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CHAPITRE XIV

(Suite.)

Dessein de ce récit. — Révolution à Xaples. — Abdication d'Alphonse- •■ — Ferdinand IL — Charles VIII s'avance sur Xaples. — Histoire du prince Zizim. — Que faut-il penser des causes de sa mort ? — Mission arrogante de Fonseca auprès de Charles. — Fuite de César Borgïa du camp français. — Ferdinand désespère d'arrêter les Français. — Entrée de Charles VIII à Xaples. — Conduite imprudente des vainqueurs. — Coalition secrètement organisée à Venise contre les Français. — Nouvelles instances de Charles VIII pour obtenir du Pape l'investiture du royaume de Xaples. — Charles VIII quitte Xaples pour revenir en France. — Alexandre VI s'enfuit de Rome à l'approche du roi. — Mécontentement de Charles. — Victoire de Fornoue. — Perte du royaume de Xaples. — Conclusion.

Nous croyons nécessaire de dire à ceux qui pourront lire ces pages qu'ils doivent se souvenir que ce chapitre, non plus que le précédent, n'est point une relation détaillée de l'expédition des Français en Italie. Assez de gros volumes sont pleins de toutes les minuties des actions de guerre et de ces détails de la fureur et de la misère humaine. Le dessein de cette esquisse est, en écartant la multitude des petits faits, de peindre les principales phases de cet événement, pour les faire servir de cadre au véritable rôle qu'y joua Alexandre VI.

Charles VIII quitta Rome le 28 janvier et s'avança au royaume de Xaples. Les événements qui s'y passaient devaient hâter le succès de ses armes. En apprenant l'approche des Français, les Napolitains ma-

CHARLES Vin EX ITALIE. — 1495-1496. 237

infestèrent publiquement la haine qu'ils portaient à la maison d'Aragon. Ce fut une explosion générale de murmures. On rappelait la perfidie, l'avarice, la cruauté du vieux Ferdinand. Mais les vices d'un père sont trop souvent de la nature des maladies organiques qui se transmettent avec le sang : Alphonse devait montrer qu'il était son digne iils ; non seulement depuis la mort de Ferdinand il n'avait pas cherché à faire oublier les crimes de son père, mais il semblait au contraire s'appliquer à en combler la mesure. On l'accusait de violer la justice, la liberté et la conscience. Aussi, victime d'une horrible oppression, ce peuple saluait dans l'ennemi un libérateur. Tout cela, comme un sourd gémissement, retentissait à l'oreille d'Alphonse, troublait ses sens et le plongeait dans une profonde agitation. D'étranges visions le poursuivaient de leurs terreurs; parfois, son imagination l'emportait ;'i Ischia, proche Naples. où il voyait les dalles du sanctuaire de Saint Léonard rougies du sang des barons napolitains dont il avait ordonné la mort; il frissonne, car tout à coup ces corps mutilés se redressent menaçants contre lui. Il faisait un effort pour éloigner ces pensées; le rêve prenait alors une autre forme : il entendait les plaintes de ses sujets, signes avant-coureurs de la vindicte publique. Les mêmes visions troublaient son sommeil. Il voyait les Français maîtres de la ville, envahissant son palais. Le mot « France! » retentissait continuellement à ses oreilles. « N'oyez-vous point, disait-il, comme ung chascun cry France (1)? »

(1) Gujchardw, lib. I, C. IV. — Commines, liv. VII, C. XIII et XIV.

Et alors le héros de la journée d'Otrante (1481) désespéra de résister aux Français ; il comprit trop tard que sa tyrannie lui avait aliéné tous les cœurs. Il abdiqua en faveur de son fils Ferdinand. Ce jeune prince de dix-huit ans était une de ces grandes âmes que la nature forme si rarement, avec toutes les qualités nécessaires pour faire le bonheur d'un peuple ; s'il eût succédé au trône à Ferdinand Ier, il eût opéré la réconciliation des Napolitains avec la maison d'Aragon. Cela fait, avec toute la précipitation d'une fuite. Alphonse alla cacher sa honte et sa frayeur à Messine où il termina bientôt sa vie, à ce qu'on assure, dans le repentir et la pénitence (1).

Avec le jeune Ferdinand commença une ère nouvelle pour le peuple napolitain ; il chercha à réparer, autant qu'il le put, les crimes des deux règnes précédents ; il rendit la liberté aux nobles arbitrairement détenus, leurs biens aux malheureux qui en avaient été injustement spoliés; il fit droit et justice aux plaintes de tous ceux que les dernières administrations avaient molestés et accorda à la ville des privilèges jusque-là inconnus. Cette pitié pour l'innocence opprimée gagnait les cœurs à Ferdinand; mais, comme la plupart des remèdes, elle arrivait trop tard. Les partisans de la maison d'Anjou s'étaient trop avancés pour reculer : l'approche des Français était plus puissante sur l'opinion publique que la générosité du nouveau monarque. Il réussit cependant à réunir cinquante compagnies de

(1) Guichardix, ibid. — Pauli Jovii H:st., lib. II, p. 48 et 4i). — Commines, liv. VII, c. xiv. — Gianxoxe, Storia civile del regno di Napoli, lib. XXIX. — Marino Saxuto, Chron. Venet., p. 13.

cavalerie et un corps d'environ 6.000 hommes d'infanterie et confia cette petite armée à Nicolas Orsinî, comte de Pitigliano. et à Jacques Trivulce qui devait ternir sa gloire par la trahison (1).

Charles YIII apprit sur le chemin de Xaples l'abdication et la fuite d'Alphonse. Ce changement avivait ses espérances en lui faisant voir désespérées les affaires de la maison d'Aragon. Il hâtait sa marche, lorsqu'une mort soudaine emporta le prince Ziziin. Cet événement a été si diversement expliqué par les historiens,, qu'il ne sera pas sans intérêt d'entrer ici dans quelques détails, et de raconter comment ce filsde Mahomet II était venu mourir au milieu de l'armée française.

Zizim ou Gem, ou encore D'jem dans la prononciation turque, chéri des Turcs, avait disputé l'empire à Bajazet, son frère, qui en était haï. Mais la fortune des armes trahit son courage et le vœu des peuples. Dans sa disgrâce, il se confia aux chevaliers de Rhodes qu'il aimait autant que son père les détestait (2).

Pierre d' Auhusson. leur grand maître, le reçut comme un prince à qui on devait l'hospitalité et qui pouvait être utile. Mais la présence du noble réfugié à Rhodes éveillait les intrigues du gouvernement turc. Les chevaliers le firent passer en France, à Nice en Provence; mais bientôt, la peste s'étant déclarée dan< cotte ville, on conduisit Ziziin par Exiles, Saint-Jean de Maurienne et Chambéry au château de Roumilly qui appartenait à l'Ordre. Le duc de Savoie ayant eu la curiosité de connaître le fils du sultan qui avait conquis

(1) GriUIARDIN. lib. I. C. IV. — Commines, liv. VU. c. siv et XV.

(2) P. Jovji in vita Bajazet II.

Gonstantinople se prit d'amitié pour l'illustre exilé. Cet attachement devait lui être funeste ; le duc ayant conçu le projet de le tirer des mains des chevaliers il fut à partir de ce moment gardé à vue comme un prisonnier. A dater de cette époque aussi son histoire est enveloppée d'un voile mystérieux. « Les renseignements fournis par les chroniqueurs sont incomplets et sans précision, dit M. Christophe. C'est un mémoire turc rédigé sans doute par quelque personnage de la suite du prince, qui nous apprend qu'on l'embarqua d'abord sur l'Isère, d'où l'on gagna le Rhône; qu'on l'amena au Puy, ensuite au château de Sassenage; qu'après un séjour de quelques mois dans chaque lieu, on le lit passer par plusieurs villes ; qu'on le conduisit successivement à Bourganeuf , département de la Creuse, patrie du grand Maître, au château de Montil, à celui de Montel, enfin à la forteresse de Bois-Lamy, située au milieu d'un lac ; qu'on le ramena définitivement à Bourganeuf où on le plaça dans une tour bâtie tout exprès pour lui servir de logement (1). »

Cependant le roi de Hongrie et le roi de Naples réclamaient auprès du grand Maître de Rhodes le prince musulman pour s'en servir dans leurs desseins contre le Turc. Charles YIII reçut en même temps un ambassadeur de Bajazet et un nonce d'Innocent YIII, au sujet de l'illustre captif. Le sultan le redemandait et faisait les offres les plus séduisantes au monarque s'il consentait à le livrer ; le Pape voulait l'avoir comme

(1) Christophe, Hist. de la Papauté pendant le XVe siècle, t. II. p. 330. — Aventures du prince Gem, dans le tome III <le la Bibliothèque des Croisades. — Ëosio, Stor. de' Cav. di Malta, tom. I, lib. XIII. — Raynaldi, aiin. 1482, a» 37.

un gage de la sécurité de l'Italie contre les Mahométans. Charles donna à la fois une preuve de son désintéressement et de son amour pour le Siège Apostolique pu remettant le prince turc aux commissaires pontificaux (1).

Innocent le reçut avec de grands honneurs et avec toute la splendeur que le maître de Rome pouvait affecter avec le frère du maître de Constantinople. Le mémoire turc et nos historiens latins s'accordent parfaitement à cet égard. Une circonstance frappa dans l'audience que le Pape lui donna. Quoiqu'il eût été soigneusement instruit du cérémonial usité en pareille circonstance, la fierté ottomane l'emportant, le prince s'avança sans faire aucune inclination jusqu'au pied du trône du Pontife. Innocent sourit de cet acte d'orgueil musulman et l'embrassa tendrement sur les joues tandis que le prince l'embrassait sur l'épaule à la manière orientale.

L'infortuné Zizim aurait demandé au Pape la liberté afin de pouvoir aller rejoindre en Egypte sa mère et ses enfants dont il était séparé depuis sept longues années. Cette infortune émut le Pontife jusqu'aux larmes (2). Cependant le Pape qui avait peut-être conçu l'espoir de convertir le prince, et formait le dessein de montrer le fils de Mahomet aux Musulmans à la tète d'une grande expédition chrétienne, ne consentit pas ù lui rendre la liberté.

L'Egypte de son coté eût voulu posséder le prince

(1) Bibliothèque des Croisades, toni. III, p. 475. — Marixo Sancto, Vite dei duchi di Venezia, p. 1244.

(2) Bibliothèque des Croisades, ibid. — Infessdra, p. 1224-

pour l'opposer à Bajazet. Les ambassadeurs du Soudan arrivèrent aussitôt à Rome. Ils offraient 40.000 ducats pour la remise du prince, s'engageaient en outre à restituer aux chrétiens la ville de Jérusalem et à protéger les pèlerins qui se rendraient aux Lieux Saints (1). D'autre part, le sultan de Constantinople promettait de ne plus tourner ses armes contre l'Europe et de payer 40.000 ducats de pension annuelle si le Pape consentait à retenir Zizim prisonnier. On se doute bien que cette proposition qui favorisait davantage la politique de Rome devait l'emporter.

Nous savons comment Charles VIII. qui se flattait, une fois la conquête de Naples terminée, d'être redoutable à Bajazet, voulut avoir le malheureux prince. Sa mort arrivée peu de temps après son départ de Rome, à Terracine, assure Sagrado (2), à Naples, suivant le plus grand nombre d'auteurs (3). donna lieu à plusieurs versions.

On le crut empoisonné. La malignité humaine et l'amour de l'extraordinaire furent apparemment les seules raisons de ce bruit. Paul Jove et Guichardin accusent vaguement le Pape de l'avoir livré empoisonné ; encore pour l'écrivain florentin il est indécis si le poison avait été donné par un domestique du Pape ou par un émissaire secret du sultan (4).

(1) Infessuka, p. 1234.

(2) Sagrado, Memarie Istoriche de' Monarchi Ottomani, p. 97.

(3) Guichardin. — Corio. — Burchard. — Commises.

(4) Bajazet avait déjà en 1490 envoyé à Rome un émissaire chargé d'empoisonner le prince Zizim et Innocent VIII. L'assassin fut heureusement découvert et arrêté avant qu'il eût pu réaliser son funeste dessein. V. Fleury, Hist. eccl., liv. CXVI, n° cxix.

C'était un de ces bruits que les ennemis du Pape mettaient en circulation, dont les satires et les pamphlets se font une arme, mais qui déshonorent les histoires. Il eût été bien absurde que le Pape eût voulu empoisonner ce malheureux prince sans pouvoir tirer aucun avantage d'un si grand crime. Sa mort, au contraire . le privait d'une arme précieuse contre les Turcs. Tout son tort vient d'avoir excité la haine et l'envie. « Ceux qui accusent Alexandre VI de ce crime peuvent se tromper, dit Voltaire. La haine qu'on portait au Pontife lui imputa tous les crimes qu'il pouvait commettre (1). »

D'autres rendent responsables de cette mort les Vénitiens. L'empressement, qu'au témoignage de Commines (2), ils mirent à informer Bajazet de la mort de son frère, et les précautions qu'ils prirent afin de n'être pas devancés, sont tout le fondement de cette accusation.

La persuasion de l'empoisonnement de Zizim fut loin d'être générale. Corio et J. Stella attribuent cette mort au peu de soins que le monarque français prit de son noble prisonnier (3). Burchard lui assigne une cause identique (4).

(1) Voltaire, Œuvres complètes, tom. XIII, Essai sur les mœurs, etc., tom. II, ch. cvn, p. 425, édit. Péronneau, Paris. 1818.

(2) Liv. VII, c. xvii.

(3) •' Per la indiligenza di Carlo.. . » Stor. di Milano, pars VII1, p. 'J.'3!>. — « Qui paulo post indiligeùtia régis rheumatismo inoritur, non parva rei Christianie jactura. » l'ita Alex. VI.

(4) « Feria quarta, xxv mensis Februarii, prsedictus Gem, alias

Zizimus, frater magni Turcœ in civitate Neapolitana et

Castro Capuano, ex esu sive potu nature suie non convënienti vita

est functus » Burchard, Biarium, etc., ap. Raynal. ann. 14U5,

Il courut une autre version, qui attribuait la mort du prince à son barbier même, qui lui aurait coupé la gorge, et que Bajazet aurait créé grand vizir en récompense (1).

Ces accusations étaient aussi improbables qu'atroces. Les chroniques contemporaines nous représentent Zizim comme affreusement débauché. Ses excès avaient épuisé son corps ; la captivité lui pesait comme une lourde chaîne. Au témoignage du napolitain Panvinius (2), il aurait été atteint de la dyssenterie, dont on sait que l'armée de Charles eut tant à souffrir. C'était plus qu'il n'en fallait pour le tuer sans poison. Ce qui fit naître sans doute ce soupçon, c'est que ce crime était alors fort répandu; il s'ensuivait un penchant funeste à soupçonner des morts naturelles d'avoir été violentes.

Après cette digression, où l'histoire du prince Zizim nous a conduit, il faut revenir aux événements qui suivirent sa mort. Charles avançait toujours vers Naples. Cependant, la Ligue poursuivait son œuvre dans l'ombre et le mystère. Commines n'hésite pas à dire que si Ferdinand eût tenu en échec, devant Viterbe, les troupes françaises, où qu'il eût essayé de se fortifier dans Rome, la coalition se fût certainement déclarée (3). Maintenant elle était en expectative. Un chef plus clairvoyant que Charles aurait saisi les signes précurseurs de cet orage qui se tenait immobile à l'horizon, prêt à

(1) Voltaire, ibid. — Encyclopédie de Charles Saint-Laurent. 3« é.lit.. Paris, 1845.

(2) Panvix., in vita Alexandri TT.

(3) Liv. VII. c. xni.

éclater à la moindre commotion. Le représentant de Ferdinand et d'Isabelle à Rome, le chevalier Fonseca, parut tout d'un coup au milieu du conseil du roi. Là, sur un ton hautain, il se plaignit vivement de la violation du traité de Perpignan (1493). « C'était, disait-il, pour aller faire la guerre aux Turcs que le roi de France s'était réconcilié avec son maître, c'était en pacificateur qu'il avait promis de traverser l'Italie. Et toutefois, au lieu de ce noble dessein et de ces brillantes promesses, que voyait-on depuis cinq mois ? Les Etats Italiens envahis ou révolutionnés, leurs places fortes occupées, la capitale de l'Eglise opprimée, le Saint -Père contraint à accepter des conditions déshonorantes, ses villes au pouvoir des garnisons françaises. Gem extorqué par des menaces, le fils d'Alexandre plutôt traîné captif à la suite de l'armée que gardé en otage. Puis il avait conclu en disant : que Sa Majesté Catholique ne pouvait souffrir ni qu'on outrageât ainsi la majesté pontificale, ni qu'on vînt dépouiller la dynastie d'Aragon d'un domaine que lui assuraient de nombreuses investitures pontificales et soixante années de possession.

« A cet impérieux langage, les gentilshommes français avaient répondu avec un frémissement d'indignation, que le droit ne manquait pas plus à leurs armes que leurs armes ne feraient défaut à leur droit; que si Ferdinand oubliait les traités, ils sauraient bien l'en faire ressouvenir et qu'il apprendrait, dans ce cas. la différence qu'il y avait entre les cavaliers de France et les archers d'Afrique. Cette fière réplique, au lieu d'imposer silence à l'Espagnol, avait redoublé son

arrogance. Il s'en était suivi une violente scène, à la suite de laquelle Fonseca avait déchiré une copie du traité de Perpignan, et jeté les lambeaux du parchemin aux pieds du roi(l). » Quelques heures plus tard, on apprenait que le cardinal César Borgia. à la faveur des ténèbres et sous un déguisement, s'était glissé hors du camp français. Le roi se plaignit au Pape de cette évasion, qu'il considérait comme une félonie. Alexandre déclara qu'il était étranger à cette fuite: on se contenta de ces excuses sans se préoccuper davantage de cet incident. Quelques sages seuls étaient inquiets et voyaient dans ces faits des menaces pour l'avenir : mais, ou leurs impressions parurent au roi trop imaginaires ou leurs craintes trop éloignées pour en prendre souci (£). L'armée du roi ne connaissait pas d'obstacles. Quelques citadelles essaient de barrer le passage, et. après sept ou huit heures de résistance, elles sont emportées d'assaut et saccagées de fond en comble. Ferdinand avait réuni ses troupes près de San Germano. Là. son front protégé par le Garigliano. sa droite appuyée aux montagnes, et sa gauche à des marécages. il espérait arrêter l'ennemi. Cette stratégie était parfaite et devait laisser le temps à la coalition de lui envoyer le secours qu'il lui avait demandé. Mais, à San Germano comme à Viterbe, la terreur de nos

(1) Christophe, Histoire de la Papauté pendant le XV' siècle. tom. II, p. 440. — Cf. Pauli Jovii Hist., lib. II. p. 40 et 47. — M.\ki.vna. De rébus His}>., lib. XXVI, c. vu. — Albinos, De bello Gallico, lil). VI, p. 130. — André de la Vigne. Journal de voyage de Charles VIII, etc.

(2) Burchard, p. 20G5-2066. — Guichardin, lib. I, r. iv. — T<>- MASip Tomasi, p. 96-97.

armes jette la confusion dans les troupes napolitaines, sans même qu'il soit besoin de tirer l'épée. Puis Capoue est livrée au roi par Trivulce, auquel Ferdinand avait marqué le plus de confiance. Aversa se rend d'ellemême. Trahi par ses officiers, abandonné de ses sujets, le jeune Ferdinand, cédant à sa mauvaise fortune, se retira dans l'île d'Ischia. Un trait de courage lui ouvrit la porte de la citadelle et lui gagna le respect de la garnison : il terrassa de sa propre main le gouverneur qui cherchait à s'emparer de sa personne pour le livrer aux Français (1).

Le 22 février. Charles VIII fit son entrée dans Naples. Le peuple enivré d'espérance et de joie semblait accueillir en lui un père, non un conquérant (2). Un mois après, presque tout le royaume de Naples était sous son obéissance, sans avoir pour ainsi dire combattu. Ces succès faciles arrachèrent cette plainte sarcastique à Alexandre VI : « Les Français ont parcouru l'Italie avec des éperons de bois, et ils en ont fait la conquête avec de la craie (3). »

(1) Guichardin, ibid. — P.YUU Jovn Hist.. lib. II, p. 47, 50-51. — Marino Sanuto, Chron. Venet., p. 11-12. — Commines, liv. VII, c. xvi. — Albinus, De bello Gallicu, Hb. VI.

(2) Guichardin, ibid. — Commines, ibid.

(3) Machiavel, Le Prince, ch. xn. — Commines, liv. VII, c. xiv, * et, comme a dict le pape Alexandre qui règne, les François y sont venuz avec des espérons de bois et de la croye en la main des Courriers pour mercher leurs logis, sans aultre peine. Et dict des espérons de boys, parce que, pour ceste heure, les jeunes gens de ce royaulme, quant ilz vont par la ville, leur paige met une petite brosche dedans le soulier ou pentoufle, et sont sur leurs mulles, branlans les jambes, et peu de fois ont prins le harnoys de nos gens en faisant ce voyaige » c.-à-d. que la marche triomphale de Charles VIII en Italie n'avait été qu'une course de maréchal de logis, qui ne fait que marquer a la craie les logements.

Mais la joie et l'espérance des Napolitains furent de courte durée ! Pendant trois mois, ce ne fut qu'une succession de bals, de tournois, de carrousels, de fêtes de jour et de nuit où Charles faisait éclater tout son penchant pour les plaisirs (1). Quant aux affaires du royaume, il s'en déchargeait entièrement sur quelques courtisans, qui, eux, dit Commines, « ne songeaient qu'à prendre et à prouffiter (2). »

La licence des soldats ne connut point de limites et le lieu saint ne fut pas même un asile contre leurs brutalités (3). Malgré leur prompte soumission, les barons du royaume virent leurs biens confisqués et passer aux mains des seigneurs français. Deux ou trois, parmi eux, furent seuls exempts de cette violente spoliation (4).

Le peuple n'était pas content : l'oppression de la royauté nouvelle était pire que l'ancienne ! Commines avoue que le roi par ses erreurs et ses fautes méritait de perdre sa conquête (5).

Maître de Naples. Charles menaçait la sécurité de l'Italie tout entière. On comprend de quelles craintes devaient être agités les princes de ce pays. On travailla donc plus activement que jamais à lui faire perdre des conquêtes qui lui avaient si peu coûté. Venise était toujours le foyer de cette politique hostile; l'âme de cette coalition était le Pape. Il vient tout

(1) Commines. liv. VII. c. xvn.

(2) Commines, liv. VIII, c. i.

(3) Corio, Stor. di Milano, pars VII, p. 939. — Benedetti, Fatto d'arme del Taro, p. 9.

(4) Commines, liv. VII. c. xvn.

(5) Liv. VII, c. xvn.

récemment encore, dans une lettre affectueuse, de réchauffer le zèle du doge ; maintenant il montre à Isabelle et à Ferdinand d'Espagne le danger que court la Sicile, voisine de Xaples : le roi de France pouvait la réclamer au même titre : enfin, son légat, Léonelli. évèque de Concordia. va en Allemagne rappeler à Maximilieu que le Pape compte sur le dévouement au Saint- Siège dont il n'avait cessé de donner d'éclatants témoignages (1). Le plus ardent serviteur de cette coalition de haine, de dépits et de vengeance devait être ce même Ludovic le More, dont l'égoïsme avait attiré l'ennemi en Italie; maintenant sa convoitise satisfaite, il no songe plus qu'à se faire pardonner sa faute en aidant à sauver l'indépendance italienne.

Les puissances étrangères n'assistaient déjà plus indifférentes à cette conquête : l'équilibre européen pouvait être rompu un jour ou l'autre. Le roi des Romains et celui d'Espagne, tous deux jaloux de la grandeur subite d'un prince dont chacun d'eux avait à se plaindre, entendirent la voix du Pontife. Ils dissimulèrent avec une rare habileté leurs manœuvres politiques. Commines qui était à Venise et surveillait les mouvements des confédérés avec le zèle d'un courtisan sincèrement attaché à son • bon roy », Commines malgré sa défiance ombrageuse ne sut pas pénétrer ce mystère diplomatique. Rien de plus naïf que le récit où il raconte avec un charme infini son désappointement, lorsque, à la proclamation solennelle de ce qu'on appela la Sainte Ligue (mars 1495), il se vit la dupe

(1) Raynaldi, ann. 1495, a"> 15, 17 et 30.

de la comédie si habilement jouée par le doge et le Sénat de Venise (1).

Tant de fortune avait rendu Charles plus désireux que jamais d'obtenir pour sa conquête la consécration de l'investiture pontificale; sans elle, la légitimité de sa nouvelle royauté pouvait être toujours contestée. Ses ambassadeurs reçurent l'ordre de tenter tous les moyens. Il alla même jusqu'à essayer d'acheter la complaisance du Pape par de riches présents et de séduisantes promesses. Le Pape en retour envoya au roi un témoignage de sa bienveillance : au lieu de l'investiture qu'il attendait, le roi reçut la rose d'or (2)1

Et alors il essaya d'avoir raison de l'entêtement du Pontife en lui faisant peur ; il menaça, si le Pape persistait dans son refus, de bouleverser l'Italie et les Etats de l'Eglise. Alexandre resta insensible au danger comme à l'intérêt (3). Ne me pressez pas, il faut que j'apprécie les droits des deux maisons; je ne dois pas prendre une décision irréfléchie. Tel était le sens de toutes ses réponses; il tendait à gagner du temps, il avait foi dans les événements qui se préparaient.

Mais puisqu'on lui refusait l'investiture. Charles n'en donnerait pas moins à Naples le spectacle de son couronnement. Ce triomphe eut lieu le 12 mai. Ce fut, dit André de la Vigne, qui en rapporte les moindres détails, «la plus gorgiase chose et la plus triomphante qu'on vist jamais. » Mais aucun légat du Pape ne présida la cérémonie, aucune bulle d'investiture ne fut

(1) Liv. VII, c. xvin, xix, xx.

(2) Burciiard, p. 20(37.

(3) Benedetti, Fatto d'arme del Taro, p. 0.

expédiée au prince, quoi qu'aient dit Summonte (1) et après lui Giannone (2). Le silence de nos chroniqueurs français (3) ne permet pas le moindre doute à cet égard et la suite de ce récit achèvera de prouver surabondamment que le Pape ne se rendit pas aux vœux du roi.

Alors celui-ci. croyant avoir assez fait pour assurer sa conquête, fut pris du désir de revoir la France cinq mois après l'avoir quittée. Les dépêches de Commines faisaient maintenant une nécessité de se hâter, si l'on voulait prévenir les alliés et ne pas laisser l'Italie se fermer devant soi. Gilbert de Montpensïer, « bon chevalier et hardy, mais peu saige (sage), ne se levant qu'il ne fust midy » (4), reçut du roi le titre de lieutenantgénéral du royaume avec la mission de défendre et d'achever la conquête en son absence. Le roi sortit de Naples le 20 mai.

Charles avait formé le dessein de s'arrêter à Rome. Il se flattait d'extorquer au Pape, par ses caresses et ses cajoleries, la bulle d'investiture; le Pape, pensaitil, ne résisterait pas deux fois à ses instances personnelles (5). Dans ce but et pour préparer les voies, il se fit précéder à Rome de l'archevêque de Lyon, André d'Epinay. L'ambassadeur devait insister sur les intentions pacifiques du roi et laisser voir qu'il ne désirait . pour terminer leurs différends et se mettre d'accord, qu'une simple entrevue (6).

(1) Storia di Napoli, lib. VI, p. 517.

(2) Lib. XXIX, c. n, p. 389.

(3) Commines. — André de la. Vigne, etc.

(4) Commines, liv. VIII, c. i.

(5) Gcichardin, lib. II. C. II.

(6) Pai/lii Jovh Hist., lil>. II, p. 57.

Alexandre ne crut pas à ces beaux semblants de piété, feints ou réels. Il craignait que Charles ne se portât à des violences ou ne songeât à s'emparer de sa personne ; il n'oubliait pas les menaces du roi de France. Aussi trois jours avant son arrivée il sortit dé' Rome, avec le Sacré Collège, pour se réfugier dans la forteresse d'Orvietto (1) que rien n'avait pu détacher de sa fidélité au Pape. L'attachement et le dévouement de cette cité aux Borgia ne se démentit jamais. Orvietto fut toujours la « bonne ville » d'Alexandre VI (2).

Le 1er juin, en arrivant à Rome, Charles vit tous ses calculs confondus. Le cardinal de Sainte- Anastasie était seul resté à Rome, sur Tordre du Pape, pour faire au roi les honneurs de la ville. Celui-ci déçu dans ses espérances ne s'arrêta que le temps nécessaire au repos de ses troupes. Comme il approchait de Yiterbe, citadelle voisine d'Orvietto, le Pontife se retirait à Pérouse. Son plan était de fuir toujours devant le roi de France. Cette fuite prudente du Pape montre une nouvelle fois que la bulle d'investiture dont parlent Summonte et Ciannone n'est qu'une fable. Le Pape se serait enfui à Aucune, à Venise même, si les Français s'étaient dirigés sur Pérouse (S). L'irritation de

(1) Glichardin, ibid. — Communes, liv. VIII, c. n. — J. Stella, ibid.

(2) Fumi, Alessandro VI et il Valent ino in Orvieto. p. 30 et seqq.

(3) Guichardin. lib. II. c. m. — Nardi, lib. II. p. 22. — Cokio, pars VU. p. 941. — .Marixo Sanuto, Chron. Venet.. p. 19. — Communes, liv. VIII. c. n. — André de la Vigne, Le Vergier d'honneur, dans les Archives curieuses de l'histoire de France, t. I, p. 3ti~> et seq. — Joan. Stella, Vita Alex. VI.

Charles se déversa sur Toscanella qu'il livra au pillage.

A Sienne, le roi trouva Commines qui venait l'instruire des préparatifs des Vénitiens pour arrêter sa marche et le pressait de regagner activement la France. Un peu plus de diligence lui assurait la liberté de la route (1) ; mais Charles ne prit jamais conseil de la prudence. Il resta sourd à ces sages avis, et tandis qu'il perdait un temps considérable à donner un gouvernement à Sienne, et à délibérer s'il convenait de rendre aux Florentins leurs places fortes, l'armée des alliés s'emparait des passages où nos troupes devaient s'engager. Les prévisions de Commines étaient fondées (2).

Dans son retour auprès de Plaisance, à la descente des Apennins, près du village de Fornoue (Fornovo), rendu célèbre par cette journée, Charles trouva postée sur les bords du Taro l'armée des confédérés forte d'environ trente-cinq à quarante mille hommes. Le roi n'avait ramené avec lui en sortant de Naples que neuf mille hommes (o).Il fallait vaincre ou périr. On en vint aux mains : les Français se battirent comme des lions, encouragés par l'exemple du roi qui lit des prodiges de valeur. Un quart d'heure suffit aux Français pour enfoncer cette muraille de poitrines humaines. Une heure après, la défaite était complète. Le roi ne perdit guère plus de deux cents hommes dans cette action. Les alliés en laissèrent quatre mille : car les Français

(1) Commines, liv. VIII, c. n.

(2) Ibid.

(3) Ibid. — Guichardin, lili. II. c. m. — Platixa (le continuateur de), Yita Alex. VI.

ne faisaient aucun quartier. Depuis quatre siècles, dit Guichardin. les Italiens n'avaient pas donné une bataille aussi sanglante. On vit en ce jour ce dont la valeur française eût été capable si elle eût été secondée par la prudence. Les bagages de l'armée du roi tombèrent tous entre les mains des alliés. Ces dépouilles consolèrent les Vénitiens qui comptèrent ce pillage de bagages comme une victoire, et portèrent la tente du roi en triomphe dans Venise (1).

Ce combat rendit célèbre la furia francese et donna un nouveau prestige à nos armes, mais aucune solidité à notre occupation de Naples. La perte de ce royaume fut aussi rapide que sa conquête. Ferdinand, rappelé par les vœux des Napolitains, le reprit en un mois, assisté de l'appui que lui donna Alexandre VI (2) et de la bravoure de Gonzalve de Cordoue, le vainqueur de Grenade, surnommé le grand Capitaine, que Ferdinand d'Aragon envoya pour lors à son secours. La petite armée laissée à la garde de ce royaume ne démentit point sa vieille renommée de bravoure; mais de retour en France. Charles fut aussi négligent à la secourir, qu'il avait été prompt à entreprendre cette campagne (3). Elle perdit l'une après l'autre toutes les places qu'elle occupait, et la poignée d'hommes qui échappa à la mort, exténuée de misère et de faim, fut trop heureuse de rentrer en France (4). Ainsi de ce

(1) Guichard., lib. II, c. iv. — P. Jovii Hist. lib. II. p. 700-773. — Benedetti, Fatto d'arme del Taro, etc. — Commines, liv. VIII,

c. vm-xiii. — Le Yevgier d'honneur, etc., p. 380, et alii.

(2) Raynaldi, ann. 1495, n0' 35 et 3(3.

(3) Commines, liv. VIII, c. xx.

(4) Commises, liv. VIII, C. XVI, XVII, XVIII.

torrent qui avait inondé l'Italie il ne restait nul vestige !

On connaît maintenant la politique du Pape. Nous n'avons rien atténué. rien dissimulé, rien inventé, rien créé. Tout le monde peut facilement consulter les sources historiques ; ajoutons qu'elles sont pour le moins indifférentes quand elles ne sont point hostiles au Pontife. Après cela, on se demande où est la politique tortueuse d'Alexandre VI '? dans quelles circonstances il se montre avec deux visages *? Ou n'est-ce pas toujours cette générosité de cœur qu'il fit paraître au début pour préserver l'Italie de l'invasion ? n'est-ce pas toujours le môme courage pour sauver la nationalité italique ?

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