CHAPITRE XII
PREMIERS ACTES D'ALEXANDRE VI (Suite)
Alexandre VI travaille avec ardeur au bien de l'Eglise. — Son zèle pour ramener les Hussites. — Il encourage les princes hongrois à s'armer contre les Turcs. — Conquête de Grenade : il relève les églises dans ce royaume. — Il forme le projet de porter l'Evangile dans l'Afrique. — Découvertes de Christophe Colomb. — Joie du Pape; il envoie aussitôt des apôtres aux Indiens. — Le Pape partage le Nouveau Monde entre les Espagnols et les Portugais. — Comment la ligne tracée par lui indique qu'il est inspiré par Dieu. — Curieuses considérations à ce sujet. — Les ennemis de la bulle Inter cœtera. — Obscurcissement de la gloire d'Alexandre VI par sa faiblesse pour ses enfants. — Mariage de Lucrèce. — César est créé cardinal. — Réflexions à ce sujet. — Louis le More travaille à gagner le Pape au parti de la France. — Alexandre VI ne songe qu'à la paix de l'Italie. — Il se lie fortement avec Alphonse, devenu roi de Naples. — Mariage de Godefroy Borgia avec la princesse Sancia d'Aragon. — Entrevue des deux souverains à Vicovaro. — Politique courageuse d'Alexandre VI. — Défection de la noblesse romaine. — Une étrange accusation !
Alexandre VI a travaillé au bonheur matériel de son peuple. On l'a vu, dans son inaltérable fermeté, assurer la paix publique, restaurer la justice, protester courageusement contre les desseins du roi de France. Le Pape n'est pas seulement un prince temporel, et, à côté de la société humaine, il y en a une autre dont il est le chef, et qui a pour mission de guider L'humanité vers ses destinées éternelles. Rome n'oublie pas les intérêts de la chrétienté, ni la conquête des âmes.
Le bûcher de Jean Hus n'a pas étouffé ses erreurs ; Prague regorge de ses disciples. Alexandre VI a confié à l'évêque de Trani la mission de ramener ses brebis égarées. Le légat est un de ces hommes puissants en paroles et en œuvres ; l'autorité de sa parole, l'éclat de ses vertus en ramènent un grand nombre au bercail de l'Eglise catholique (1).
La Hongrie était plus particulièrement exposée aux invasions des Turcs ; naguère encore ce pays avait souffert des vexations de cet ennemi du nom chrétien. Wladislas prépare la revanche de son peuple opprimé. Le Pape élève la voix, il adresse des brefs aux rois de Hongrie et de Pologne : il leur fait un récit émouvant des tourments que les infidèles font subir aux disciples de Jésus-Christ; il fait appel tout à la fois au patriotisme et à la piété des princes de ce royaume; il voudrait les voir s'unir dans une pensée commune de charité, prendre la croix, ou. comme on disait alors en Allemagne, se parer de la fleur du Christ, pour refouler au loin les hordes barbares. C'est encore l'évêque de Trani qu'Alexandre VI a choisi pour amener l'entente entre les princes; mais déjà le bruit d'armes qui trouble la France a suspendu leur élan : ces conseils ne furent point entendus (2).
Dans le même temps un théâtre nouveau attira la sollicitude du Pontife. Depuis près de huit siècles l'Islamisme faisait peser son joug sur le royaume de Grenade, véritable Eden jeté sur le rivage méridional de la Péninsule Ibérique, et menaçait continuellement
(1) Raynaldi, ana. 1493, n°' 5-8, et 1499, n» 30.
(2) Bonus, Inhist. Bvhcm. — Tuituem., Sponli., anno 1403.
l'Espagne catholique. Après un siège mémorable de dix ans. autrement héroïque que celui de Troie, le Croissant venait enfin de succomber.
L'Europe tressaillit de joie en apprenant cette nouvelle. Le chef suprême de l'Eglise ordonna des prières publiques pour remercier Dieu d'une victoire qui intéressait toute la chrétienté. Quel honneur fallait-il décerner à Ferdinand et à Isabelle? Le Pape trouva le plus noble et le plus flatteur : il leur donna le titre de rois catholiques, glorieuse devise qui devait transmettre à la postérité le souvenir de la piété du couple royal.
Mais le Croissant avait trop longtemps humilié la Croix, le Coran insulté l'Evangile dans ce royaume; Alexandre VI les presse d'arborer l'étendard chrétien dans la belle Grenade. C'était toute l'ambition de la pieuse reine ; elle applaudit à l'acte du Pape qui relevait les anciennes églises et créait des sièges épiscopaux à Grenade, à Cadix, à Malaga et à Alméria (1). Comme le Pape entend bien les intérêts de l'Eglise ! Pour gagner la cupidité de Ferdinand il lui accorde, à lui et à ses héritiers sur le trône de Castille et d'Aragon, la dignité et les revenus des grands maîtres des ordres militaires de Calatrava. de Saint-Jacques et d'Alcantara. Le Pape lui prodigue l'or pour réchauffer son zèle.
Alexandre VI soupirait après le jour où il verrait la croix replantée dans l'Afrique où l'Eglise avait fleuri jadis, où des hommes tels que saint Cyprien et saint Augustin avaient jeté l'éclat d'un merveilleux génie.
(1) Raynaldi, ann. 1493, n° 14. — Bull., liv. IV, p. 230.
On croyait encore à cette époque que la terre est à Dieu et à son Christ, et que le Pape pouvait donner des sceptres et des couronnes. Dans un but d'évangélisation il poussa Ferdinand et Isabelle à faire la conquête des royaumes d'Alger et de Tunis, et il promet des indulgences à ceux qui prendront les armes pour assurer le triomphe de cette croisade, dont le but était le progrès de la foi chrétienne (1). C'est ce plan, mûri par le génie de Ximénès, qui amena quelques années plus tard la conquête d'Oran.
Au moment où le Pape se préoccupait ainsi de l'extension de la foi catholique et que les bruits de guerre troublaient les esprits , retentit l'événement le plus vaste et le plus important pour la science et pour l'humanité entière qui se fût jamais accompli (mars 1493). L'Europe étonnée apprenait la découverte du Nouveau Monde. Mais ce fut surtout dans la capitale du monde chrétien que cette nouvelle excita la plus profonde sensation. La cour de Rome se montra enivrée de joie. Alexandre VI manifesta publiquement son allégresse de la gloire qui revenait à sa patrie de cette découverte, mais surtout il remercia par de solennelles actions de grâces Dieu, qui ouvrait un nouveau champ aux ouvriers de lEvangile et faisait lever l'aurore du salut sur des nations assises à l'ombre de la mort. Et avec ce zèle que mit autrefois saint Grégoire le Grand à envoyer des missionnaires aux Anglo-Saxons. il organise une mission pour porter la connaissance de Jésus-Christ dans ces contrées jus-
(1) Raynald., ann. 1494, n" 36.
qu'alors inconnues. Douze prêtres ayant à leur tête un humble enfant de Saint-François, comme représentant du Saint-Siège, devront conquérir à Jésus-Christ le Nouveau Monde, comme les douze apôtres le firent quinze siècles auparavant du monde ancien (1) !
Pour éviter des conflits ultérieurs entre l'Espagne et le Portugal, qui tentaient alors des recherches dans l'Océan. Alexandre VI opère la répartition des terres que le génie aventureux des découvertes avait données ou pouvait donner aux deux nations, dans l'Inde et l' Amérique. Il attribue aux découvertes des Espagnols dans l'Ouest un espace égal à celui qu'auraient les Portugais à l'Est : et par la plus hardie conception qui fût jamais sortie du cerveau humain, ,1e doigt du Pontife trace sur la carte encore informe du globe une ligne qui. partant du pôle boréal, passant à une moyenne de cent lieues à l'ouest des Açores et des îles du Cap-Vert. va se continuera travers l'Océan austral jusqu'au pôle antarctique, décrivant ainsi toute la longueur de la terre.
A cette époque la géographie et la cosmographie reposaient sur les données les plus vagues, et la plupart du temps contradictoires. Aussi, des hauteurs de notre science il est difficile aujourd'hui de comprendre tout ce qu'il y avait de hardiesse à proclamer la sphéricité de la terre, sa rotation sur son axe avec les corollaires de ces principes scientifiques, et dont pas une société cosmographique n'eût osé alors accepter la responsabilité.
Il y a là un fait si extraordinaire qu'on croit toucher
(1) Raynai.di, anno 14H3, 1105 19-26. V. aux P. .1 stif., n° 16. [.lis borgia 13
au merveilleux, et on se prend à se demander si une illumination d'en haut n'est pas venue éclairer l'esprit du Pontife touchant l'homme providentiel, auteur de la découverte, etson œuvre : dilectum filium Christophorum Columbum virumiitique digmimetplurimum commendandum, ac tanto ner/otio optum (1 ). »
L'étonnement s'accroît encore, si on prend garde que la ligne pacifique tracée par le Pontife et courant d'un pôle à l'autre, Test avec une telle précision qu'elle ne rencontre sur sa route nulle terre, ce qui eût pu devenir facilement dans la suite un point de contestation entre les deux nations rivales. Il semble qu'un ange ait guidé la main du Pape ! La science ne pourrait choisir, de nos jours, un autre point de notre planète pour opérer une pareille démarcation sans tomber nécessairement sur quelque terre. La science comme l'imagination tombent éperdues devant une si prodigieuse précision (2).
(1) Paroles de la bulle Inter cœtera.
(2) La démarcation tracée par le Pape part du pôle arctique, arrive directement à la moyenne de cent lieues des Açores, coupe le Tropique et ensuite l'Equateur, se prolonge près du cap Saiut-Roch, sillonne l'Atlantique, s'approche de l'île Clerck, passe entre la terre de Sandwich et le groupe de l'île Powel, et pénètre enhn dans le cercle antarctique, puis se perd dans les glaces du pôle. Ainsi, elle parcourt l'hémisphère entier, sans rencontrer la plus petite île, ni là terre ferme.
« Que l'on prenne, dit M. Roselly de Lorgues, la carte moderne « la plus perfectionnée, celle du Globe politique, par John Purdv. « publiée à Londres en 1844 (a), ou celle, encore pius récente, de « Johnston, Le Monde commercial, admirable planisphère réidé au « méridien de Greeivwieh, édité h Londres en 1850 (b), qu'on tire la « moyenne de cent lieues entre les Açores et le cap Vert, qu'on suive « la ligne mystérieuse solennellement tracée, à travers l'inconnu, « par le Souverain-Pontife, et l'on sera confondu de voir qu'au-
Ce fait eût certainement assuré l'immortalité d'une académie ! Et pourtant il y a dans cette bulle quelque chose de bien préférable : la sollicitude du Pape pour les intérêts spirituels de ces pays nouveaux. Alexandre VI se montre en cela un digne successeur de saint Pierre. Plaçons ici l'appréciation d'un écrivain qui a bien jugé le rôle delà Papauté dans cet événement prodigieux qui couronna la fin du xve siècle :
« Cette bulle de répartition, dit M. Roselly de Lorgues(l). porte évidemment le caractère d'une bénédiction et d'une récompense divines.
o Ce n'est plus ici le style de la chancellerie romaine.
« dessous de l'Europe cette ligne parcourt toute l'étendue de notre « planète jusqu'au pôle antarctique, sans rencontrer une terre.
« Qu'on essaie ensuite de tirer une pareille ligne à tout autre » point que celui qu'indiqua le Saint-Siège, et l'on tombera néces- « sairement sur quelque ile ou quelque partie de continent. La ligne ù tracée par le Saint-Siège avec cette précision prodigieuse coni- * porte quelque chose d'auguste qui fait incliner de respect la science « et L'imagination.
« Si l'illumination du génie de Colomb, ce regard à portée pro- « pliétique, jeté sur la face du globe avec une telle rectitude, nous « confondent, on n'est pas moins saisi d'admiration à l'aspect de « cette confiance absolue que lui témoigne la Papauté. On se courbe « devant cette hardiesse exceptionnelle, qui fait authentiquer et ■• sanctionner, comme choses déjà vérifiées, les intuitions du génie.
" R.ome comprenait Colomb.
« Or, comprendre, c'est égaler. Toutes les sympathies du Saint- « Père et du Sacré-Collège étaient acquises à Colomb.
<; Jamais affaire plus grave, plus délicate, commandant plus de .. lenteur, ne put être soumise au Pontificat; et pourtant, connue le ■■ remarque judicieusement Humboldt. jamais négociation avec la a cour de Rome n'avait été terminée avec vae rapidité pb's- « grande. »
a) A chart of the World on mercators irrojection, bu John Purdy. — L844.
aNSTON's Commercial chart of the World. — 1850.
(1) Christophe Colomb, sa vie et ses voyages, 2 vol. in-8°. Palmé, Pari-.
Le Saint-Père parle avec sa personnalité propre. Après avoir attesté qu'il connaît les deux souverains pour rois vraiment catholiques; qu'il les a toujours connus comme tels, et que leur piété est notoire dans toute la chrétienté ; après avoir mentionné leur constance, leurs travaux, leurs dépenses, leurs fatigues, leurs périls, leurs conquêtes de Grenade, leur expulsion des Mahométans, le Souverain-Pontife rappelle qu'ils ont joint à ces titres de gloire l'intention de répandre la foi dans les îles et terre ferme inconnues, d'y faire adorer le Rédempteur. Le chef de l'Eglise déclare qu'il recommande à Dieu ce saint et louable projet. 11 annonce aux rois que Dieu donnera bonne fin à leurs efforts. Il affirme quïl octroyé ce don de privilège exclusif, non point aux obsessions directes des deux rois ou d'autres personnes de leur part ; mais qu'il le fait spontanément, de sa propre et pure libéralité, agissant sciemment, avec certitude et dans la plénitude de sa puissance apostolique.
a Toutefois cette libéralité du vicaire de Jésus-Christ est, comme la plupart des récompenses divines, soumise à une condition. Le Souverain-Pontife ordonne aux deux rois, en vertu de la sainte obéissance, d'envoyer des hommes probes et craignant Dieu, instruits, expérimentés et habiles, former à la foi catholique et aux bonnes mœurs les habitants de ces contrées.
« Dans tout l'ensemble de cette bulle on sent une grandeur, on respire une majesté imposantes. Il y a comme un pressentiment des grandeurs futures, une vision de L'accroissement et de la supériorité de l'Espagne dans le monde chrétien.
« En terminant, le vicaire de Jésus-Christ, après avoir solennellement confirmé les dons et privilèges qu'il a déclaré faire de plein gré, mû par son propre mouvement et sa libéralité apostolique, rappelle aux deux souverains que la source de tout pouvoir, de tout empire et de tout bien découle de Dieu seul; et leur annonce que si, confiant en lui, ils suivent l'accomplissement de leur dessein de la manière indiquée, Dieu dirigera leurs actions, et que prochainement leurs travaux et leurs efforts auront le succès le plus heureux, pour le bonheur et la gloire de toute la chrétienté. »
Il semble que ce magnifique monument n'aurait dû recueillir que des applaudissements; mais point du tout. L'auteur des bicasa, décidé en propres termes que de tous les crimes de Borgia cette bulle fut le plus grand (ï). Cet inconcevable jugement est un exemple frappant de l'aveuglement où la haine des Papes peut jeter un disciple de Voltaire ! Cette bulle est depuis devenue, pour quelques écrivains, le thème de récriminations contre les empiétements de la Papauté dans les affaires temporelles des Princes. Ils s'indignent avec ferveur contre cette prétention des Papes à donner à leur gré des sceptres et des couronnes ! Comme s'il leur appartenait déjuger le moyen âge avec les idées mesquines de notre siècle ! Juger ces temps à la mesure du nôtre, c'est rabaisser les hommes des jours passés et mal apprécier les institutions du temps présent. Le moyen âge avait fait du Pape un véritable monarque universel, auquel obéissaient le prince et le dernier de ses sujets.
(1) Marmontel, Les Incas, t. I.
Du reste, sous l'apparence d'une concession, il n'y a ici qu'un acte de pur arbitrage. Qui ignore que le moyen âge avait fait du Siège Apostolique un arbitre sans appel, un tribunal suprême au jugement duquel les plus grands intérêts étaient soumis ? N'est-ce donc pas un spectacle magnifique que celui de deux puissantes nations consentant à soumettre leurs discussions actuelles, et même leurs discussions possibles, au jugement désintéressé du Père commun de tous les fidèles, à mettre pour toujours l'arbitrage le plus imposant à la place de guerres interminables (1) ? L'humanité ne perdrait rien à retourner à un état de choses qui pendant quinze siècles sauvegarda sa liberté.
Marmontel prétendrait-il rendre le Pape responsable de l'oppression que les chercheurs d'or firent subir aux Indiens ? L'ignorance seule pourrait être ici la dupe de l'écrivain. Eh quoi ! il faudrait alors accuser plus encore l'auteur de la découverte ellemême? Non. Le malheur de ces pays ce fut de devenir la proie d'aventuriers que la soif de l'or attira sur les traces de Colomb. Ils traitèrenl ces belles provinces en conquérants qui avaient découvert d'inépuisables mines d'esclaves el d'or. Mais un disciple de Voltaire peut seul ignorer que ce fut la religion qui vengea l'humanité et l'Europe. Ses missionnaires se firent les défenseurs des Indiens avec une intrépidité héroïque. Ils attaquèrent les oppresseurs par tous les moyens dont on pouvait alors disposer pour créer l'opinion et en accabler la tyrannie. Tant de dévoueil) De Maistre, Du Pape, liv. II. eh. xiv.
ment a consacré leurs noms aux hommages de la postérité : une gloire particulière s'attache à celui de Las Casas. L'Amérique a gardé le souvenir de ce que l'Eglise fit pour ces régions infortunées au temps de leur oppression, et en retour elle lui a prodigué les marques de son inviolable attachement ; sa reconnaissance a inscrit dans les chartes de sa constitution les droits éternels de la religion.
Dans ces deux années de règne. Alexandre VI s'était acquis la réputation d'un homme magnanime, habile. prudent, et le Saint-Siège était entouré de gloire. La bonne renommée de ce pontife s'étendait jusque dans les pays éloignés du centre de la catholicité. C'est l'hommage que. saisi par le rayonnement des témoignages contemporains, a rendu à la mémoire d'Alexandre un de ses ennemis. Il est un de ces documents qui s'est imposé à lui avec le caractère d'une véracité inéluctable : c'est le Liber Chronicarum. Dans ee livre fini d'imprimer à Nuremberg, le 12 juillet 1493, l'allemand Hartmann Schedel « déclare, dit le protestant Grégorovius. que les vertus d'un si grand pontife faisaient concevoir à toute la chrétienté les plus belles espérances (1). » On voit combien l'opinion que P. Martyr émettait sur Borgia au jour de son élection était juste. S'il eût moins aimé les siens, Phistoire eût perdu le souvenir des emportements de sa jeunesse. Alexandre VI eût laissé la mémoire d'un grand Pape, s'il était mort après deux années de pon-
(1) Grégorovius, Hlst. de la ville de Rome au moyen âge, t. VII. p. 370-371. — Voir aux Piè< es justif. le fragment du Liber Chro- KICARUM, auquel fait allusion l'auteur protestant.
tificat. Preuve frappante que la paternité spirituelle est la base inébranlable du sacerdoce catholique. Le jour où le prêtre aurait une paternité naturelle il perdrait le sens de sa mission céleste. Les écrivains qui crient le plus haut contre Alexandre VI n'en blâmeront pas moins le célibat ecclésiastique !
Il lui restait trois enfants à pourvoir : César , Lucrèce et Godefroy. Il faut voir ce que l'amour déréglé de son sang le poussa à faire pour eux; on jugera ainsi des torts du Pontife et des travers de l'exagération.
On se rappelle que Lucrèce était fiancée à un gentilhomme espagnol, disent les uns (1), napolitain suivant d'autres. Les ennemis du Pape prétendent qu'après son élévation, Alexandre n'aurait plus voulu pour sa fille qu'un mari bien allié, riche et de famille vraiment princière ; en conséquence il aurait repris la parole donnée. — La rupture de ces fiançailles,, dit au contraire Palaggi, écrivain hostile aux Borgia, fut régulière (2). — Lucrèce fut alors donnée en mariage à un prince de la maison de Sforza, seigneur de Pesaro. Louis le More et son frère le cardinal Ascagne avaient favorisé ce mariage. L'amitié du Pape servirait si bien leur politique, dont le but était, nous le savons déjà, de provoquer une révolution à Naples ! Aussi, le goût de Lucrèce, comme il arrive pour beaucoup de princesses, ne fut apparemment pour rien dans le choix de son époux et la politique au contraire pour tout. La nouvelle que la lille du Pape devenait la souveraine
(1) Xardi, Hist. Fior., lib. IV. p. "■">.
(2) Vita dei Papi : in Alessandro VI.
de Pesaro n'y excita pas moins une vive allégresse parmi le peuple. Les noces furent célébrées le 12 juin 1493 dans le palais pontifical avec la magnificence particulière aux Borgia, et la galanterie propre à cette époque (1).
Le moment est venu où la fortune va sourire à César; son histoire se lie dorénavant à celle de sa maison.
Alexandre, ayant conçu le projet d'augmenter le nombre des membres du Sacré-Collège, l'éleva à la dignité cardinalice. C'est ici que les ennemis du Pontife ont poussé des cris de triomphe. César cardinal ! L'indignation de certains écrivains n'a plus connu de limites. Notre siècle nous a tant familiarisés avec les exemples d'un* austère désintéressement, que rien ne semble pouvoir faire absoudre Alexandre VI. Il serait temps cependant de revenir de ces exagérations. Le moment venu, nous apprécierons sans faiblesse la conduite du Valentinois. Mais si la haine était moins aveugle, elle se serait aperçue qu'au moment où il fut revêtu de la pourpre, César n'était pas le fourbe, le scélérat, le condottiere dont l'imagination des écrivains se montre saisie. A ce moment, César n'avait encore donné de lui aucune mauvaise impression. Il ne paraissait dans la conduite de ce jeune homme, qui venait de dire adieu à l'Université de Pise, aucun des défauts qui devaient lui faire une renommée si terrible.
Personne ne connaissait son caractère, il l'ignorait peut-être lui-même. On avait seulement remarqué la vivacité de son esprit.
(1) Muratori, Annali d'Ital., ann. 1493. — Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 118-123.
Le Pape se flattait que César honorerait le Collège Apostolique. Cela prouve que le Pape n'était point prophète. César s'en montra plus tard indigne. Où est le tort d'Alexandre VI ? La faute est-elle aux Apôtres si plusieurs néophytes qu'ils baptisèrent se firent plus tard apostats et persécuteurs ? Ce qu'on peut blâmer dans Alexandre VI. c'est un amour ardent d'élever ses enfants, sentiment dont il ne sut pas assez se défendre; c'est une tendresse partiale qu'en montant sur le trône pontifical il avait lui-même pris soin de condamner d'avance, et à laquelle néanmoins il finit par céder: cette faiblesse d'Alexandre pour son fils a obscurci son règne. Si cette faiblesse fut un tort, ce fut le tort de l'amour paternel ; mais il y a un autre tort qui n'a pas d'excuse, c'est celui de l'exagération.
De son côté, le More poursuit toujours son œuvre antipatriotique; il voudrait entraîner avec lui le Pape et tente une nouvelle fois de le détacher de la maison de Naples. Il représente à Sa Sainteté les avantages que lui procurerait son union avec Charles VIII, et les maux que peuvent appeler sur Elle son opposition à la venue des Français en Italie. Alors le Pape lui adresse un bref qui mérite toute notre admiration. Dans ce bref il déclare avoir prévu et annoncé tous les maux qu'allait attirer sur l'Italie entière l'invasion du roi de France. 11 se préoccupe des dangers que cette entreprise fait courir à la Péninsule, alors que les Turcs, ces ennemis communs de la république chrétienne, ne cessent de la menacer. Il adjure donc Ludovic de prendre pitié de l'Italie, sa mère et sa nourrice: de l'Italie à laquelle lui-même, Alexandre, ne doit pas la nais-
sance, mais qui l'a nourri depuis plus de quarantequatre ans, qui a fait sa grandeur, qu'il déclare aimer plus que son pays natal et qu'il voudrait, s'il était possible, préserver de tout mal et de tout péril, au prix même de son sang. Après lui avoir dit que ce n'est pas sans un profond dessein que le suprême Dispensateur de toutes choses lui a départi le gouvernement qu'il exerce, Alexandre poursuit ainsi : « Il dépend de vous, il est entre vos mains, il repose maintenant sur vous. le salut de l'Italie. Ne souffrez pas qu'on puisse dire plus tard ce que dit Jéremie dans ses lamentations sur Jérusalem : Comment l'Italie, pleine de peuple, est-elle assise solitaire? La maîtresse des nations est devenue comme veuve ; la reine des provinces en est maintenant la servante, elle est assujettie au tribut. L'heure est donc enfin venue, mon très cher fils, de vous réveiller, de vous lever et de faire face à tant de périls qui se préparent. Cet éternel bienfait de la paix, le remède à une perte imminente, le salut, c'est de vos mains que nous l'attendons, et nous, et l'Italie entière, et toute la république chrétienne; aussi, nous n'en doutons pas, vous pourrez, vous voudrez, vous saurez y pourvoir. » Alexandre termine ce bref en pressant Ludovic, avec les plus grandes instances et par toutes les considérations de l'intérêt et de l'honneur, de se dévouera cette œuvre. Il l'assure de son concours le plus entier et le plus résolu, et lui promet, outre sa reconnaissance perpétuelle, une gloire immortelle parmi les hommes, une vie éternelle auprès de Dieu (1).
(1) E. La Rochelle : Les droits du Saint-Siège, Alexandre VI et César Borgia, cité par M. Chantrel : Histoire populaire des Papes :
Ces avertissements à la fois fermes et paternels trouvèrent le More insensible. Il engagea son frère Ascagne Sforce à amener le Pape par d'habiles insinuations au but qu'il n'avait pu atteindre lui-même. Mais une lettre du cardinal ne tarda pas à lui ôter tout espoir : ce document que l'histoire a recueilli suffirait à lui seul pour venger le Pontife de l'accusation de ses ennemis (1).
Nous nous rappelons que le mariage de Godefroy. le dernier fils de R, Borgia, avec une princesse de Naples avait scellé l'alliance du Pape avec le roi Ferdinand. Celui-ci mourut subitement (janvier 1494), dans la soixante et onzième année de son âge, lorsqu'il s'occupait le plus activement d'organiser la défense de son royaume. Il emporta dans la tombe la haine du peuple auquel il s'était rendu odieux par ses ruses, ses fourberies, son despotisme, son avarice et sa tyrannie. Il laissa ainsi à son fils Alphonse un trône non seule-
Le pape Alexandre VI, p. 180 et suiv. — Ce bref porte la date du 3 décembre 1493. — Corio parle également des instances du Pape auprès de Ludovic, pour que celui-ci dissuade Charles VIII de son entreprise.
(1) Duci Bari. (Ludovico Sfortire.)
« Illus., etc. Nostro siguore... mi ha parlato in questa sentenlia, « che esseudo sempre stato el desiderio suo de conservare la quiète, « è continuamente stato di parère che la unione del re de Xapoli « cum la Excellentia Vostra conjuncta cum la Beatitudine Sua « havesse a portare questi effetti... et perô la Beatitudine Sua voleva « ne scrivessi a la Escellentia Vostra, et da sua parte la confortassi « strettamente a questa unione et a considerare le provisioni oppor- <• tuneper impcdire lavenutade' Francesi in Italia, etc. « Romae, 29 jan. 1494.
« Frater et filius Ascanius Maria « cardinalis Sfortia vice cornes.
« S. R. C. vice cancellariu*. ■ Ap. Rosmini : Dell' Istoria di Trirulcio, etc.
meut menacé au dehors , mais mal affermi au dedans.
Alphonse, à son avènement, mesurant d'un coup d'œil tout ce que sa situation avait de difficile, laissa dormir lui aussi les vieilles haines de la maison d'Aragon pour les Borgia et renouvela l'alliance naguère contractée par son père avec le Pape. Ils firent, à cette occasion, assaut de générosité l'un pour l'autre. Alexandre VI accorda à Alphonse l'investiture du royaume de Naples, la réduction du cens dont Ferdinand avait joui, sa vie durant (1), et promit la pourpre à Louis d'Aragon, neveu d'Alphonse. Le cardinal de Monreale, Juan de Borgia, partit aussitôt pour Naples pour couronner Alphonse. On déploya dans cette cérémonie un faste dont nous nous faisons aujourd'hui difficilement une idée (2).
Le nouveau roi paya avec des fiefs l'appui du Pape. L'aîné de ses fils, Jean-François, le duc de Gandie, reçut la principauté deTricarina. le comté deClaremont et autres lieux. De riches bénéfices furent promis à César. D'autre part, Godefroy avec la main de la princesse Sancia reçut la principauté de Squillace et des revenus considérables. Alphonse s'engageait en outre a entretenir à ses frais une compagnie de cent hommes d'armes auprès de la personne de son gendre. La nouvelle mariée trouva dans sa corbeille de noces des bijoux pour 200.000 ducats. La cérémonie nuptiale terminée, les joutes et les tournois commencèrent; ce furent les derniers jours heureux de la maison d'Ara-
(1) Summonte, Ist. di Napoli, etc.
(2) Raynaldi, ann. 1494, iv" 3-15.
206 PREMIERS ACTES d'aLEXAXDRE VI.
gon; le moment était proche où les cris de guerre allaient remplacer les chants joyeux de fêtes.
Le jeune couple devait rester à Xaples ; c'était pour Alphonse, la garantie de la parole du Pape. Mais cette stipulation gênait l'indépendance de la politique d'Alexandre. Aussi, à peine le mariage célébré, le légat détermina adroitement Alphonse à permettre que ces jeunes gens allassent à Rome réjouir par leur présence la vieillesse du Pontife (1). Si Alphonse devina l'habileté de cette tactique, l'intérêt de sa politique lui fit dissimuler son mécontentement.
La France était déplus en plus menaçante. Alphonse et Sa Sainteté convinrent d'une entrevue pour prendre leurs mesures de concert. Vicovaro, petite ville à vingt milles de Rome, près de Tivoli, fut choisie pour le théâtre de la conférence. Les deux alliés s'y rendirent chacun de son coté avec un imposant cortège. Le Pape était accompagné de cardinaux, des ambassadeurs de Venise et de Florence et escorté d'un corps de 500 cavaliers. Ils se promirent des secours mutuels et arrêtèrent les moyens de s'opposer à l'invasion française (2). Avant la fin de la conférence, un courrier annonçait à Alexandre VI que la noblesse romaine avait embrassé la cause de la France. Louis Sforce et le cardinal Ascagne. son frère, avaient gagné dans l'ombre les principaux feudataires du Saint-Siège : les Colonna, les Or-
(1) ÏOMASO Tomasi, p. 52.
(2) Guichardix, lib. I, cap. u. — Pétri Bembi Hist. T"
ïib. II, p. 2S. — Tomaso Tomasi, p. 55-58. — Burchard, Diarium, etc. — Ap. Eccard, Corpus hist. medii œvi, t. II, p. 2047. — Corio, Istor. di Milano, pars VII, p. 925.
1493-1494. 2ffJ
sini, les Savelli, etc., etc. 1 . Cette défection porta un coup terrible à Alexandre VI. C'est un triste spectacle qu'offrent à cette heure les princes qui, sous des titres divers, régnent en Italie. La peur, la jalousie ou l'ambition les domine entièrement : se mettre à couvert, satisfaire d'envieuses rivalités, ou profiter des circonstances pour s'agrandir sont leur- - les préoccupations, quand il faudrait s'unir contre l'ennemi commun. Il- oublient que la nature a placé à la limite de leur Péninsule un magnifique boulevard de rocs, de ne et de glace; et il n'en est pas un seul qui, se confiant en Dieu, en son droit et son ie, songe à attendre U pied ferme l'envahisseur étranger. Un seul homme agit courageusement, soutient franchement les intérêts de l'Italie; c'est Alexandre VI. qui à Vicovaro proclame qu'il faut prévenir l'insolent adversain lieu de l'atten sur le seuil de ses palais (2). Pensée audacieuse dont la réalisation eût été le salut de l'Italie ! Alphonse n'osa suivre cette politique courage- .
Le Pape se hâta de rentrer à Rome pour châtier les
- . s, mais ils avaient prévu la colère du
Pape. Celui-ci restait désarmé en présence d'un ennemi
puissant. Il sut dévorer cet outrage, mais il en médita
rs la vengeance^
Quelques écrivains se sont hasardés à écrire qu'Alexandre avait imploré le secours du grand Turc pour poser à l'invasion des Français. Le continuateur deMeury, peu suspect de tendresse pour les Borgia. pour accueillir ce grief, a senti le besoin d'en adoucir
(1) Corio, Istor. di Milano, pars VII, p. 923. Padu J'jvii Hist.. etc.. lib. I, cap. xxiv.
l'étrangeté. Il dit que le Pape agit en cela « non comme Pape, mais comme prince temporel et seigneur suzerain du royaume de Naples (1). » C'est une atténuation que nous n'acceptons même pas. On ne peut cesser de s'étonner d'une pareille accusation à l'endroit d'un Pape, même quand il s'appelle Alexandre VI. Commines a bien entendu dire à Venise que le Turc a envoyé un ambassadeur « qui. àlarequesteduPai>e,lesmenassait (menaçait les Vénitiens), s'ilz ne se desclaraient contre le Roy (2) » Charles. Mais il n'en a eu aucune preuve et il le rapporte sans y ajouter foi. Guichardin enregistre cet « on dit » comme tous les autres sans discussion (3). Burchard dit bien quelque chose de semblable, mais il a oublié de nous donner la moindre preuve à l'appui (4). De bonne foi, est-ce à la satire pamphlétaire de ce maître des cérémonies qu'on doit s'en rapporter? Un censeur sévère des actes d'Alexandre VI et en mesure d'être bien renseigné a examiné soigneusement cette accusation et il la tient pour un vrai commérage : tel est le jugement du célèbre annaliste Muratori (5). Il n'y a vraiment rien de plus honteux pour l'humanité que d'accuser d'avoir eu recours au Turc un Pape, qui une première fois engagea sa fortune pour suivre Pie II et aller chercher la mort en combattant ces enne-
(1) Fleury, Hist. eccl., liv. CXVII ad ami. 1494, n° 90, édit. d'Avignon, 1777.
(2) Liv. VII, cap. xix.
(3) Guich., lib. I, cap. ri.
(4) Burchard, ap. Eccard, t. II, p. 2023 et seq.
(5) « Dicerie di belli o maligni ingegni verisimilmeute furoa coteste. » — Domenico Cerri : Borgia ossia Alessandro VI papa e snoi contemporanei , t. I, p. 253.
mis de la chrétienté ; qui en cette même année où la France tient la menace d'une invasion suspendue sur l'Italie a pressé les princes hongrois de s'unir pour repousser le Croissant, et qui bientôt organisera luimême une croisade pour repousser les hordes musulmanes.
LES BORCIA. • 14
La résolution de Charles est désapprouvée par quelques-uns. — On flatte la vanité du prince. — Il fait la paix avec Ferdinand d'Espagne, et Maximilien, roi des Romains. — Ovations du peuple à Charles. — Hésitation du roi, vaincue par le cardinal de la Rovère.
— Départ de Charles VIII. — Puissance et beauté de son armée.
— Recrutement de l'armée italienne. — Marche triomphale de nos troupes. — Traité honteux de P. de Médicis avec les Français. — Révolution à Florence et chute de P. de Médicis. — Charles VIII à Florence. — Alexandre VI se met en rapport avec le roi de France. — Echec de la négociation. — Nouvelle ambassade. — Il espère dans une ligue de l'Europe contre Charles VIII, et se prépare a résister. — Le droit des gens ! — Il est forcé, par les événements, de traiter avec le roi. — Entrée des Français k Rome.
— Alexandre se retire au château Saint-Ange. — Conduite coupable de quelques cardinaux. — Quatre cardinaux prennent la défense d'Alexandre VI devant Charles VIII. — La justice de Dieu!
— Accommodement entre le Pape et le roi. — Entrevue des deux souverains. — Cérémonie de l'obédience et soumission filiale de Charles VIII au Pontife. — Le roi entend la messe du Pape.
Charles VIII se préparait à la guerre, et cependant sa résolution ne réunissait qu'un petit nombre de suffrages. De vieux serviteurs de Louis XI la désapprouvaient ouvertement. On avait raison de redouter une expédition qui serait ruineuse en cas de succès, funeste en cas de revers. D'un autre côté, tout poussait Charles à cette funeste entreprise : son âge, sa vanité, ses courtisans, ses ennemis eux-mêmes. Partagé entre ces deux partis, le roi était irrésolu. « Ung jour, dit Com-
mines, estoit l'allée rompue, et l'aultre renouvellée. » La vanité du prince devait l'emporter. Comment résister ? On lui faisait entendre qu'il était prédestiné pour accomplir cette œuvre: on lui rappelait des prophéties qui annonçaient qu'il subjuguerait les Italiens, passerait les mers, relèverait le royaume de la Grèce et entrerait en triomphateur à Jérusalem (1). De l'autre côté des monts, un moine, se proclamant prophète, annonçait publiquement le châtiment de l'Italie et la délivrance du monde entier par l'épée d'un monarque français. Tout cela enflammait le malheureux Charles d'un héroïque enthousiasme, et il aspirait à accomplir ces projets romanesques (2).
Cependant ses différends avec Ferdinand d'Espagne et Maximilien semblaient devoir s'opposer à l'accomplissement de cette campagne. Charles ne regarda à aucun sacrifice, pour acheter la paix qui lui permettrait de porter la guerre en Italie . L'Espagne réclamait le
(1) Il fera de si grants batailles
Qu'il subjugera les Ytailles (les Italiens).
Ce fait, d'ilee il s'en ira
Et passera de là la mer.
— Entrera puis dedans la Grèce,
Oti par sa vaillante prouesse,
Sera nommé le roi des Grecs.
En Jérusalem entrera,
Et mont Olivet montera, etc.
La prophétie du roi Charles huitième, par maître Guilloche de Bourdeaux, rapportée dans les Eclaircissements historiques sur quelques circonstances du voyage de Charles VIII en Italie, par M. de Foncemagne. V. Mémoires de VAcad'. des Inscript., t. XVII, p. 539.
(2) Philippe de Siicun, Histoire de Charles VIII, t. I, p. 259 et seq.
Roussillon : il le céda, pensant que la conquête d'un royaume valait bien F abandon d'une province. Il paya plus généreusement encore le repos que lui promit Maximilien (1).
Le besoin d'argent se fit alors sentir. Charles pu emprunta à la première banque venue, à celle de Sauli de Gênes.. mai- • à gros interest pour cent, remarque Commines, et de foyre en foyre. « Ces intérêts étaient de cinquante pour cent (2).
La nation était dans l'illusion: elle crut longtemps à une nouvelle croisade. Des manifestations joyeuses saluèrent partout le passage du roi. Lyon lui prépara des fêtes magnifiques. Il fut là < parmi les princes et les gentilshommes, menant joyeuse vie à faire joustes et tournois chaque jour. et. au soir, danser et baller avec les dames du lieu, qui sont belles et de bonne grâce. » A Grenoble, les rues étaient tendues de tapisseries « et devant, histoires et beaux mystères parfaitement démontrés, désignant l'excellent honneur et louange du roi et de la reine. »
L'hésitation s'empare encore une dernière fois de l'esprit du roi au moment de passer les monts. Charles
(lj Mariaka, De rébus Hisp., lit». XXVI. — Giichardin, lib. I, c. ii. — Pauli Jovii Hist., lib. I, p. 1<J. — Corio. Istor. di Milano, p. 895-899. — Commines, liv. VII, c. iv.
(2) Commines. liv. VII, ch. i et v. — Nous avons consulté, pour ce travail, l'édition des Mémoires, donnée en 1649 par Denys Godefroy: mais on ne la trouve pas toujours facilement, Aussi nous avons établi la concordance de nos citations avec l'édition publiée naguère par M. Chamelauze : Mémoires de Philippe 6LeCommyn.es, nouvelle édition revue sur "n manuscrit ayant appartenu à Diane de Poitiers et à la famille Montmorency-Luxembourg. 1 vol. in-S°, Paris, Firmin-Didot, 1881.
allait— il écouter les avis prudents de ceux qui désapprouvaient cette lointaine expédition ? On serait tenté de le croire. Briconnet lui-même, ce courtisan dont la fortune avait monté rapide comme le flot, blâmait, à son tour, une guerre à laquelle, tout à l'heure, il poussait ardemment. On ne peut dire à quel parti se fût arrêté Charles, quand arriva tout à coup au camp français le cardinal Julien de la Rovère. Ce cardinal, nous le savons déjà, avait suivi d'abord la maison de Naples : mais quand celle-ci. pour l'intérêt de sa cause, eut changé en bienveillance cette antipathie qu'elle nourrissait contre les Borgia, alors la Rovère. craignant sans doute d'être forcé dans Ostie par Alphonse, changea aussitôt de parti, se jeta de nuit sur un brigantin, et se rendit à Savone, d'où il passa à la cour du roi de Franoe. Il releva le courage du roi et poussa, par ses conseils, les Français en Italie (1).
Le roi quitta la France vers la fin de l'été 1494. à la tète de son armée. Elle était nombreuse et brillante, cette armée, et depuis Charlemagne, on n'en avait pas encore vu de plus belle (2). «Elle offrait à l'œil un mélange curieux d'armes, de vêtements, d'armures et de bannières. La Suisse avait fourni son contingent; c'étaient des soldats sortis, en partie, des montagnes de.l'Uri et de l'Unterwald, qu'on reconnaissait à leurs hallebardes étincelantes, à leurs jupons collants, de deux couleurs. ;'i leur chapeau relevé sur le front et orné de
(1) Corio, Istor. di Milano, p. 921. — Ouh'haud., lib. I, c. n et ni. — Paii.i Jovii Hist., \ih. I, p. 23. — Philippe de Séguu, ibid., t. I, part. III, liv. IV. p. 286 et seq.
(2) L'évaluation de cette armée varie beaucoup ; les uns la portent à 50.000 hommes, d'autres à 60.000 et même à (3S.000.
plumes ondoyantes. La Gascogne avait levé six mille arbalétriers, lestes, pimpants et dont le costume théâtral, les mouvements vifs et précipités, l'allure toute militaire et la figure basanée frappaient d'une sorte d'admiration respectueuse. La noblesse était parée de sayons de drap d'or. Dans cette aventureuse expédition, il fallait à Charles des capitaines déterminés; il les avait cherchés, sans distinction de rang, parmi ses plus braves soldats. On trouvait dans son armée des chefs de milice qui n'avaient d'autres titres que ceux que le sang de nos ennemis avait écrit sur leur hallebarde ou sur leur écusson. Le roi comptait sur leur bravoure presque autant que sur l'effet de ces grosses pièces d'artillerie qu'il traînait à sa suite, « instruments plus diaboliques qu'humains », questo piu tosto diabolico che umano instrumente, comme dit Guichardin(l). »
La formation de Tannée italienne était tout autre. C'était, la plupart du temps, un ramassis de spadassins qui se louaient fort cher, pour un temps limité, aux condottieri, lesquels se louaient encore plus cher aux princes qui avaient besoin de leurs services. Ces chefs prenaient des noms faits pour épouvanter la populace; l'un s'appelait Fier-à-Bras, l'autre Cœur-d' Acier, ou Fracasse, ou Sacripant. Chacun d'eux ménageait le plus qu'il pouvait ses hommes. Dans une bataille, ils bousculaient et refoulaient plus les ennemis qu'ils ne les frappaient. Il y avait beaucoup plus de sang répandu dans les vengeances particulières, dans les enceintes
(1) Aidin, Hist. de Léon X, en. vu, résumant la description que donne de l'armée française Paul Jove, Hist. sui temp.,\ïb. II, p. 41.
des villes, dans une émeute populaire, dans les conspirations que dans les combats. Machiavel rapporte que. dans la bataille d'Anguiari, il n'y eut de mort qu'un cavalier, étouffé dans la presse. Ils n'avaient d'autre artillerie que de petites couleuvrines de cuivre, traînées par des bœufs.
Jamais expédition dans sa marche militaire ne ressembla davantage à un triomphe. L'épouvante précédait l'armée française et préparait partout sur sa route la soumission.
En vain le poète napolitain Cariteo , en véritable Tyrtée, a pris sa lyre pour ranimer le courage des Italiens et les exciter à arrêter le torrent qui débordait sur leur patrie ; la peur rendait toutes les oreilles sourdes ; c'était à qui se précipiterait le plus vite dans la servitude. Les villes ouvraient leurs portes , les châteaux abaissaient leurs ponts-levis. Cette campagne paraissait plutôt le voyage d'une cour : Turin. Chiari, Asti. Casale, Pavie, Plaisance en sont les premières étapes.
Un moment on put croire que Plaisance en serait la dernière. Là, on apprit la mort de Jean Galéas. Les soupçons de cette mort soudaine pesèrent sur le More. Celui-ci s'empressa de revêtir l'hermine ducale en vertu d'une investiture extorquée d'avance au roi des Romains Maximilien Ier (1).
Le bruit se répandit en même temps qu'il trahissait ; qu'il n'avait appelé les Français que pour exécuter
(1) Guichardin, lib. I, c. ni. — Pauli Jovii Hist. sui temp., lib. II, p. 37. — Commines, liv. VII, c. vi.
impunément son usurpation, et que. son crime accompli, il voulait se faire absoudre par l'Italie en perdant ses alliés. Ses hommages obséquieux avaient déjà fait naître la défiance dans l'esprit du roi. Charles eut entre les mains des preuves de sa trahison. Mais celuici, fait à la dissimulation, paya d'audace, et, dans une circonstance où il ne pouvait , ce semble . éviter sa ruine, il sut si bien en imposer à Inexpérience de Charles, qu'il réussit à donner à son infernale politique l'apparence d'un trait d'habileté inventé pour favoriser l'expédition. Les craintes du roi ainsi endormies, on se remit en marche (1) .
Le sort de la campagne dépendait de la route qu'on allait maintenant suivre. On pouvait marcher directement contre Naples à travers la Romagne. Le plus expérimenté des capitaines français. d'Aubigny, avait frayé la voie en culbutant les troupes napolitaines. Mais soit qu'on se fit un point d'honneur de montrer aux Florentins et au Pape qu'on pouvait passer malgré eux. soit plutôt qu'on regardât comme dangereux de s'engager dans le royaume de Naples. en laissant derrière soi des pays dont on ne se serait pas assuré, on se décida pour la route de la Toscane et du territoire de Rome. Les Apennins ne leur offrirent d'autres difficultés que celles de la nature. Fivizzano , la première place de la république que rencontrèrent les Français, voulut résister. La forteresse fut attaquée à coups de canon, et battue promptement en brèche.
(1) Guichard., ibid. — Commîmes, liv. VII. c. vu et vin. — Machiavelli, Frammenta. — Philippe de Séglr, ibid.. t. I, p. 302.
Irrité du premier affront que recevaient nos armes, Gilbert de Montpensier. qui commandait l'attaque, fit passer toute la garnison par les armes (1).
Sarzanella ne fut point effrayée de la chute de Fivizzano. Cette place, jadis fortifiée par Laurent de Médicis, était défendue en outre par sa situation naturelle : « Si la place eust été bien pourvue, l'armée du Roy estoit rompue : car c'est ung pays sterille. et entre montaignes . et n'y avoit nulz vivres , et aussi les neizes estoient grandes (2). » Quelques patriotes déterminés résolurent de s'ensevelir sous ses ruines. On les somma de se rendre, ils répondirent en chargeant les assiégeants. Pierre de Médicis allait lui-même leur en ouvrir les portes.
La nouvelle des traitements indignes que le vainqueur avait fait subir à la garnison ainsi qu'aux habitants de Fivizzano remplit d'alarmes Florence ; les riches marchands craignaient pour leurs ballots de laine et de soie. Pierre de Médicis avait la volonté de se défendre ; il avait fait réparer les murs de la ville, creuser des fossés autour des fortifications, garnir l'arsenal. Le mécontentement public se manifestait et le rendait responsable des calamités que devait entraîner la résistance. Dans cette extrémité il abandonna le parti de Naples, et résolut de faire sa soumission à Charles VIII, en implorant son amitié et la protection de nos armes. Il sortit secrètement de Florence et prit le chemin du camp français , après avoir d'Empoli
il Go» hardin, lib. I, c. m. — Paoli Jovii Hist., lib. I, p. 31. (2) Guiciiardix, ibid. — Commines, liv. VII, ch. ix.
adressé à la seigneurie une lettre pleine d'affectueux sentiments. Il se présenta aux avant-postes de notre armée. De Pienne et Briconnet, deux officiers français, furent chargés par le roi de traiter avec le Magnifique. Ces négociateurs, devinant le double sentiment de crainte et d'espérance qui remplissait le cœur de Pierre, se montrèrent d'autant plus exigeants que le Florentin semblait aller au-devant de leurs désirs. « Ceulx qui traictaient avec ledict Pierre le m'ont conté, dit notre historien Commines, en se raillant et en se mocquant de luy : car ilz estoient esbahys comme si tost accorda si grant chose, et a quoy ilz ne s'attendoient point. » Ils demandaient qu'on leur livrât jusqu'après la conquête de Naples : Sarzanella. Pietra-Santa, Livourne , Pise et quelques autres places. Pierre courba la tête devant toutes les conditions qu'on lui imposa (1).
Florence accueillit cette nouvelle par un cri de réprobation universelle. Ce n'est pas que les habitants fussent disposés à repousser l'invasion par les armes ; non, mais ils avaient déjà oublié les services que les Médicis avaient rendus à la république. La reconnaissance n'est pas la vertu dominante des peuples non plus que des individus. Ce peuple qui naguère accompagnait, les larmes aux yeux, le corps de Laurent à l'église, supporte déjà difficilement la domination de son fils. D'ailleurs Savonarole, le moine tribun dont le nom se trouvera bientôt sous notre plume, ne
(1) GriciiARDiN, ibid. — Pauli Jovii Hist., lib. I, p. 31-32. — Makino Sam to, Chron. Venet., p. 8 et seq. — Comminks, liv. VII, «h. ix.
dénonce-t-il pas. tous les jours, du haut de la chaire. Pierre de Médicis comme un tyran ? Sur-le-champ la seigneurie dépêcha cinq citoyens, Savonarole entre autres, avec ordre d'obtenir que le monarque français modérât la rigueur des conditions imposées à la république il).
Pierre connaissait les dispositions des Florentins ; il n'avait pas de temps à perdre s'il voulait éviter une émeute. Déjà même le mot de traître était murmuré tout bas, en attendant qu'on le proclame tout haut. Des groupes armés se formaient sur les places publiques et devant les églises. Pierre marchait vers Florence suivi d'assez loin par un corps de troupes que commandait Paolo Orsini. Son premier mouvement fut de se rendre au Palazzo Vecchio où la seigneurie était assemblée; il en trouva les portes gardées. A la vue de Pierre, la populace poussa des cris de fureur. Les Florentins aimaient le cardinal Jean de Médicis : son frère le pria de se montrer au peuple. La soutane rouge du cardinal ne produisit aucune impression sur la foule. Ici. comme au début de toutes les séditions, des enfants ramassent des cailloux et les jettent au Magnifique. On ouvre les prisons et les détenus en sortent pour grossir la foule des séditieux. Cela menaçait de finir dans le sang. Pierre n'avait plus d'autre parti à prendre qu'à s'éloigner ; il s'enfuit à Bologne 2 .
(1) Gdichard., lib. I, cap. iv. — Pauli Jovii Hist., lib. I, p. 32- 33. — Nardi, Hist. di Firenza, lib. I, p. 11. — GoamuNss, liv. VII, cap. x.
2 Nardi, ibid.. lib. I. p. 11-13.
La fuite de Pierre fut le signal de scènes horribles. La bête populaire une fois déchaînée ne se reconnaît plus. Elle se rua sur les maisons de ceux qu'elle supposait attachés aux Médicis : tout ce qui peut rappeler le souvenir de la famille déchue est brisé au milieu d'un tumulte indescriptible. Trois générations avaient entassé dans le magnifique palais de la Via Larga les richesses de l'industrie, les trésors de la science, les merveilles de l'art: tout fut dévasté, brisé ou volé. La tempête populaire renversa jusqu'aux arbres que les Médicis avaient plantés dans le magnifique jardin de San Marco (1).
Alors la seigneurie se disposa à recevoir Charles VIII. Il fit son entrée dans Florence, monté sur un cheval superbement harnaché et sous un riche baldaquin, porté par des jeunes gens de noble famille, aumilieu de l'accueil enthousiaste du peuple. Le roi. après avoir prié dans l'église de Santa Maria del Fior'e, prit le chemin du palais des Médicis d*où la seigneurie venait de faire effacer à la hâte les traces de la sédition. Si Pierre au lieu de se retirer à Bologne se fût réfugié dans le camp français, Charles aurait assurément réintégré son allié dans sa magistrature souveraine (2).
Le roi voulut traiter Florence comme une ville conquise et lui imposer des magistrats de son choix. Mais déjà Florence se repentait d'avoir trop cédé à la crainte, reftervescence.populaire grandissait d'heure en heure. Un patriote déterminé, Capponi. menaça de faire
(1) Ammirato, Istorie Florentine, vol. III, p. 223. — P.vi i.i Jovn Hist., lib. I, p. 33. — Commines, liv. VII, ch. xi.
(2) Xardi, Hist. di Fiorenza, lib. I, p. 14. — André de La Vigne, Le Vergier d'honneur, etc. — Commines, liv. VII, ch. x.
sonner les cloches delà cité comme un appel à l'extermination des Français. Il fallait à Charles non point des résistances mais des succès prompts, décisifs pour paraître l'ange exterminateur, prédit par Savonarole. pour châtier les péchés de l'Italie. D'Aubigny le pressait en outre de partir afin de ne pas laisser aux ennemis le temps de revenir de leur surprise. Le roi comprit qu'exaspérer Florence ce serait jouer la conquête de Xaples. Il conclut un traité d'amitié avec les Florentins par lequel il s'engageait à protéger leurs libertés : ceux-ci, de leur côté, promettaient de fournir à Charles, pour son entreprise, cent vingt mille ducats en trois paiements égaux et de laisser dans ses mains les forteresses jusqu'à la fin de l'expédition de Xaples (1). ( îharles partit aussitôt de Florence pour poursuivre sa grande expédition. Peu auparavant il avait publié un manifeste par lequel il annonçait son intention de combattre les Turcs, dès qu'il aurait reconquis la couronne de Xaples. La côte orientale de ce royaume devait faciliter le succès de ses armes contre Constantinople. Avec Xaples, en effet, il avait la Méditerranée, et avec la Méditerranée il se voyait déjà maître de l'Orient. En conséquence, il priait le Pape de ne pas s'opposer au passage de ses troupes sur le territoire du Saint-Siège, promettant dépaver fidèlement les subsides, mais menaçant aussi, en cas de refus, de traiter le pays en ennemi (2). Maintenant ses troupes victorieuses défilent par le Val d'Arno. traversent la Toscane et
(1 Guichard., lib. I, cap. iv. — Xardi. ibid., lib. I. p. 15-18. — Birchard, ap. Eccard, p. 2049. — Commîmes, liv. VII. eh. xi. (2) Tomaso Tomasi, p. 62 et seq.
entrent déjà, sans trouver de résistance, dans les Etats de l'Eglise. Aquapendente, Viterbe et plusieurs autres citadelles sont prises et livrées au pillage (1). On s'aperçoit bien, à mesure que Charles se rapproche de Rome, que la terreur de ses armes l'a devancé. Tout tremble au seul nom du roi de France. Le duc de Calabre avait résolu d'arrêter la marche de son ennemi et il s'est replié vers la Ville Eternelle sans même livrer bataille; les Colonna et les Orsini envoient de tous côtés les clefs de leurs forteresses au vainqueur (2) ; la campagne continue à être une promenade militaire.
Le danger augmentait avec l'approche du Roi. Le Pape était dans la consternation : le cardinal Piccolomini qu'il avait envoyé vers le Roi n'avait pas même été admis en présence du prince (3). Le tort du légat était son nom : Charles ne lui pardonnait pas d'être le neveu de Pie II, qui avait énergiquement soutenu la cause de la maison d'Aragon contre les prétentions de la maison d'Anjou. Que faire ? Rome était incapable de soutenir un siège : l'artillerie française aurait trop vite raison de ses mauvaises fortifications ; l'armée napolitaine, composée d'étrangers mercenaires, n'inspirait que peu de confiance sur le courage d'hommes plus propres au maraudage qu'au métier des armes. Puis les factions n'attendaient peut-être que ce moment pour se réveiller. Il arrêta d'envoyer une nouvelle députation au roi de France, pour lui demander en son nom et
(1) Nardi, ibid., lib. I, p. 18.
(2) Commines, liv. VII, ch. XI.
(3) Biarii Sanesi di allegretto allegretli, Muratori, t. XXXIII, p. 833. — Paulii Jovii Hist., lib. II, p. 39.
au nom d'Alphonse de Naples une suspension d'armes. Naturellement le roi ne voulait pas donner du temps au roi de Naples ; il repoussa la proposition. Toutefois Charles faisait grand cas de l'amitié du Pape : il estimait que, s'il parvenait à l'obtenir, elle lui vaudrait une armée. Il fit donc partir pour Rome, comme plénipotentiaires, le duc de la Trémouille, le président du parlement de Paris , de Ganay . et les cardinaux Sforce et Colonna (1).
Mais dans le temps de cette ambassade, le duc de Calabre était entré dans Rome avec son armée, et la vue de ces troupes nombreuses avait un moment ramené le courage au cœur du Pape. En apprenant le refus du roi, on organisa la résistance. Venise était alors le foyer de la politique hostile à la France, et les représentants des principales puissances européennes y étaient déjà réunis, afin de se concerter dans le but de ruiner cette expédition, dont les résultats étaient une menace pour leur sécurité. On put croire un moment à une coalition de l'Europe contre le monarque français. Aussi quand les ambassadeurs du roi se présentèrent à Rome, ils furent hautainement accueillis par le Pape qui se montra résolu à une vigoureuse résistance (2).
Il retint prisonniers les deux cardinaux rebelles que le roi avait eu le mauvais goût de lui députer. Il parait même que, dans l'agitation du premier moment, on arrêta la Trémouille et le président de Ganay; mais ceux-ci furentimmédiatement mis en liberté par l'ordre
(1) Guic'hardin, lib. I, cap. iv. — Commises, liy, VII, ch. xn.
(2) OcKjii.vKDiN, ibid. — Tomaso Tomasi, p. 69-71. — Commises, liv. VII, ch. xii.
du Pape. Il serait puéril de démontrer que le Pape ne porta aucune atteinte au principe du droit des gens. Charles VIII ne parut nullement s'émouvoir de cet incident, et notre historien Commines ne laisse- apercevoir aucune indignation dans son récit, bien différent en cela des écrivains postérieurs; dont l'indignation est toujours si prompte, et dont le mot crime coule si facilement de leur plume quand il est question d'Alexandre VI. « Les ambassadeurs estans là (à Rome) le Pape mit de nuict en la cité Dom Ferrand et toute sa puissance, et furent nos gens arrêtez, mais peu (pour peu de temps) : le jour propre les despêchâ le Pape: mais il retint prisonniers le cardinal Ascaigne vicechancellieretfrère du duc de Milan et Prospère Colonne, aucuns disent que ce fut de leur vouloir; et de toutes ces nouvelles j'eus incontinent lettres du Roy (1). »
Cet enthousiasme devait bientôt faire place au découragement. La retraite précipitée des colonnes napolitaines devant Viterbe ne donnait pas le temps à la coalition de s'organiser. En même temps la défection de Virginio Orsini. parent et allié des Aragon,, qui, pour conserver ses possessions, livrait ses placesfortes aux Français, achevait de rendre toute résistance désespérée. Le Pape eut la pensée un moment de sortir de Rome (2).
Le roi, qui n'avait encore éprouvé de revers, ni même de retardement dans sa marche, avait intérêt à marcher rapidement sur Naples. Mais il voulait aupara-
(1) Commines, liv. VII, cap. xn.
(2) Glichardin, Iib. I. cap. iv. — Tomaso Tomasi, p. 72-73. — Commines, liv. VII, c. si.
vant s'assurer de la neutralité du Pape à défaut de son appui. Une nouvelle députation partit pour Rome. Le roi assurait qu'il n'entreprendrait rien sur l'autorité du chef spirituel de l'Eglise, qu'il ne demandait que ce qui était nécessaire au passage des troupes, et suppliait le Pape de lui permettre de visiter la capitale du monde chrétien (1).
La fierté d'Alexandre fut obligée de fléchir. Il était plus sage d'accepter les; éventualités d'une paix sans garantie, que de s'exposer aux chances d'une lutte trop inégale. Il ne fallait pas mettre en présence l'une de l'autre, dans la Ville Eternelle, les deux armées ennemies ; Alexandre pria Ferdinand de se retirer avec son armée, ajoutant qu'il lui obtiendrait du roi de France un sauf-conduit jusqu'aux frontières de Naples. Ferdinand refusa fièrement, en laissant entendre, que les Aragonais n'avaient besoin d'autre protection que de leurs épées (2).
L'armée napolitaine sortit de Rome, le dernier jour de l'année 1494, par la porte de Saint-Sébastien, pendant que l'armée française y entrait par la porte Flaminienne. aujourd'hui Santa-Maria del Popolo. Ce fut un imposant spectacle pour les Romains, que la pompe de ce défilé militaire. Charles parut armé de toutes pièces. Les 50.000 hommes qui le suivaient, les lanciers tenant la lance en arrêt sur la cuisse, les archers l'arc à la main, les Suisses armés de leurs hallebardes ou de leurs haches d'armes, se déroulent) Guicuardin, ibid.
(2) Gcjichardin, ibid. — Toma.so Tomasi, p. 77-79. — Commines, liv. VII. ch. xii.
LBS HiRUlA. 15
rent depuis trois heures de l'après-midi jusqu'à neuf du soir, à la clarté des flambeaux dont les lueurs vacillantes, frappant sur tant d'armes, faisaient paraître les hommes et les chevaux plus grands et plus terribles (1). Les magistrats allèrent en corps offrir au roi les clefs de la ville, au nom du Pape et du peuple romain. Après avoir reçu cet hommage, il alla prendre son logement au palais de San Marco.
Charles était entré dans la capitale du monde chrétien en souverain victorieux. Pendant son séjour, un mois environ, il s'en considéra comme le maître, faisant rendre la justice en son propre nom (2;. Cette prise de possession ne se distingua guère de la conquête que par son ordre du jour qui interdisait tout pillage et menaçait des peines les plus sévères les violences envers les particuliers (3).
Alexandre n'ajoutait pas une entière confiance aux protestations de dévouement et de respect du monarque français pour le chef spirituel de la catholicité. Pardonnons-lui ses anxiétés. Deux des cardinaux qui accompagnaient le roi étaient Julien de la Rovère et Ascagne Sforce, vice-chancelier et frère du duc de Milan, « qui estaient deux grans ennemys du Pape et ennemys l'un de l'autre (4). » H se réfugia au château
(1) Pacli Jovii Hist., lib. II, p. 42.
(2) André de La Vigne : Le vergier d'honneur, etc., dans les archives curieuses de l'Hist. de France, t. I. — Burchard, Voir aux Pièces justif., n° 17, lettre g.
(3) Panvini, In Alexanàrum VI.
(4) Commises, liv. VII, ch. xv. — « Quelques éditeurs mettent amijs, ce qui est une contradiction avec la suite du récit de Commynes qui les représente comme rivaux pour la dignité pontificale. » (Note de M11» Dupont dans son édit. de Commynes, t. II, p. 3S5.)
Saint-Ange ; c'était une faute , car ses ennemis devaient profiter de cette détermination pour essayer de le perdre dans l'esprit du prince. Deux cardinaux, Orsini et Caraffa. accompagnèrent dans sa retraite leur souverain malheureux ; quelques-uns restèrent dans leur palais, suivant avec anxiété les événements et attendant l'heure de se dévouer; quelques autres moins courageux sortirent précipitamment de Rome ; enfin d'autres, parjures à leurs devoirs de princes de l'Eglise et de patriotes, se détachant du Saint-Siège, cherchèrent à gagner les bonnes grâces du roi de France, et allèrent grossir « la séquelle dudict vice-chancellier et de Sainct-Pierre ad vincula (1). » C'était un attentat contre l'autorité du chef spirituel de la chrétienté que la révolte des cardinaux de Gurck, de Saint-Denis, de San Séverine de Savelli, de Colonna, etc. ; ajoutons une lâcheté que l'orgueil national eût dû prévenir. Oublieux du respect qu'ils avaient juré au Pontife, de l'obéissance qu'ils avaient promise au souverain, ils croient le moment propice pour assouvir leur ressentiment haineux ou leurs espérances déçues, et proposent au roi d'affranchir l'Eglise d'un homme qu'ils « chargement d'avoir achapté ceste saincte dignité (2). » Commines nous édifie sur le mobile qui pousse Sforce et la Rovère. « car eulz deux estoient à l'envy qui serait Pape (3). » Le même historien juge ainsi la sincérité de la conduite de Sforce : « combien qu'on croyoit que Ascaigne faisoit ceste
(1) Commines, Jiv. VII, cb. xvi.
(2) Ibid., ch. xv.
(3) Ibid., ch. xv.
feinte et que au cueur estoit content du Pape; mais son frère ne s'étoit point encore desclaré contre nous (1). » Au besoin ils consentiraient à ce qu'on place la triple couronne du pontificat sur la tête d'un courtisan de Charles. « Toutesfois, je croy qu'ilz eussent consenty tous deux (Sforce et la Rovèrei d'en faire ung nouveau (pape) au plaisir du Roy. et encores d'en faire ung françois (2). »
Mais parmi les cardinaux restés fidèles au Pape, quatre . dont Paul Jove nous a conservé les noms. Giov. Alexandrino, Ant. PallavicinLBern. Carvajal et Raphaël Riario, allèrent courageusement trouver le roi et lui parlèrent un langage qu'il n'était pas accoutumé à entendre (3). Ils lui reprochent d'attaquer le chef de la chrétienté, alors qu'il proclame hautement qu'il est en route pour aller combattre les mahométans, ces ennemis du nom chrétien; ils rappellent que les plus grands rois furent ceux qui protégèrent et défendirent l'Eglise et ses Pontifes ; ils lui montrent l'étonneinent où jette les autres souverains la nouvelle que le Roi Très Chrétien s'est fait le juge de celui qui a reçu icibas toute puissance sur les consciences et qui ne relève que de Dieu seul. — Le roi était particulièrement irrité de l'investiture accordée à Alphonse d'Aragon. Mais le Pape, disent les cardinaux, a suivi la politique de ses prédécesseurs qui, plusieurs fois déjà, avaient accordé la couronne de Naples à la maison d'Aragon ; ensuite le roi de Naples menaçait d'appeler les Turcs
(1) Ibid., eh. xvi.
(2) Communes, liv. VII, ch. xv.
(3) Pauli Jovii Hist., lil). II, p. -12 et seq.
à son secours : le Pape ne devait-il pas détourner de l'Italie et de la chrétienté entière cet effroyable danger? Après avoir assuré le roi de toute la bienveillance du Pape, de la disposition où il est d'examiner ses droits sur le royaume de Naples, les cardinaux poursuivent ainsi : « Prince chrétien, ajouterez-vous foi aux accusations des ennemis du Pontife? Est-ce que celui dont il est le vicaire ne fut pas accusé et chargé de crimes ? Où sont les crimes d'Alexandre VI depuis son élévation ? Et au jour de son élection les cardinaux n'avaient-ils devant eux qu'un hypocrite? Non. Pendant trente-sept ans qu'il a occupé les charges les plus éminentes sa vie a été connue de tous ; il n'est pas une de ses paroles, pas un de ses actes qui soient restés ignorés. Ses accusateurs d'aujourd'hui furent les premiers à lui donner leurs suffrages; pas un seul des cardinaux ne lui refusa le sien ; un tel accord régna dans son élection qu'on pourrait dire qu'elle fut plus l'œuvre d'une inspiration du ciel que des hommes. »
Les cardinaux terminent en pressant Charles VIII, par les plus vives instances et par toutes les considérations de l'honneur et de la religion, d'entourer le Pape de son respect et de sa protection (1).
Le courage de ces quatre hommes fut récompensé. Charles montra de la religion et du bon sens. Il trouvait déjà trop violents les desseins de ces fils rebelles contre leur père. La responsabilité du schisme auquel ils le poussaient l'effraya; il recula devant le rôle pourtant séduisant de réformateur.
(1) Sigismon'd he' Conti, Ms. de la Bibliothèque ambrosienne, h Milan, loc. cit.
Mais le scandale devait avoir ici-bas son châtiment. Il vint moins d'un quart de siècle après. Ici encore, c'est un Pape, un roi et des cardinaux félons. Louis XII est descendu en Italie pour venger la défaite de Charles YIII. Il a posé son camp devant Pise. Là. quelques cardinaux rebelles viennent lui demander de prononcer la déchéance du Pape qu'ils accusent d'avoir acheté la tiare. Le Pape ainsi accusé n'est plus Alexandre VI, mais Jules IL et l'un des accusateurs le cardinal de San Severino que la Rovère a formé à la rébellion. Jules II, malheureux, lâchement trahi par quelques-uns de ses frères, dut reconnaître dans ce trait la justice de Dieu. Il y a. dans l'histoire de l'humanité, de ces retours imprévus par lesquels l'homme est purifié comme par le feu du châtiment. .
Lorsque à son lit de mort on lui demandait s'il pardonnait la faute des rebelles : « Julien de la Rovère. répondit-il. leur pardonne ses injures ; mais Jules II ne peut leur remettre l'injure faite à l'Eglise de Dieu. » Cette parole est vraiment belle ; mais il y a quelque chose d'aussi admirable : le pardon d'Alexandre VI.
Le Pontife s'opiniàtrait à refuser le château Saint- Ange que les Français voulaient posséder comme gage de sécurité. Deux fois les canons furent tournés contre ces faibles murailles ; la forteresse de Rome n'aurait pas plus résisté que Fivizzano à notre artillerie dont le poète ne parle qu'avec effroi : « Partout où se présentait le canon, dit-il, chaque édifice se hâtait de faire la révérence (1). » Mais à chaque fois Charles
(1) Dove va in personna,
Ogni edifizio gli l'a riverenza. (Corxazani : De re mil., h III, etc.)
sut se contenir dans le respect qu'il devait au Pape.
De son côté. Alexandre gagna, par des promesses et des présents, ceux qui avaient le plus d'influence sur l'esprit du roi. L'archevêque Brisonnet. dans l'espérance d'obtenir le chapeau de cardinal, acheva de disposer favorablement le prince.
Les plénipotentiaires du Pape, les cardinaux d'Alexandrie, Pallavicini, Carvajalet Riario, que nous avons vu* si dévoués, finirent par persuader à Charles d'abandonner ses prétentions sur le château Saint-Ange. Un accommodement eut lieu. Le Pape consentait à laisser, jusqu'après la conquête de Xaples. les Français occuper Spolète, Yiterbe, Terracine et Civita Yecchia; — il renonçait à tirer vengeance des cardinaux, ainsi que des barons romains, qui avaient embrassé la cause du roi ; — il s'engageait, en outre, à remettre entre les mains du roi qui désirait s'en servir dans ses desseins sur Constantinople, Zizim frère de Bajazet, qui, par un enchaînement de circonstances dont il sera parlé ailleurs. S3 trouvait au pouvoir du Pape. La stipulation portait qu'après le délai de six mois le roi rendrait le prince au Pape. Charles de son côté promettait d'assurer l'autorité du Pontife dans Rome et de lui rendre hommage d'obédience. — Le cardinal César Borgia devait accompagner la personne du roi en qualité de légat; mais en réalité comme un otage et une garantie de la parole du Pape (1).
On s'occupa, au cours des pourparlers, de la question
(1) Burchard, V. Pièces justif., n° 17, lett. a. — GrDicftARD.,lib. I,
cap. iv. — Pacli Jovii Hist., lib. II, p. 42-43. — Tokaso To.m.w, p. 82-84. — Commises, liv. VII, cli. xv.
de Xaples. Ce sujet tendit plus d'une fois les négociations. Charles désirait toujours vivement obtenir l'investiture de ce royaume. Son dessein devait pourtant échouer. C'est à tort que Guichardin a affirmé le contraire (1). Nous allons voir le roi de France solliciter, dans la cérémonie même de l'obédience, cette grâce, preuve irrécusable que l'entente ne s'était pas faite sur ce point.
On peut douter, d'ailleurs, que l'accord intervenu entre le Pape et le Roi soit véritablement un traité. Les cardinaux de la Rovère et de Gluck, mécontents qu'on eût traité en dehors d'eux, le trouvèrent inopportun, inconvenant, inutile aux intérêts de Sa Majesté, funeste même à ses partisans, et en empêchèrent la ratification (2).
Ainsi il n'y eut que des pourparlers et point de décisions arrêtées, un échange réciproque de propositions et point de signatures. Cela explique comment l'historien Roscôë a pu trouver des différences entre les diverses copies de ce traité (3); comment aussi plusieurs de ses articles furent, postérieurement à la conclusion des négociations, un sujet de discussions entre les deux souverains. Le Pape refuse-t il de tenir ses engagements '? Charles demande-t-il l'exécution d'une convention ? Non. Ce sont les clauses mêmes qui font l'objet des débats de leurs conférences (4). Il est donc bien
(1) « Convennero investisselo il Pontefice del regno di Xa
poli, etc.. . »
(2) Communes, liv. VII, ch. xvi. — Blrchard, V. Pièces ji n° 17, lettre 6.
(3) Vie et pontificat de Léon X. t. I, p. 222. note.
(4) Bl-rchard. V. Pièces jistif., n" 17, lettre d.
évident que ce que Ton a souvent regardé comme un traité ne sortit jamais de l'état de projet.
Néanmoins , aussitôt après cette sorte d'entente pacifique, le Pape quitta le château Saint-Ange et eut avec le monarque français une entrevue dans les jardins du Vatican. Le Pape arriva le premier au rendez-vous : il était là depuis quelques instants, et priait à genoux au pied d'une statue, quand le roi survint. La majesté et la grâce répandues dans la personne d'Alexandre impressionnèrent vivement le prince et les gens de sa suite. Charles sentit ses préjugés se dissiper comme par enchantement ; il ne retrouvait plus sur ses lèvres les paroles hautaines, que les accusations répétées contre le Pape y avaient mises l'instant d'auparavant. L'amour et la vénération firent place dans son cœur à la haine (1).
Le Roi s'approcha et fléchit deux fois le genou ; comme il s'apprêtait à faire la troisième génuflexion prescrite par le cérémonial de la cour pontificale, le Pape, s'avançant vers lui, le reçut dans ses bras et l'embrassa. Il l'invita aussitôt à se couvrir et l'entrevue continua très cordiale. Avant de se séparer, le Roi demanda le chapeau de cardinal pour son fidèle Brisohnet. Ce prélat avait toujours suggéré la modération au
(1) « Carolus VIII conimoto in Alexandrum animo urbem ingreditur, cum multa audisset agi, quae minus pastoris sancti officio convenirent ; ducitur in hortum Rex ad Pontificem, quo cura positis humi genibus orantem invenisset, ipse, cum proceribus quibus stipatus ibat, attoniti facti, quem prius oderant, statim amare, observare et venerari cœpere, falsia in eum calumniis se deceptis rati. » ^-Egidils Vitbrbiensis card. In Historia XX sœcuïorum Ms. — Bibliothèque Angélique de Rome.
prince. Le Pape l'accorda, et. comme l'archevêque de Saint-Malo remerciait Sa Sainteté : C'est au Roi, lui dit-elle, que doivent s'adresser vos remerciements (1).
Le 19 janvier 1495 tout fut préparé pour un consistoire public. Le Roi y fut admis avec tous les princes ses chevaliers. Trois coussins de drap d'or, placés à des intervalles déterminés, marquaient les endroits où le Roi devait s'agenouiller pour rendre hommage. Il s'arrêta au dernier pour baiser la croix de rubis sur la mule du Pape et se releva pour le baiser sur la joue. Ce cérémonial étant accompli, Charles VIII se plaça à la gauche du Souverain-Pontife. Alors le président Gannay, s'étant mis à genoux, dit à haute voix que le Roi était venu pour faire solennellement acte d'obédience au vicaire de Jésus-Christ. Mais il suppliait Sa Sainteté de lui accorder auparavant trois faveurs : — la confirmation de tous les privilèges accordés à la famille royale, et dont rémunération était contenue dans un livre dont il cita le titre ; — l'investiture du royaume de Naples ; — l'annulation de la clause du traité relative aux otages que les plénipotentiaires du Pape avaient exigés, comme garantie de la reddition du prince turc Zizim (2).
Le Pontife répliqua qu'il confirmait tous les privilèges dont on lui parlait, s'ils étaient en usage ; — que la seconde demande, préjudiciant aux droits d'un tiers, il ne pouvait que promettre d'examiner soigneusement la question' et de prendre là-dessus l'avis du Sacré- Collège. La question fut donc réservée. — Enfin, il
(1) Burchard. V. Pièces justif., n° 17, lettre c.
(2) Burchard. V. Pièces justif., n° 17, lettre d.
manifesta la confiance qu'il avait de tomber d'accord avec le Roi sur le troisième point, pendant les entretiens qu'ils auraient ensemble.
Alors le Roi, se prosternant, dit à haute voix : « Très Saint Père, je suis venu pour faire obédience et révérence à Votre Sainteté, comme ont accoutumé de faire mes prédécesseurs rois de France. »
Jean Gannay ayant encore pris la parole, protesta de l'inaltérable piété du Roi son maître envers le Saint- Siège. Le Pape lui fit une courte mais amicale réponse, parla de son amour pour le fils aîné de l'Eglise, et, prenant Charles par la main, sortit avec lui de la salle consistoriale (1).
Le lendemain, le Pape célébra solennellement la messe pour appeler les bénédictions du ciel sur le monarque français. Celui-ci y assistait entouré de ses officiers. La garde du prince était restée dehors, et les seigneurs parurent sans armes dans le lieu saint. Le Roi voulut lui-même, tenant l'aiguière d'or, verser l'eau sur les doigts du Pontife au moment de l'Offertoire et après la Communion. Les cardinaux furent grandement émerveillés de la conduite du prince, qui savait honorer ainsi son titre de Roi Très Chrétien. Alexandre VI fit plus tard peindre cette scène dans la galerie du château Saint Ange, comme souvenir de la piété et de la soumission du premier roi du monde envers le Saint-Siège (2).
(1) BfRCHARD. V. Pièces justif., n° 17, lettre e.
(2) Raynaldi, ann. 1495. n. 4. — Albinus, De bello Gallico, lib. VI. — Fleory, Hist. ecclës., liv. CXVIII, n° 9. — Burchard. V. Pièce» .HjStif., a* 17, lettre f.