CHAPITRE V
Calixte III appelle à Rome son neveu Rodrigue et le comble de faveurs. — Il lui confie la légation des Marches. — Son élévation au cardinalat. — Des troubles surviennent dans la légation.
— Glorieux rôle de Rodrigue dans la défense de la province. — Eloges que lui adresse Piccolomini. — Rapports de Rodrigue avec ^Eneas Sylvius Piccolomini. — Le célèbre cardinal le pousse à accepter des fonctions auprès du Pape. — Hésitation de Rodrigue.
— Le népotisme à la cour de Calixte III.
A cette époque (1455), Alphonse de Borgia, sous le nom de Calixte III, succéda sur la chaire apostolique à Nicolas V. Il eut la pensée d'avoir auprès de lui les deux fils de sa sœur. Rodrigue, que retenaient des liens que ne soupçonnait pas son oncle , accueillit par le refus ces propositions bienveillantes. Mais les dons merveilleux dont il savait le jeune homme doué augmentaient encore le désir du vénérable vieillard. Il lit partir pour l'Espagne un prélat de sa cour chargé de vaincre la résistance de son neveu.
Celui-ci quitta enfin l'Espagne et s'achemina vers Rome. Il était alors âgé de vingt-cinq ans. On était au commencement de l'automne de l'année 1456. A ce moment, Rodrigue était père de deux enfants : Pedro- Luiz et Juan-Francesco. Il dut confier ses jeunes
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enfants aux soins de Vanozza et convinrent sans doute avant de se séparer qu'elle irait le rejoindre un peu plus tard en Italie.
On se figure aisément l'accueil qui l'attendait à la cour de son oncle. Il fut reçu au palais pontifical avec toutes sortes d'honneurs. Le Pape se montra paternellement affectueux pour son neveu: il promit de le regarder comme son fils et lui fit quitter le nom de son père pour celui de sa mère Borgia (1). Le saint vieillard ne pouvait se représenter ce nom flétri un jour par le mensonge et la calomnie ! Pour permettre à Rodrigue de tenir un rang honorable, il lui donna en commende l'évêché de Valence.
Depuis plusieurs siècles, les seigneurs et patrons ecclésiastiques avaient introduit la coutume de disposer d'une partie des revenus d'un bénéfice; une partie restait au titulaire sous le nom de mense, l'autre était attribuée à un commentât aire, administrateur purement temporel et la plupart du temps séculier. Cet usage, que l'Eglise tolérait comme un témoignage de déférence pour des bienfaiteurs zélés de l'Eglise, ouvrit la porte à de nombreux abus; là, surtout, où l'intrigue et une ambition sacrilège avaient fait tomber la crosse épiscopale ou abbatiale aux mains de la puissance séculière. On vît alors les princes séculiers se servir des biens de l'Eglise comme monnaie courante pour payer leurs favoris et leurs favorites. Calixte III suivit, dans le cas actuel, une législation en vigueur et qui aux mains de l'autorité spirituelle n'engendra jamais les mêmes désordres.
(1) Ravnai.di, ann. 145S, >v>,i. 11.
Le pieux pontife n'oubliait pas qu'il avait des devoirs de discrétion, de prudence et de sagesse: l'histoire dit qu'il n'y manqua jamais. Aucune pensée égoïste ne fit jamais battre ce grand cœur. Il était plus jaloux de gagner la haute intelligence de son neveu à la cause du bien que d'amasser des honneurs sur la tête des siens. Le nom de Borgia n'avait aucun besoin de l'éclat des distinctions . Sa gloire illumine les premières et les plus belles pages de l'histoire nationale. Pour ne pas arracher brusquement Rodrigue aux fonctions du siècle . il lui confie une administration toute temporelle : la légation des Marches (1). Il le crée en même temps cardinal du titre de S. -Nicolas in Carcere Tulliano. Insigne faveur, sans doute, pour un jeune homme de vingt-cinq ans. Mais qui ne voit que cette dignité, qui ne l'obligeait nullement à entrer dans les ordres sacrés, devait par son prestige rendre plus facile le gouvernement de sa légation? D'ailleurs, les cardinaux qui avaient remarqué le savoir, la tenue modeste et l'air digne de Rodrigue ne firent entendre aucune plainte (2).
Ce n'est pas sans une intention particulière que Calixte avait donné à son neveu le gouvernement des Marches. Bologne, renommée par sa fameuse Univer-
(1) .Ex. Sylvii, Hlst. de Ei(ropa. cap. xl.
(2) ■ Bis cardinales a Calixto creati sont; primo très es quibus duo nepotes ejus fuere (a), quorum etsi fuit œtas aliquanto minor quam tanta dignitas vîderetur exposcere, doctrina tamen et circumspectio et morum suavitas id honoris haud injuria consecuta censetur. .. » . K.\. Sylvii Hist. de Europa, p. 461, édit. de Bàle.
('<) Ce second neveu était le cousin de Rodrigue, Jean de Mila qui mourut bientôt nprès.
site, qui n'avait d'égale que l'Université de Paris, Bologne, la ville savante par excellence, était dans le voisinage de sa légation. Son cousin Jean de Mila, créé cardinal en mêmetemps que lui, en était légat. Rodrigue pourrait, dans les loisirs que lui laisseraient les soucis des affaires, aller perfectionner là ses études sous la direction de maîtres célèbres. La Renaissance avait mis en honnenr les lettres; leur culte s'alliait très bien avec les fonctions publiques, la cour de Laurent le Magnifique avait donne une impulsion qui fut suivie dans toute l'Italie.
L'année suivante eut lieu un événement qui révéla toute l'activité, tout le courage et toute l'intelligence de Rodrigue. Le Picenum, aujourd'hui la Marche d' Ancône, avait été pendant un demi-siècle séparé des Etats de l'Eglise et soumis à Francesco Sforza, général des troupes de Visconti, qui s'en était emparé par trahison sous le pontificat d'Eugène IV. Le pontife tenta plusieurs fois vainement de reprendre ce fief de l'Eglise. Depuis, Sforza fut renversé par un jeune aventurier d'Ascoli, nommé Giosia, qui prit sa place; les habitants, indignés de la tyrannie que ce dernier faisait peser sur son propre pays, s'étaient soulevés etl'avaient chassé. La province se replaça alors sous la protection du Pape. Elle jouissait delà paix lorsqu'au moment où nous sommes arrivés, secrètement appuyé par Ferdinand de Naples, irrité contre Calixte III qui lui refusait l'investiture de la Sicile pour son fils naturel, Giosia, à la tête d'une armée d'aventuriers formés à sa discipline et dont la fortune était liée à celle de leur chef, s'empara d'une citadelle voisine d'Ascoli. De là.
1456. Ti
il portait la désolation et la ruine dans les campagnes environnantes. Le succès de cet aventurier mettait en péril le patrimoine de saint Pierre (1).
Rodrigue que la nature avait doué d'une haute pénétration servit merveilleusement les intérêts du Saint-Siège. Quelles mesures il prit pour rétablir la paix dans la province, nous l'ignorons; ce que nous savons, c'est que le succès de sa légation fut complet. Le célèbre Piccolomini, évêque de Sienne, qui devait ceindre bientôt la tiare, adresse à Rodrigue une lettre remplie de son admiration.
« Je me réjouis, lui dit-il. de voir briller votre vertu « au milieu des contrariétés et des difficultés de votre « situation. Tous ceux qui viennent de la province rap- « portent que c'est par votre sollicitude, votre dili- « gence, votre zèle et la supériorité de votre esprit, « qu'elle a évité de graves dangers. Votre Eminence a « été élogieusement recommandée aux cardinaux par « le Souverain-Pontife. Le Sacré-Collège proclame, lui « aussi, votre mérite. Vous avez sauvé Ascoli d'une « ruine qui entraînait non seulement la perte des Mar- « ches, mais encore celle de tout le patrimoine de saint « Pierre. Courage donc ! Prenez toujours votre part du « fardeau commun. Travaillez sans relâche, comme « vous avez fait, à la conservation du patrimoine ecclé- « siastiqiie. Ce sera pour vous une source de gloire « qui rejaillira non seulement sur Votre Eminence,
(1) MoraTOri, 1. XXI, p. 22ô; t. XXIV, p. 1110.— Corio, Tstoria di Milauo, p. 67G. — Macchiavelu, Storia Florent., libr. VI. — Ravn.m.di, ann. Il 12, mon. 2. — .Ex. Sylv., Hist. de Europa, cap. iv.
« mais encore sur toute la famille deBorgia (1). » Cependant Rodrigue continuait à s'occuper du gouvernement de sa légation et ne se pressait pas de se rendre aux désirs de son oncle. Ses amis, qui le savent homme de bien et de talent, le pressent. C'est Piccolomini lui-même, cet homme de forte trempe et excellent juge des hommes, qui est convaincu que Rodrigue « doit prendre sa part du gouvernement de l'Eglise. » En même temps. « il ne cesse pas de parler au Souverain-Pontife de son neveu bien-aimé » ; il demande pour lui le poste de la chancellerie, vacant depuis la mort de Nicolas V, et « renouvelle ses instances toutes les fois que l'occasion s'en présente (2). » En sorte que c'est lui qui révèle en quelque sorte à Rodrigue sa vocation, lui ouvre les portes de sa carrière, l'introduit dans le gouvernement de l'Eglise et le conduit comme par la main jusque sur les degrés du trône pontifical.
(1) .En. Stlv. . Epist. ad ium Apr}l. 1457. Y. Piè< e< justificatives, n° 5.
(2) ^En. Svlvii, Epist. ccxxvn, libri I. JEneas card. Senensis Roderico Borgia cardinali S. Xicolai. « Trime jam raihi reddîtae sunt litterœ ture suo more suavissimœ, et ab amantissimo pectore prodeuntes, prioribus respondi non ut debui, sed ut potui. Quis enim tan» evisceraUe charitatis satisfacere possit ? Scio quid debeo, facio quod valeo. Ad ultima scripta propero, non repeto quod benevolentia ultra citroque posset, meus animus tuus est : dabunt aliquando testimonia non verba, sed opéra. Summo pontiliei non desino de charissiino sibi nepote, cum se offert occasio, loqui : ne prœtereo Lntactam cancellariam. Nihil adhuc solidi est, manet , arbitror, alta mente repositum concilium. Non omnia prodit senex qua> facturus est. Cum negrat, tune maxime cupit. Non cessabo, cum iicebit, iterum atque iterum perloqui... Cardinalis Papiensis infrd biduutn adventurus fertur... Nihil plus novi est. Commendainu-. nos tibi, cui servire presto sumus. Ex urbe, die xxn februarii. anno mcccci.yii.
« Votre retour serait fort utile, ajoutait-il aux lignes « que nous avons citées ; vous consoleriez la vieillesse « du pontife, votre oncle, auquel les préoccupations et « les soins incessants de son ministère n'accordent i aucun repos. Votre présence aurait pour premier
effet de le combler de joie : car ce n'est pas sans un « grand bonheur qu'il voit près de lui un rejeton d s « race. Puis vous prendriez une part de ses travaux. « et il ne serait plus seul à porter le fardeau. Le Sacré- « Collège tout entier acclamera votre arrivée, et se * réjouira d'avoir dans ses rangs un homme auquel on « puisse recourir dans une nécessité pressante. Il en « est beaucoup en effet qui, ne pouvant avoir accès « auprès du pontife, se voient frustrer, bien que Sa « Sainteté consacre sans relâche aux audiences le jour « et la nuit (1). »
Dans ce seul témoignage du célèbre cardinal, reluit la véritable opinion des contemporains sur le jeune Rodrigue. Cette lettre est un puissant contrepoids à la caricature des pamphlets satiriques. Les rares monuments de l'histoire contemporaine contredisent si ordinairement l'erreur accréditée, que le lecteur, prévenu par tout ce qu'il a entendu, en est constamment étonné.
Qu'est-ce qui retenait Rodrigue et l'empêchait de se rendre de suite aux désirs de son illustre ami '? Les hésitations qu'il avait montrées en Espagne s'emparent de nouveau de son esprit. Sans doute, elles tiennent aux libres les plus vivantes et les plus sensibles de
(1) .Ex. Svlvii. Epist. ad ï' "• April. 1457. V. Pièces justificatif ES, M0 ').
son être humain. En même temps que le brillant avenir qu'^Eneas Sylvius déroule sous ses yeux, une terrible question se dresse devant lui. Sïl est secrètement marié, de quel droit imposera-t-il ce sacrifice à celle à qui il a juré sa foi ? Si ses attaches sont criminelles, il sent que l'état ecclésiastique exige de lui une réforme, et il se sent peut-être faible. Quelles réflexions se pressèrent dans son esprit ? Quels combats se livrèrent dans cette âme ? Il est impossible de le dire ; seulement . l'année 1457 n'avait pas achevé son cours, qu.Eneas Sylvius vit la réalisation de son désir.
Rodrigue partit pour Rome.
Il allait se rencontrer là avec son frère aîné, don Pedro-Luiz. Aussitôt après son élévation au pontificat, Calixte III avait nommé gouverneur de la ville le comte de Tagliacozzo. de la famille des Orsini. Tagliacozzo ne jouit pas longtemps de cet honneur ; sa mort, arrivée l'année suivante, fut le signal d'une lutte sanglante entre Napoléon Orsini et le comte d'Aversa, qui se disputaient la possession du château de Monticelli, dans les environs de Tivoli. Cette rivalité fut une source de grandes souffrances pour le peuple. Calixte. pour y remédier, nomma au poste vacant de gouverneur <le la ville son neveu et le fit en même temps capitaine des armées pontificales (1).
A cette époque de la Papauté, c'était un double fardeau que la Providence imposait au Pape. Or. si ce pape ne sait pas, comme Jules II. revêtir une cotte d'armes et commander une armée, à qui conliera-t-il
(1) Platina, Vita pont. inCalixt. III.
le commandement des troupes pontificales ? Quel capitaine deviendra son homme d'action '? Qui protégera son trône ? Qui maintiendra dans la Cité Sainte l'ordre, que la rivalité de quelques familles nobles menace perpétuellement? Des esprits chagrins, peu admirateurs d'ailleurs des pontifes guerriers, comprendrontils que le Pape se tourne alors du côté de sa famille pour y trouver un homme que 1" habitude de la vie lui a montré capable de le seconder ? Voilà le principe de ce népotisme ! L'histoire dit que don Pedro-Luiz était un de ces fiers paladins sans peur et sans reproche comme en possédait alors le pays d'Aragon, mais dont la noble race ne se rencontre presque plus nulle part sur la terre. Sous sa main de fer, Rome rentra dans le calme; mais les grands ne lui pardonnèrent point l'énergie qu'il déploya. Ils maudirent le nom de Borgia, et les lettrés de nos jours se font complaisamment les échos de leurs rancunes.
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