lois de la pudeur, Voltaire s'est inscrit en faux contre les odieux reproches que les lettrés italiens firent sans façon à leur société.
(1) E. Qlinet, Les Révolutions d'Italie, ch. ix.
Voilà l'époque ; il nous faut étudier maintenant de plus près, et au point de vue de ce travail, quelques-uns de ces lettrés.
Guichardin (1482-1540) a raconté les événements dont l'Italie fut le théâtre depuis l'expédition de Charles VIII. Après le journal de Burchard, ce récit est la source où nos historiens et nos romanciers ont puisé le plus abondamment pour écrire l'histoire des Borgia.
Le Florentin a sur l'Allemand son rival tout l'avantage de la souplesse et de la finesse italienne. Sa prose diffuse et hérissée à tout propos d'interminables harangues, h la manière de Tite-Live qu'il s'était proposé pour modèle, est un stylet qu'il manie adroitement. Ce dard est luisant, aigu, bien trempé, enjolivé au manche, et tient surtout en poche. Il frappe ses ennemis par un « on-dit », par un « peut-être », parfaitement déguisé au milieu d'une narration poétique, comme le voleur frappe de nuit, au coin d'une rue. enveloppé d'ombre et de mystère. De nos jours, Guichardin serait le modèle des avocats. Il se fait complaisamment l'écho de tous les bruits malveillants que sème autour d'elle la haine; mais, en homme adroit, il se ménage un faux- fuyant par un correctif qui. la plupart du temps, doit passer « inaperçu » pour le lecteur non prévenu ou trop confiant. La plupart de ses jugements sont aujourd'hui cassés par l'histoire et la probité. Ses écrits n'eurent, à leur apparition, l'admiration que des sots (1). » Dans la suite, les drôles eux-mêmes lui
(1) Tariano Bocc.vmni. Raggi<(tU di Parnasso, cent, i, ragg. 6, cité par Gaume, /,<' Révolution, Xe livre, ch. v, p. 94.
ont refusé leur estime. Le philosophe Bayle dit, dans son Dictionnaire philosophique : « Guichardin mérite la haine, il se rend coupable de la faute des gazetiers. » Nous verrons plus tard Voltaire l'accuser formellement de mensonge et d'imposture à propos de la mort d'Alexandre VI.
La conscience de l'écrivain a contresigné d'avance le jugement des contemporains et delà postérité. Quelques temps avant de mourir. Guichardin fit appeler un notaire, auquel il dicta ses dernières volontés; comme le moribond gardait le silence sur son Histoire d'Italie qu'il laissait manuscrite, le notaire lui demanda ce qu'il fallait en faire.
— La brûler ! répondit-il (1).
Et cependant ce livre ainsi condamné par l'auteur avait subi des retouches, retouches nécessaires, puisqu'au dire d'un auteur, la première ébauche « était capable de scandaliser le diable lui-même. »
Un Italien a porté de nos jours sur son compatriote un jugement piquant et sincère : « Guichardin envisage le succès, jamais la justice d'une cause ; il raconte les iniquités les plus monstrueuses avec le sang-froid d'un anatomiste; partout, il voit ou suppose des intentions cauteleuses et perverses : et, parmi les mobiles des actions humaines, il ne reconnaît nulle part la vertu, la religion, la conscience, mais bien le calcul, l'envie, l'ambition. Devenu ironique, peut-être par le dépit que lui inspirent les hommes et les événements, il affecte une impartialité qui, au fond, est l'indifférence entre
(1) Audin, Histoire de Léon X, eh. xxx.
l'honnêteté et la coquinerie. Il examine et juge les papes, non seulement de la même manière que les autres princes, mais toujours il les trouve en faute et il met à leur charge toutes les calamités de l'époque.. . (1) »
L'homme politique peut servir à expliquer le rhéteur. Il avait à peine trente ans, quand la république lui confia l'ambassade d'Espagne (1512), afin de détacher Ferdinand de l'alliance pontificale. « Il s'habitua dans cette cour, dit l'éditeur de Y Histoire d'Italie. Buchon, dans la notice dont il fait précéder l'ouvrage, à chercher dans les actions humaines plutôt l'utile que « le juste, à se ranger plutôt du côté de la force que de « celui de la raison... Cette cour où les promesses « étaient un leurre, les serments un jeu, la foi un vain « nom, fut la première école politique deGuichardin. » Il profita à merveille des leçons reçues en si bon lieu. On le voit, Cantù.connait bien l'homme et le juge également bien.
Républicain de cœur, partisan des Frateschi et favorable à Savonarole, dévoué aux factions des Colonna, des Orsini agitateurs de Rome qu'Alexandre YI réprima avec vigueur, Guichardin devait être l'ennemi ardent des Borgia. Sa haine servait ses intérêts ; il faisait ainsi sa cour aux Florentins, aux Vénitiens et à tous ceux qui redoutaient ou feignaient de redouter l'ambition de la cour de Rome.
« Guichardin, dit un écrivain, est un coloriste passionné, mêlé avec jalousie aux affaires de son noble pays de Florence, et en embrassant fortement les intérêts
(1) César Cantu, Les Hérétiques d'Italie, discours ix<\
contre l'esprit catholique tout entier; ses livres d'histoire respirent la haine contre les Français, le Pape, Sforze et les Milanais ; les Florentins vivaient au milieu des factions, divisées les unes des autres, semblables aux couleurs du marbre noir et blanc dans leurs églises bariolées. Florence, ville de plaisirs, de libelles, de dissolution, aimait les contes licencieux comme ceux de Boccace, la politique de Machiavel, et ces histoires d'empoisonnements, de trahisons qui se développent dans le livre de Guichardini (1). »
L'histoire relève encore à la charge de Guichardin quelque chose de bien attristant ; c'est que son vieux levain de haine contre la Papauté puisse continuer à subsister avec la confiance que lui témoignèrent trois illustres pontifes. Léon X. dédaignant les opinions du Florentin, lui confie des charges politiques importantes: Adrien VI n'eut pas davantage peur des talents littéraires de l'historien, et Clément VII le récompensa plus généreusement encore que ses deux prédécesseurs, en le nommant président de la Romagne. Il n'en déverse pas moins son fiel sur la mémoire de Léon X et même de Clément VII. Comment expliquer cette conduite ? Ses lettres pourraient nous livrer ce secret du cœur de l'homme. Guichardin s'y montre d'une vanité insupportable. Il aura, sans doute, pensé que la Papauté était ingrate envers lui et ne payait pas assez généreusement les services qu'il s'exagérait lui avoir rendus.
Guichardin est du nombre de ces hommes et de ces
(1) Capefigue, Hist. de VÉijlhe pendant les quatre derniers siècles.
patriotes que l'humanité et la patrie clouent au pilori de l'histoire comme coupables de trahison. César Cantù donne à ce reproche une grande vivacité d'expression, et il termine son appréciation de l'homme et de l'œuvre par ces paroles remarquables : « Il y a toutefois beaucoup à apprendre du plus grand historien d'Italie, et principalement que tout l'art du rhéteur ne suffit pas pour déguiser l'iniquité des princes ou la bassesse des auteurs (1). »
Comme Guichardin, Paul Jove (1483-1552) a écrit le récit de la grande expédition de Charles VIII. En entendant la lecture du premier livre de ces annales, Léon X put pour la forme le placer immédiatement après Tite-Live, mais pour la vérité il reste au-dessous de Guichardin. Il a mérité le titre de « gazetier menteur de cette époque (2) » en recueillant les pamphlets, les satires, toutes ces armes ardentes et déloyales des partis, pour en former son récit.
Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose, a dit le cynique patriarche de Ferney ; mais cette formule, il l'avait volée à Paul Jove.
Comme on avertissait une fois celui-ci quïl avait rapporté un fait controuvé : « Laissez faire, répondit-il, « d'ici à trois cents ans tout sera vrai (3). »
« Jamais historien, dit M. Audin, n'eût moins souci de sa réputation que Paul Jove. Il se représente languissant dans le repos, parce que personne ne s'offre pour l'acheter ; il a besoin de manger deux fois par
(1) ('. Cantu, Hist. univ., t. XIV, ch. xn.
(2) C. Cantu, Les Hérétiques d'Italie, discours xm.
(3) C. Cantu, Hist. univ., t. XIV, oh. xn.
jour, la soupe à chaque repas, et de se chauffer de la Saint-François à la Saint-Grégoire ; en vérité, dit-il, bien fou qui s'alambiquerait la cervelle à ses dépens (1). »
Au sentiment de l'incrédule Bayle (2), « les aventures d'Amadis paraîtraient aussi vraisemblables que les histoires de Paul Jove. Selon Vossius. ajoute-t-il, il avait monté une espèce de banque et promis une ancienne généalogie et une gloire immortelle à tous les faquins qui paieraient bien son travail, et il déchirait tous ceux qui n'achetaient pas ses mensonges. »
Mais qu'avons-nous besoin de ces témoignages ? Rabemus reum confitentem. Il avoue lui-même quïl avait deux plumes, « l'une d'or, l'autre de fer, pour traiter les princes selon les faveurs ou les disgrâces fjuïl en recevait. » Il n'a eu qu'une plume de fer pour Alexandre VI.
Mais avouez qu'il serait bien difficile de défendre l'honneur d'un « écrivain qui se vante ainsi de sa vénalité ! »
Tomaso Tomasi était compatriote de Guichardin et «le Paul Jove. Peu de mots suffisent pour le faire apprécier au point de vue qui nous intéresse. Il semble s'être proposé dans la vie de César deux buts : « l'un de faire sa cour à la duchesse de Florence, princesse de la famille de la Rovère, en dénigrant Alexandre VI. que le cardinal de Saint-Pierre-ès-liens avait combattu : l'autre de montrer en César Borgia un type de monstruosité à laisser loin derrière l'imagina-
(1) Audin, Histoire de Léon X, ch. xxx.
(2) Bayle, Dictionnaire historique et critique, etc.
l.l-.S BORGIA. .",
66 les soracEs.
tion la plus dévergondée. C'est ce qu'a exprimé en d'autres termes Antoine Yarillas dans son Histoire de Louis XII (1). » Et pour tout dire en un mot. le protestant Gordon, dont la critique est pourtant loin d'être sévère, s'est défié de cette source (2).
Il y a une autre source d'accusation. Ici. ce sont des poètes.
« A Naples et à Florence, dit M. Audin, il est une secte poétique, qui des anciens écrivains n'a étudié que les satiriques. Elle formule, quand elle parle latin, un arrêt historique en deux iambes. Ce n'est pas à des têtes obscures qu'elle s'attaque, mais à tout ce qui a fait du bruit dans ce monde : tiare, diadème, toge, hermine. Elle se prend avec une sorte de volupté à tout ce qui se distingue du vulgaire par la naissance. la réputation, la fortune ou les dignités. Il y a des poètes, comme Pontano. qui font l'épitaphe d'une femme vingt ans avant qu'elle soit descendue dans la tombe. Il y a des historiens qui ramassent l'anachronisme et s'en servent pour frapper cette femme (3). Vous en verrez d'autres accuser un chanoine tel que Politien. qui a prêché un carême dans l'église de Santa-XIaria del Fiore, « de n'avoir jamais lu l'Ecriture » ; et des hommes graves à l'instar de Mclancthon enregistrent cette facétie comme une vérité révélée. Reuchlin. Ulrich de Hutten, Luiher, Erasme, R. Agricola, en traversant FItalie, recueillaient ces épi-
(1) F.wii, Études critiques, etc.
(2) Gordon, Hist. d'Alex. VI, etc., préface.
(3) La femme ainsi insultée est Lucrèce Borgia, et l'infâme épigramme du poète napolitain fait tout le fondement des horribles accusations portées contre elle.
grammes, et. de retour dans leur patrie, les répétaient à leurs amis et les reproduisaient dans leurs écrits. Un jour on était tout étonné de voir l'épigramme encadrée dans un tableau de la société italienne : le peuple prenait le livre, jurait sur la parole écrite et l'épigramme devenait de l'histoire (1). »
Deux poètes à Xaples, Pontano et Sannazar, insultèrent Alexandre VI. Que les humanistes aux gages de la cour de Ferdinand aient épousé les préjugés de leur maître et cherché à ridiculiser son ennemi, c'était leur rôle ; mais Pontano n'a pas même épargné Lucrèce et il a outragé cet ennemi dans sa fille : c'est là une lâcheté que l'histoire doit stigmatiser. Ferdinand aurait dû chasser de la cour les deux poètes calomniateurs ; sa haine pour les Borgia l'en détourna; il riait à table des traits envenimés de ses lauréats, et de nouvelles faveurs venaient chaque jour les encourager à croasser. L'historien que nous venons de citer a tracé ailleurs d'une main sûre le portrait de Pontano. Arrêtons-nous un instant à le considérer.
« C'était un esprit distingué que Pontano : grammairien, philosophe, historien, orateur et poète, il était infatué de ses talents divers, et d'humeur guerroyante.
« Lors des querelles de Xaples avec le Saint-Siège, il avait rendu à Ferdinand Ier des services dont il s'exagérait l'importance; Ferdinand l'en récompensa magnifiquement en le choisissant pour secrétaire. Pontano n'était pas satisfait : on dit qu'il sollicitait un titre de
(1) Ai'DiN. Hist. de Léon X. cli. xvnr.
baron, ce qui nous paraît d'autant plus probable, qu'il s'était toujours moqué de la noblesse: ou, suivant un autre historien , une pension sa vie durant, ce que nous croirions volontiers, car dans ses écrits il avait fait constamment profession d'un lier dédain pour l'argent. Comme il ne voyait venir ni le parchemin, ni les florins, il se mit en colère et résolut de se venger.
« Pontano, donc, imagine une allégorie qu'il appelle Y âne, où Pontano joue le rôle d'un palefrenier.il s'agit d'étriller ranimai : le pauvre poète s'y prend comme à l'ordinaire, par la queue d'abord, qu'il est obligé de lâcher, parce que son âne ne respecte rien, pas même l'odorat du poète ; il lui tient la tète, l'animal veut le mordre : il essaye de passer la main sur le dos de la monture, qui se met à ruer. Alors vient la morale : Bien fou qui veut laver la tète d'un âne. car il y perdra sa peine et son savon. L'âne, c'est Ferdinand.
« Malheureusement pour la mémoire de l'écrivain, l'histoire est là. qui raconte tout ce que la noble maison d'Aragon fit pour Pontano. Or l'ingrat, c'est le poète. qui, au lieu de fuir avec ses maîtres lors de la conquête de Xaples par les Français, va saluer Charles VIII du titre de libérateur. Quand les Français ont été chassés du royaume, le poète reparaît pour se venger de sa trahison, en représentant les vaincus, dans son dialogue de Chai'on, comme des hommes sans cervelle ni courage.
« Ce Charon est un dialogue où Pantano a semé l'esprit à pleines mains: malheureusement, il a dû l'écrire dans quelque lupanar napolitain. On trouve dans cette satire une scène où des ombres d'évèques. de cardinaux,
de prêtres, de moines, viennent se confesser à Charon avec une effronterie de termes qui fait monter la rougeur au front. Il est probable que Luther aura connu, lors de son séjour à Rome, quelques fragments de ce dialogue. Le moine a pris au sérieux tout le dévergondage du Napolitain, et la Réforme a fait comme Luther, sans prendre garde que Pontano n'est là qu'un artiste qui cherche jusque dans son expression à calquer l'antique. . . (1) »
Yoilà l'homme dont on évoque comme des documents sans réplique, contre les Borgia, quelques vers inspirés à la fois par le désir d'imiter les antiques et par celui de flatter les maîtres dont le poète reçoit le pain et le vêtement. Personne ne conteste assurément le mérite littéraire de ses Elégies. Mais quel homme de sens voudra s'en tenir à l'arrêt formulé par une colère sacrilège et poétique?
Sannazar (1458-1 530) a les instincts de Pontano : une commune idolâtrie pour les antiques, une même haine pour les Borgia. PLàtons-nous de dire qu'il valait mieux pourtant que son émule, par sa fidélité à ses maîtres qu'il suit en exil, quand Pontano acclame les Français vainqueurs (1501). Sa haine pour la Papauté procédait au moins d'un dévouement auquel il est difficile de refuser des louanges, sans l'excuser nullement.
Devenu vieux il sentit le besoin de faire oublier les folies de sa jeunesse et un poème du même âge, où il s'était mis lui-même plus d'une fois en scène, avec de terrestres beautés dont il avait trop vivement célébré les
(1) Acdin, Hist. de Léon X, ch. xx.
charmes. Il conçut le projet de chantera la manière de Vida les mystères chrétiens et d'élever un monument à la gloire de l'Incomparable Vierge Marie. Erasme ne lui pardonne pas d'avoir si souvent sacrifié au paganisme dans un sujet tout chrétien. C'était devenu pour ces lettrés de la Renaissance une affaire de tempérament ! Sannazar surtout voulait descendre de Virgile au moins. Quel bonheur eût été le sien, s'il eût pu prévoir qu'un jour Scaliger le placerait immédiatement après le poète de Mantoue !
Léon X ne pouvaitruanquerd'encouragerlepoète. La vieille haine du courtisan survivra néanmoins à l'amour du Pontife, à l'affection que lui témoigne le Saint-Siège. Il rééditera contre Léon X. son bienfaiteur. les épigrammes déjà précédemment éditées contre Alexandre VI (1).
L'épigramme ! Quelle arme toujours prête pour la
(1) Il avait fait cette pasquinade contre Alexandre VI : Vendit Alexander claves, altaria, Christian, Emerat ille prius ; vendere jure potest.
Il la réédite de la manière suivante contre Léon X :
Sacra sub extremâ, si forte requiritis, liorà, Cur Léo non potuit stcmere : vendideràt.
Voici encore un de ses traits contre Borgia :
Sextus Targuinius, Sextus Nero, Sextus et Iste, Semper sîtb Sextîs perdita Rom a fuit.
Ulrich de Hutten ramassera, quslques années plus tard, ce trait pour en frapper Jules II. Pour l'un, Rome meurt dans l'esclavage toutes les fois que le nombre six reparait : pour l'autre, c'est le nom de Jules qui est de mauvais augure.
Julius est Roinaî: quis abest? date, numina, Brutum : Nam quoties Ilomœ est Julius, illa périt.
On pourrait m- livrer à de curieux rapprochements de ce irenre, si
vengeance ! Mais la vengeance est aveugle et menteuse. Dites, quel danger n'y aurait-il pas à juger un homme, une famille d'après une épigramme ! . . .
Arrêtons-nous ici ; ce n'est pas la peine de suivre les enfants perdus de la calomnie, les pamphlétaires, dont les outrages, anonymes pour la plupart, dorment manuscrits dans quelques bibliothèques de Rome. Ces notices ne méritent aucune foi, elles portent l'empreinte de la passion et de la haine; le roman les consulte, mais l'histoire les méprise. Le protestant Gordon, épris de tendresse pour l'un de ces inconnus, s'est appliqué à le naturaliser dans le pays de l'histoire (1). Il a senti pourtant le besoin de corriger un peu sa tenue, il lui a fait perdre cette habitude des contradictions par trop évidentes dans lesquelles il retombait souvent, l'a repris des confusions par trop révoltantes qu'il commettait à tout propos ; mais il lui a laissé tout l'esprit de dénigrement qui l'enfiévrait, son entêtement à ne jamais rien dire de ce qui pourrait être à la louange de son ennemi ; il a même, à l'école de l'écrivain protestant, perdu cette ingénuité qui le portait précédemment à confesser qu'il poursuivait un ennemi dans Alexandre et qu'il avait pris un peu de tous côtés, sans se préoc-
le libertinage de ces poètes, libertinage qui dépasse quelquefois, au dire de Roscoë (Vie de Léon A', ch. u, passim) ce que Catulle et Martial ont de plus effronté, ne nous l'interdisait.
Citons encore, à titre de curiosité, ce distique pour un tableau de l'Ascension :
Venditur hic ijietas ; venduntur hic stîgmata Chvisti, Ascendo in Cœlum, ne quoque vendar Ego.
(1) Vita di Rodrigo Borgia, papa col nome di Alessandro VI, ms. de la Casanate, E. IV, 23. Cette notice fait le fond du factum que Gordon a intitula : Histoire d'Alexandre VI.
cuper de leur authenticité, les pièces avec lesquelles il comptait lui faire son procès (1).
Ne nous étonnons pas que Roscoë se soit révolté et ait placé son coreligionnaire au-dessous même des romanciers (2).
Cette connaissance des témoins de l'accusation nous servira à mieux apprécier leurs dépositions. Quant aux nôtres, nous les présenterons au lecteur, au fur et à mesure que nous les appellerons à sa barre.
(1) Aveux de l'auteur anonyme delaYita di Rodrigo Borgia, etc. Ms. de la Casanate, dans la dédicace qui sert de préface.
(2) Roscoe. Vie et pontificat de Léon X, tom. I, p. 290, not. 1. Trad. franc.