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CHAPITRE VI

Le cardinal Rodrigue réorganise la chancellerie apostolique. — Mort de son oncle et de son frère. — Le vice-chancelier au conclave. — Élection de Piccolomini. — Son portrait. — Affection du Pape pour le neveu de Calixte. — Un manque de réserve lui attire des reproches de Pie IL — Lettre du Pape. — Réflexions qu'inspire sa lecture. — Munificence du cardinal Borgia en l'honneur de la religion. — Pie II rêve de mourir en face des ennemis. — Rodrigue vend ses domaines pour aider à la guerre sainte et accompagne le Pape. — Mort du Pontife.

Rodrigue était donc à Rome. Son oncle l'avait investi, dès son arrivée, de la dignité de vice-chancelier.

La chancellerie était vacante depuis la mort de Nicolas V. Rodrigue mit courageusement la main à l'œuvre délicate de sa réorganisation, sans s'arrêter aux mécontentements qu'il pourrait susciter.

Dans la pensée du pontife, ce ministère allait devenir le centre où aboutiraient toutes les affaires de la chrétienté. L'honneur était grand, le plus grand dans l'Eglise après le souverain pontificat, mais nombreuses étaient aussi les difficultés. Les rares qualités qu'il déploya dans l'exercice de cette fonction lui conquirent au début l'affection générale (1).

Piccolomini se félicitant de son choix écrivait : « No- « tre chancelier, Rodrigue Borgia, neveu du Pape, est « jeune, il est vrai, mais sa conduite et son bon sons

(1) Joan. Stella, in t'ità Alexandri VI. — V. aux Pièces ji sti-

FICjLTIVBS, II" 2.

« lui donnent des années de plus; sa science égale celle « du pontife son oncle (1). »

Mais tout à coup la protection de son oncle lui manqua; Dieu venait d'appeler Calixte au repos (8 août 1458). Aussitôt, les Colonna et les Orsini. qui supportaient difficilement le commandement de Pedro-Luiz se soulevèrent, menaçant les biens et la personne des étrangers. La protection du Sacré-Collège aurait été impuissante à sauver l'Espagnol contre les inimitiés de ces deux redoutables maisons, sans le dévouement du cardinal Barbo, qui devait plus tard monter sur le siège pontifical sous le nom de Paul IL Ce cardinal le fit sortir de Rome à la faveur d'un stratagème et ne l'abandonna pas qu'il ne fût en sûreté à Civita-Vecchia (2). Peu de temps après, en décembre de la même année, don Pedro-Luiz suivait son oncle dans la tombe (3). Rodrigue restait seul pour soutenir l'éclat du nom de Borgia. Sa fortune, il semble, aurait dû être ébranlée par cette révolution; pourtant, il n'en fut rien; son crédit allait même, au conclave, déterminer le choix du successeur de Calixte III.

Deux factions se trouvaient en présence au sein du Sacré-Collège. Les partisans de la France mettaient en avant la candidature du cardinal d'Estouteville, les Italiens se prononçaient en faveur des cardinaux de Bologne et de Sienne. Le premier était le frère de

(1) /En. Sylv., De moribus Germaniœ.

(2) ^Eoid. ViTEiui., Historia xx sœculo. Ms. de la bibl. angélique. .En. Sylv., Comment., lib. IL — Muratoiu, Rer. Ital. script., tom. III, part. IL

(3) Raynaldi, Annales, ann. 1468, n. 41. — Greoorovius, Lu- <rr,-e. t. I, p. ^6, Ti-ad. franc.

Nicolas V; nous sommes déjà familiarisés avec le nom du second, c'était le célèbre iEneas Sylvius Piccolomini. Tous deux, ^Eneas Sylvius plus particulièrement, possédaient ce mérite supérieur qui appelle les grandes dignités. Lepeuple, souvent bon juge, envoyant les deux prélats faire leur entrée au conclave, s'accordait à dire que l'un ou l'autre serait pape (1).

Le conclave dura quatre jours. Les deux premiers jours se passèrent en conférences ou à préparer divers articles de réforme que chaque cardinal s'engageait, s'il était élu, à faire exécuter. Le troisième jour, au premier tour de scrutin, le cardinal de Bologne et le cardinal de Sienne se partagèrent inutilement les suffrages. Le quatrième jour, le cardinal de Bologne avait perdu plusieurs voix, mais le cardinal d'Estouteville avait pris sa place et empêché le succès de Piccolomini. Le parti d'Estouteville était puissant; ou pouvait craindre des intrigues. Le conclave résolut de hâter l'élection en ayant recours à Yaccesso.

Le moment était solennel : tous les Pères se tenaient immobiles sur leurs sièges, pâles et silencieux. On sentait, dit un auteur, comme l'action de l'Esprit-Saint planer sur l'assemblée. Cette scène d'attente solennelle dura quelques instants. La parole appartenait d'abord au vice-chancelier. Rodrigue Borgia se leva lentement: tous les regards, dans lesquels se peignaient une profonde anxiété, étaient tournés vers lui. Nul n'avait déjà plus d'autorité que le jeune cardinal (2). Il

(1) Commentant Pu II, libr. I, p. 29.

(2) Cardinali tutti attoniti délia grau pratica di questo Soggetto eper tanti 6egni cosi continuati di giorno in giorno lo veneravano

parait assez probable qu'il avait été sollicité par les deux partis, mais rien n'avait trahi sa préférence. Alors, de sa voix forte et vibrante, il dit : J'accède au cardinal de Sienne (1).

Cette déclaration, en entraînant les cardinaux Théobaldo et Golonna, ruinait le parti d'Estouteville. Piccolomini fut aussitôt acclamé, malgré les résistances d'Estouteville et du cardinal de Saint-Sixte. Mais ces derniers ne pardonnèrent jamais à Borgia leur défaite, et il rencontrera plus tard sur sa route les rancunes du parti vaincu.

Pie II était digne de la place éminente à laquelle la Providence venait de l'appeler par les suffrages du Collège apostolique. Aucun nom n'était, à cette époque, plus généralement célèbre et populaire que celui d'JEneas Sylvius. Son désintéressement, son impartialité, sa justice étaient proverbiales. Le nouveau pape n'a pas de parents; servez l'Eglise, vous serez ses fils bienaimés. On a dit avec vérité que la figure historique de Pie II occupe une place à part, au milieu des hommes illustres du xve siècle. Tout-puissant sous le règne précédent, il ne faisait qu'échanger le rôle de ministre contre celui de souverain ; ses habitudes restèrent les mêmes, comme son cœur.

Borgia continua à occuper la charge de vice-chancelier. Ses ennemis n'ont jamais étudié attentivement les documents de cette époque; ils y auraient remarqué

con grandissima loro contento di veder stabilito nel loro numéro uno che avanzava tutti con la soprabondanza di tanti dotti : « Yita ms. di Rodrigo Borgia, papa col nome di Alessandro VI, in-4. bibliot. Casanatense.

(1) Raynaldi, ann. 1458, n. 3 : PU II annus i.

l'estime publique qui entourait le jeune cardinal. La maturité de son jugement, la rare pénétration de son esprit, la gravité de ses actions relevaient chaque jour à un plus haut degré d'estime dans l'esprit des cardinaux ses frères. Le peuple était fasciné par ses talents, ses libéralités et ses manières royales : les lettrés exaltaient la protection qu'il donnait aux lettres, aux arts et aux sciences. Les pauvres n'imploraient jamais en vain sa munificence. On pourrait peut-être lui reprocher trop de recherches dans ses vêtements et de faste dans sa maison.

Pie m'entretenait souvent et reportait en témoignage d'affection à Rodrigue la reconnaissance qu'il avait vouée à la mémoire de Calixte III, son bienfaiteur.

C'est cependant ici qu'il faut placer un document qui semble indiquer que Rodrigue faillit une fois à cette sage réserve qui doit toujours entourer un prince de l'Eglise.

Cette pièce accusatrice est-elle réellement authentique? Quelques critiques en doutent (1). Mais tout en

(1) Nous nous bornerons à exposer ici avec la plus stricte impartialité les arguments des deux opinions en présence. Le lecteur se prononcera lui-même.

D'abord, ceux qui attaquent l'authenticité de la lettre ne trouvent dans sa forme littéraire rien qui rappelle J5néas Sylvius. On connaît le culte quVEnéas Sylvius avait voué aux Muses. Les littérateurs se disputaient ses lettres. Quand il ceignit la tiare, il ne renonça pas à son culte pour la forme; à ce point de vue, cette lettre est indigne de lui.

Mais ce qui est plus décisif que l'argument littéraire, c'est le silence de Gobsllino. Comment lui, si attentif à décrire les moindres actes de ce glorieux pontificat, ne parle pas de ce fait ! Ce silence est au moins étrange ; ne force-t-il pas à regarder cette lettre comme apocryphe ?

Enfin, le foud de l'accusation est invraisemblable. Invraisemblable c« vieux cardinal, compagnon de Rodrigue, se livrant 6 de»

la supposant incontestable, hâtons-nous de dire, si nous l'avons bien comprise, qu'on en a tiré des conclusions peu rigoureuses et par conséquent trop partiales. La haine et l'esprit de parti grossissent démesurément les objets. Ce document est, du reste, le seul qu'on puisse invoquer contre la vie privée de Borgia. Pie II était allé demander aux bains de Pétrioli le

danses effrénées et aux jeux de la galanterie comme un jeune homme. Invraisemblable principalement cette réunion dans les jardins Bichi des dames Siennoises avec deux cardinaux et quelques domestiques, à l'exclusion de tous les pères, de toutes les mères, de tous les frères, de tous les parents et surtout de tous les maris. Cette dernière invraisemblance ne dépasse-t-elle pas toutes les bornes et ne suffit-elle pas pour faire sérieusement douter de l'authenticité de la lettre ?

A ces raisonnements, les défenseurs de son authenticité répondent : « La constatation de l'existence de la bulle dans un volume des archives du Vatican ne met-elle pas à néant toutes les objections présentées contre l'authenticité de la pièce. . . ? la bulle est dans le liber brevium ad principes, p. 1(31-163, où l'indique Raynaldi; cela suffit a la preuve de l'annaliste... » Cette présence de la bulle dans le liber brevium « équivaut à une transcription officielle. » (Revue des questions historiques, 1er avril 1881).

Mais les adversaires répliquent : conclure de la présence d'une bulle dans un volume des Archives du Vatican a son authenticité, lorsqu'elle porte d'ailleurs des signes de fausseté, peut ne pas sembler à tout le monde un argument décisif. Lst-ce donc un dogme qu'aucune pièce fausse ne peut se glisser dans les recueils des actes pontificaux ? Qu'est-ce qui peut garantir sa transcription officielle ? Ainsi, Pie II avoue écrire sur de simples rapports; et néanmoins, sans attendre le retour du cardinal, sans avoir entendu ses explications, sans s'être assuré jusqu'à quel point son jeune ami a mérité des reproches, il aurait fait transcrire dans les Archives du Vatican un pareil blâme contre un cardinal si haut placé, dont il se déclare l'ami dans ce même document, contre un cardinal à qui il doit la tiare, qu'il pressent devoir lui succéder un jour ! Tout cela paraît bien invraisemblable ! Jamais Pie II n'a agi ainsi !

Tels sont les arguments présentés de part et d'autre, pour ou contre l'authenticité de la lettre. (V. le journal V Univers, n° du 15 mai 1881.)

rétablissement de ses forces. C'est là qu'il revint aux oreilles de ce rigide Pontife que le jeune cardinal, à Sienne, au milieu d'une réunion mondaine, n'avait pas gardé suffisamment la dignité de son état. Si ce document est authentique, il est impossible d'excuser Rodrigue de toute imprudence. Mais, même dans ce cas. disons dès maintenant qu'il est probable que la malignité avait exagéré les faits. Le Pape adressa à son jeune ami de sévères reproches. Ne poursuivant ici d'autre but que la recherche de la vérité, qu'elle soit favorable ou défavorable à Borgia. nous n'hésitons pas à mettre ce document dans toute son intégrité sou s les yeux du lecteur, et nous le prions de le lire, comme nous, avec attention et sans aucune idée de parti pris . « Cher fils, dit le Pape, plusieurs dames de Sienne qui sont adonnées aux frivolités mondaines s'étant réunies il y a quatre jours dans les jardins de Jean de Bichi. Votre Grandeur, peu soucieuse des fonctions dont elle est revêtue, s'est trouvée au milieu d'elles, comme nous l'avons appris, depuis la dix-septième heure jusqu'à la vingt-deuxième ; et vous y avez eu pour compagnon un de vos collègues, que son âge, à défaut de la révérence due au Saint-Siège, aurait dû rappeler à son devoir. Là. à ce que nous avo?is entendu dire, on s'est livré aux danses les plus licencieuses; là. nulles séductions amoureuses n'ont été oubliées, et vous vous y êtes conduit comme si vous faisiez partie de la jeunesse mondaine. Nous rougirions de répéter tout ce qui s'y est passé, car non seulement de tels actes, mais même les mots qui les désignent sont indignes du rang que vous occupez. Les maris, les pères.

les frères, et les parents des dames qui se trouvaient là n'ont pas été admis auprès de vous, et cela pour que vos divertissements licencieux fussent d'autant plus libres; vous seuls, avec quelques serviteurs, auteurs et panégyristes de cette dissipation, avez été témoins de ce spectacle. Aujourd'hui, à Sienne, dit-on, il n'est question que de votre légèreté et tout le monde la tourne en dérision; et ici, à ces bains où se trouvent réunis une grande quantité d'ecclésiastiques et de laïques, vous êtes la fable du jour. Notre déplaisir est inexprimable, car cette conduite est un opprobre pour la condition et les fonctions ecclésiastiques ; on dira de nous qu'on nous fait riches et puissants, non pas pour mener une vie irréprochable, mais pour nous fournir le moyen de donner libre cours à nos passions. Aussi les princes et les puissances nous méprisent-ils. et nous sommes journellement en butte aux railleries des laïques; on nous reproche notre propre conduite, quand nous voulons blâmer les autres. Vous êtes préposé, cher fils, à l'évêché de Valence, qui est le premier d'Espagne; vous êtes de plus chancelier de l'Eglise, et, ce qui rend votre conduite encore plus blâmable, vous siégez avec le Pape au milieu des cardinaux qui forment le conseil du Saint-Siège. Nous soumettons le cas à votre propre jugement : est-il convenable pour un homme de votre condition de vous montrer ainsi assidu auprès des femmes, d'offrir à celles que vous préférez des fruits et des vins choisis, d'assister à ces spectacles qui flattent les sens ? On nous blâme à cause de vous, on s'en prend à la mémoire de votre bienheureux oncle Calixte. qui a eu tort, selon bien des gens, d'accumuler

tant d'honneurs sur votre tête. C'est en vain que vous feriez valoir votre âge pour excuse; vous n'êtes plus trop jeune pour ne pas comprendre les devoirs que vos dignités vous imposent. Un cardinal ne doit pas offrir de prise à la censure, et ses mœurs doivent servir d'exemple à tous. Avons-nous bien le droit de nous fâcher si les princes temporels nous désignent sous des titres peu respecteueux, s'ils nous contestent la possession de nos biens et s'ils nous obligent à nous soumettre à leurs injonctions? Il faut avouerque nous dirigons nousmêmes les coups qui nous sont portés, et que nous préparons de nos propres mains ces afflictions en diminuant chaque jour l'autorité de l'Eglise par nos façons d'agir. Nous en sommes châtiés en ce monde par le déshonneur, comme nous le serons dans l'autre par les peines que méritent de telles fautes. Puisse donc votre sagesse mettre un frein à ce dérèglement ; puissiez-vous avoir toujours présentes devant les yeux les dignités dont vous êtes revêtu, et ne pas permettre que le nom de galant vous soit donné parmi les femmes et les jeunes gens ! Si ces désordres se réitéraient, nous serions obligé de montrer qu'ils ont lieu malgré nous et à notre grand regret, et, en pareille circonstance, notre blâme aurait pour effet de vous couvrir de confusion. Nous vous avons toujours aimé, et nous croyons que vous méritez notre protection comme un homme en qui l'on peut reconnaître un caractère sérieux et modeste. Conduisez-vous donc de telle façon que nous puissions garder l'idée que nous avons de vous, et rien ne peut y contribuer davantage que l'adoption d'une vie régulière. Votre âge, qui permet encore d'espérer

un amendement, nous autorise à vous donner ces admonestations paternelles. Pétrioli. le 11 juin 1460 (1). »

Le P. Olivier fait au sujet de cette lettre de très judicieuses remarques (2). « Le Pontife ne dit pas qu'il sait de source certaine les désordres attribués au jeune cardinal; il en parle simplement comme d'un bruit accrédité à Sienne, d'où il est arrivé jusqu'à Pétrioli. Il accorde, il est vrai, une grand importance à ce bruit, non pas en raison de l'autorité de ceux qui le colportent, mais en raison delà défaveur qu'il peut jeter sur le ministère apostolique et la dignité cardinalice. Sa pensée est aussi claire que possible, et les allusions à l'amoindrissement de l'autorité et de l'influence pontificales, que de tels reproches pouvaient causer parmi les princes et les peuples, ne laissent aucun doute sur sa conviction. Pie II se souvenait d'JEnéas Sylvius; le Pape empruntait au lettré le souvenir de cette épouse de César qui ne devait pas même être soupçonnée, et il en faisait l'application à la renommée du prélat, compromise parce qu'elle était devenue suspecte. C'est ce que montre plus clairement encore l'allusion faite aux récriminations des ennemis de Borgia, reprochant à CalixtelII l'élévation d'un si jeune homme à de si hautes dignités. Pie II avait l'esprit trop large et une connaissance trop exacte des hommes pour ne pas apprécier à leur juste valeur les on dit qui défraient les loisirs des baigneurs ; mais il tenait en trop haute estime le caractère dont Rodrigue était revêtu pour souffrir qu'on y portât atteinte. A ce point de vue, la. réprimande du

(1) V. Pièces justificatives, n° 6.

(2) Le pape Alexandre VI et les Borgia, p. 162.

Pape n'a rien de trop sévère et nous la considérons comme un des actes les plus louables de ce grand pontificat.

« Si l'on objecte le peu d'à-propos de la sévérité

déployée par le Pape à rencontre d'une faute ainsi atténuée, nous prierons qu'on n'oublie pas la situation exceptionnelle de Rodrigue parmi les Siennois. Il avait à leur reconnaissance des titres particuliers : les regards s'attachaient sur lui avec une attention qui pouvait facilement devenir de l'exigence. En outre, il était à Sienne, en compagnie d'un autre cardinal, à qui son âge eût dû, suivant l'expression de Pie II, inspirer de plus saines pensées, si le souci de sa dignité ne les lui inspirait pas. Xe voulant peut-être pas (comme il parait par la lettre adressée à Rodrigue seid) faire à ce cardinal les reproches qu'il avait mérités plus encore que son jeune collègue, le Pape frappait d'une main plus dure le vice-chancelier, afin d'atteindre en lui le coupable qu'il paraissait épargner. *

Il est digne de remarque que le Pontife n'enjoint même pas à Rodrigue de s'éloigner de Sienne, où cependant sa présence eût été un scandale, s'il avait forfait à l'honneur. Tout se réduit à une étourderie par laquelle le jeune cardinal a exposé au mépris du peuple sa dignité. Il y a là, sans doute, une tache; mais Rodrigue prendra soin lui-même de l'eftacer . en menant désormais une vie exemplaire. L'histoire a néanmoins retenu le blâme tombé des lèvres du vicaire de Jésus-Christ. Mais comme cette ombre fait saillir le zèle du Pontife romain pour maintenir intact l'honneur de l'Eglise! Les ennemis delà papauté, si

prompts à s'élever contre Borgia, ont-ils pris garde à ce spectacle ?

En l'année 1462, eut lieu à Rome la translation solennelle d'une relique insigne de l'apôtre saint André. Le concours du peuple fut immense et son enthousiasme ne connut pas de bornes. Nobles et plébéiens rivalisèrent de zèle pour orner et embellir le parcours de la procession. Un Français, le cardinal de Sainte- Praxède, les avait tous surpassés en splendeur. Il ne fut vaincu dans ce religieux tournoi que par la magnificence et le goût exquis de la décoration du palais Borgia. Mais en même temps que le noble Espagnol surprenait la foule par sa richesse, il l'édifiait par la gravité de sa personne et la ferveur de sa piété (1).

On touchait à l'été de la même année. Les chaleurs étant devenues accablantes à Rome ; le Pape s'était rendu à Viterbe pour y attendre l'automne, et toute la cour pontificale l'y avait suivi. Rodrigue possédait là un superbe palais, qu'il avait hérité de son frère don Pedro-Luiz. Pie II ayant voulu donner à la solennité du Corpus Domini toute la pompe que réclame un si auguste mystère, le zèle des cardinaux rivalisa avec la piété populaire pour orner la route du cortège. Mais ici comme déjà à Rome, Rodrigue les surpassa tous par la magnificence inouïe qu'il déploya en l'honneur de la divine Eucharistie et le triomphe allégorique qu'il lui avait préparé. Avait-il voulu simplement rivaliser de faste avec les autres membres du Sacré-Collège ? Non. La description que nous a conservée de cette cérémonie

(\) vKn. Sylv., Comment., lib. VIII.

Gobellino, le secrétaire de Pie IL atteste la vivacité de la foi du cardinal (1).

Nous retrouvons plusieurs fois le nom de Borgia associé à celui de Pie II; c'est au congrès de Mantoue, c'est dans les courses apostoliques du Pontife, dans les Etats de l'Eglise; mais il est une circonstance dont il sera intéressant de retracer rapidement l'histoire.

Les Papes, seuls à cette époque, comprenaient les véritables intérêts de la chrétienté; seuls ils sentaient le danger de la puissance toujours envahissante des Musulmans : cette pensée occupa sérieusement Pie II, comme elle avait occupé son prédécesseur. Il mit tout en œuvre pour porter l'Europe à entreprendre une croisade contre les Turcs. Ses efforts restèrent sans résultats. Alors il céda à une sublime inspiration, et, rassemblant les cardinaux, il leur comnmniqua son dessein de se mettre à la tête de l'expédition contre les infidèles :

« Frères, le moment de mourir est arrivé; ne disons plus aux princes : En avant ! disons-leur: Venez. Quand ils verront le vicaire de Jésus-Christ, vieux et infirme, partir pour la guerre sainte, ils rougiront de rester chez eux. Allons mourir. Notre place sera sur la poupe d'un vaisseau, sur le sommet d'un rocher : nous lèverons les mains vers Dieu ; en face de nous, nous placerons le corps de Jésus-Christ, nous lui demanderons la victoire. Vous viendrez avec nous, mes frères, à l'exception des vieillards » .

Un indicible élan d'enthousiasme accueillit dans le

(1) ./Ex. Sylv., Comment., ch. vin.

monde chrétien la résolution du saint Pontife. L'héroïsme du chef de l'Eglise avait surtout subjugué les cardinaux. Mais, parmi tous, celui qui fit éclater le plus d'enthousiasme, ce fut le cardinal Rodrigue. Ce dessein réveillait dans sa mémoire les souvenirs de sa jeunesse, il allait revoir les champs de bataille, entendre les cris de guerre ; aussi d'une voix qui trahissait sa joie : « Pontife, s'écria-t-il. je serai à vos côtés sur mer, sur terre, et quand il me faudrait traverser les flammes. »

Le 18juinl464,le Pape, après avoir fait sa prière au pied de l'autel des Saints Apôtres, remontait le Tibre dans une barque jusqu'à Spolète. Il traversa les Apennins en litière et se reposa quelques jours à Fabriano, avant d'atteindre Ancône. Rodrigue était à ses côtés. Non seulement il avait voulu accompagner le Pape et payer de sa personne, mais encore il avait équipé à ses dépens une flotte. Noble dévouement, dont l'histoire nous a conservé un irréfragable témoignage (1).

A Ancône, rendez-vous de l'expédition, Pie II trouva un nombre considérable de croisés. Mais, une nuit, le

(1) « ...Inde petens Fabrianum Apenninos montes superavit, quo in loco dum subsiste bat, Koderico S. Xicolai in Carcere Tulliano cardinali,qui postea Pontiticios apices adeptus AlexanderVI fuit voca tus, qui que Pium una cum nonnullis aliis cardinalibus in Turcica expeditione erat conritaturus, trirememque suo sumptu instruebat, dato Diplomate (lib. brevium XXX. p. 169) permisit, utdomum, quam atisco coemerat ad convertendum in apparatus bellicos redigendum ex ea aurum distraheret : « Cum, inquit, tunuperinhocapparatu classis maritimte ^ quam contra Turcos in proximo moturi sumus, unam galeam « optime dispositam et armatam tuis propriis expensis in eamdem « classein mittendam paraveris. Dat. Fabi-iani Camerinensis diœce- « sis anno MCDLXiv, vi id. Julii, Pontincatus nostri anno vi. « Ray- Naldi, anno 1464, n° 37.

Pape se sentit suffoqué; le lendemain, les cardinaux présents entouraient le lit du moribond, qui ne tarda pas à expirer. Cette mort inopinée eut un effet qui révèle clairement la fin d'un grand homme. Le mouvement héroïque qu'il avait provoqué s'éteignit. Les cardinaux reprirent le chemin de Rome, où ils ramenèrent la dépouille du Pontife.

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