‹ Les BorgiaChapitre 22 sur 95 · GUERRE CONTRE LES ORSINI. — MORT DU DUC DE GANDIE · texte numérisé non relu

GUERRE CONTRE LES ORSINI. — MORT DU DUC DE GANDIE

Les vassaux de l'Eglise. — Alexandre rêve la ruine de cette féodalité. — Les Colonna se soumettent. - Le Pape déclare la guerre aux Orsini. — Premiers succès. — D'Alviane. — Défaite de l'armée pontificale. — Alexandre tourne ses armes contre Ostie. — Gonzalve de Cordoue, prend cette ville pour le Pape. — Gonzalve à Rome. — Contre-sens de l'historien Mariana. — Projets du Pape en faveur du duc de Gandie. — Courageuse résistance du cardinal Piccolomini. — Encore une erreur de Mariana. — Mort tragique du duc de Gandie. — Récit de Burchard. — César fut-il un nouveau Caïn ? — Invraisemblance de cette accusation et insuffisance des preuves. — Les fameuses preuves convaincantes !

— Lucrèce et les Satires. — Douleur de la duchesse de Gandie.

— Ses enfants. — Etrange confusion ! — Un grand Saint dans la maison de Borgia. — Les larmes d'Alexandre VI.

Nous nous rappelons la défection des nobles romains au moment où Charles VIII descendait en Italie. Deux maisons puissantes, les Colonna et les Orsini. hâtèrent par leur lâche trahison l'occupation de Rome. Leur félonie livra sans défense le patrimoine du Saint-Siège. Alexandre avait dissimulé son ressentiment et attendu patiemment l'heure de la justice.

En outre, l'indépendance de ces vassaux du Saint- Siège allait chaque jour grandissant et menaçait d'absorber la puissance temporelle du Pape. Chaque petit seigneur a planté solidement ses pieds dans le fief

qu'il occupe ou qu'il détient, et il entend ne l'avoir plus en prêt, en usage, mais en propriété et en héritage. C'est sa seigneurie et ce n'est plus celle du Saint-Siège. C'est ainsi que les Malatesta se sont approprié Césène; les Riario, Imola et Forli; les Manfredi, Faenza; les Sforce, Pésaro; les Bentivogli, Bologne; les Baglioni, Pérouse. Et la plupart du temps ces feudataires en se constituant souverains indépendants ne s'en montrent que plus durs pour leurs tenanciers. Leurs inimitiés particulières de famille à famille, de seigneur à seigneur, de château à château engendrent des souffrances sans nombre pour le peuple. Commines a bien vu ce qui se passait en Italie. « Les Colonnois et les Ursins toujours sont et ont esté opposites, et est toute terre de

l'Eglise troublée pour ceste partialité, et quant ne

seroit ce différent, la terre de l'Eglise serait la plus heureuse habitation pour les subjectz qui sont en tout le monde (car ilz ne payent ne tailles, ne gueres aultres choses), et seroient toujours bien conduitz (car toujours les Papes sont saiges et bien conseillez) ; mais très souvent en advient de grans et cruelz meurtres etpilleries. Depuis quatre ans en avons veu beaucoup, tant des ungz que d'aultres (1). » Le paysan romain n'a d'autre défense, d'autre sauvegarde que la tutelle du Pape. Alexandre rêvait d'affranchir la papauté de ces insolents vassaux. Leur félonie lui en fournit l'occasion. Mais l'invasion étrangère a révélé le fond des cœurs. Les événements politiques ont montré quel cas le Pape doit faire de la fidélité de ces vicaires de l'Eglise. A qui

(1) Commines, liv. VII, ch. xn.

LES- BlJlKilA.

se fiera-t-il ? Suivant la conduite de quelques-uns de ses prédécesseurs il choisit les défenseurs de sa souveraineté temporelle dans sa propre famille. La justice a forcé des ennemis des Papes à reconnaître que cette politique leur était imposée par la nécessité (1).

Souvent, il est vrai, les Papes ne firent que donnera leurs neveux les fiefs qu'ils enlevaient à des vassaux rebelles. Mais on a trop oublié qu'ils suivaient une coutume alors générale, et c'est là encore leur excuse. Qu'on considère ce qui se passait alors dans les Etats contemporains. Nous sommes trop portés à juger ces époques d'après nos mœurs et nos coutumes ; c'est là un anachronisme trop fréquent.

Nous ne voudrions pas qu'on pût croire, par suite des idées que nous venons d'émettre, que nous sommes d'aveugles enthousiastes disposés à tout approuver, à tout admirer dans la conduite d'Alexandre à l'égard de ses enfants. Loin de nous de demander aux faits autre chose que ce qu'ils disent ! On ne peut nier qu'Alexandre ait conçu des projets de grandeur pour ses enfants (2). Oui, ce père eut l'orgueil de voir ses fils puissants , honorés. Ce sentiment est bien criminel ! Sans doute, les ennemis de l'Eglise que choquent les abus des familles papales béniront désormais l'institution du célibat ecclésiastique ! C'est la seule page triste du règne d'Alexandre. Déchirez cette page et vous aurez un grand Pape, qui, dépositaire d'une couronne

(1) Settembrini, Storia délia letteratura, vol. II, p. 6. — Nitti, Machiacelli nella vita e nette Dottrine. p. 227.

(2) Fu magnanime», e generoso, e prudente, se non che si lasciô vincere dall' amore di figliuoli che ave va.... » (Monaldeslhi,

/. Istcn ., p. 148.)

temporelle , en même temps que d'une puissance spirituelle, a su conserver l'une et l'autre dans leur intégrité , au milieu des perpétuels orages qui se déchaînèrent sur l'Italie à la fin du xve siècle.

Délivré des craintes que lui avaient inspirées les Français, Alexandre allait poursuivre son dessein : abattre la puissance des Colonna et des Orsini et faire du duc de Gandie un prince puissant intéressé à la splendeur delà royauté pontificale.

Les Colonna qui, les premiers, avaient trahi les intérêts du Saint-Siège, furent aussi les premiers à se soumettre. Ils vinrent suppliants présenter les clefs de leurs forteresses au Pape et embrassèrent le parti d'Aragon. Les Orsini restés fidèles à la France, malgré ses revers, subirent seuls l'orage (1). A la demande du Pape, Ferdinand de Naples, en dépit de la parole donnée , retint prisonniers à la citadelle del' Uovo . Virginio et Paolo Orsini et quelques autres chefs de cette maison, tandis que les troupes pontificales entraient sur leurs terres (octobre 1496; (2).

Le Pape avait solennellement donné les insignes «lu généralat de l'Eglise romaine au duc de Gandie. Celui-ci partagea le commandement supérieur de l'armée pontificale avec le duc d'Urbin, Guidobald de Montefeltro, guerrier plein de courage et d'une expérience consommée. La campagne fut menée avec beaucoup de rapidité ; en quelques jours on s'était emparé des principales places des Orsini.

(1) Tomaso Tomasi, p. 158. — Commises. Jiv. VII, ch. xn.

(2) Guichardin, lib. III, cap. m. — Tomaso Tomasi. p. loT-

Mais à Bracciano ils trouvèrent une résistance inattendue. Il y avait dans la ville un jeune homme nommé Bartholomeo d'Alviane, parent des Orsini, qui devait devenir dans la suite un des plus grands capitaines de l'Italie. D'Alviane avait été jeté en prison avec Virginio et Paolo Orsini. Mais il trompa la vigilance de ses gardiens et vint s'enfermer dans Bracciano (1). C'est là qu'il fit ses premières armes. Il se montra excellent capitaine à force de génie. Il fit. avec le peu qui lui restait de troupes, des mouvements si heureux, profita si bien du temps, qu'il permit à Charles, fils de Yirgilio Orsini, et à Yitellezzo Vitelli de venir au secours de la dernière place des Orsini. L'armée pontificale fut taillée en pièces près de So riano. Le duc d'Urbin et plusieurs autres officiers furent faits prisonniers. Quoique blessé, le duc de Gandie parvint à s'échapper. Les Orsini poursuivirent activement leur avantage et reprirent les places perdues peu auparavant. Le Pape était consterné de ce revirement de fortune, lorsque les ambassadeurs de Venise et d'Espagne parvinrent à négocier la paix entre les deux partis (2).

Charles Vin, à son retour de Naples, avait fait évacuer par ses troupes Civita-Vecchia, et les autres places des Etats de l'Eglise. Restait Ostie qu'il occupait toujours et dont il avait laissé la garde au cardinal de la Rovère. C'était une véritable place de guerre. Maîtresse du Tibre par sa situation, elle empêchait les

(1) Gui chardix, ibid. — Tomaso Tomasi, ibid.

(2) Guichard., lib. III, c. v. — Tomaso Tomasi, p. 165-167. — Mahi.no Sanuïo, Chr. Venct., p. 44.

vivres d'arriver à Rome. Le peuple en souffrait autant que si l'ennemi eût été aux portes de la ville. Alexandre résolut de reprendre cette place. Il appela à son secours Gonzalve de Cordoue qui arriva avec ses bandes espagnoles. A la tête de l'armée pontificale, il commença le siège de cette citadelle. L'or et l'intrigue de Garcilasso de la Vega, ambassadeur des rois catholiques à Rome et l'un des plus habiles politiques de l'époque, préparèrent l'entrée de Gonzalve dans Ostie (1). La terreur qu'inspirait le nom du guerrier acheva l'entreprise. Après la première attaque. Ménalde. qui commandait la garnison pour le Cardinal, se rendit à discrétion et fut traîné en triomphe à la suite du vainqueur, comme autrefois les rois captifs au char de victoire des conquérants romains.

Gonzalve, de retour à Rome après cette expédition, reçut les plus grands honneurs. Les cardinaux l'attendaient aux portes de la ville. Un immense concours de peuple était accouru pour contempler le capitaine dont la valeur avait rendu le nom célèbre dans toute l'Italie. Sur-le-champ il fut admis en présence du Pape qui l'embrassa tendrement et lui donna en plein consistoire la rose d'or (2). Cet honneur, réservé d'ordinaire aux seuls souverains et aux seuls princes qui avaient rendu des services signalés au Saint-Siège, témoignait de l'estime du Pontife pour son vaillant compatriote et du prix qu'il attachait au recouvrement d'Ostie. A la prière de Gonzalve. le Pape traita avec indulgence Ménalde et lui permit de se retirer en France (3).

(11 Mariana, lib. XXVI, n» 81.

(2) I'atii Jovii Vita Magni Gunzalvi, lib. I, p. 2Î2.

(3) GUICHARDIN, ihid.

L'historien Mariana a donné une autre relation de cette entrevue. Selon lui. au Pape qui se serait plaint de l'ingratitude des rois catholiques. Gonzalve aurait reproché, dans un langage hautain plein de hardiesse, sa vie coupable (1). Ce récit contredit trop formellement l'historien officiel de Gonzalve pour que le doute ne soit pas permis. Il y a plus, cette scène suivant immédiatement la conclusion de la paix, due à l'intervention de l'Espagne et la prise d'Ostie. est invraisemblable. Ce sont là des amplifications de rhétorique qui n'ont rien à faire avec la réalité.

La fortune des armes n'avait pas servi la vengeance d'Alexandre contre les Orsini. Trompé dans l'espoir de donner au duc de Gandie leurs dépouilles, il songea néanmoins à lui tailler un apanage dans le patrimoine de Saint-Pierre. Un consistoire eut lieu le 7 juin 1497. Alexandre y exposa nettement ses projets ; il demanda au Sacré-Collège d'ériger en duché Bénévent, Terracine et Ponte-Corvo avec leur territoire et d'en investir le généralissime des armées pontificales.

Le cardinal de Sienne se prononça librement contre ce démembrement des Etats de l'Eglise (2). Les autres cardinaux crurent sans doute cet inconvénient suffisamment compensé par le secours qu'en recevrait le Saint-Siège ; ils approuvèrent donc les desseins du Pape (3).

Mariana a fait honneur de cette résistance à l'ambas-

(1) Mariana, ibid., n°s 80-81.

(2) Muratori, Annali d'Ital., ann 1497. — Bcrchard, ap. Kaynai.d., ann. 1497, n° 3.

(3) Tomaso Tomasi, p. 177. — Murât., ibid.

sadeur espagnol Garcilasso (1). C'est une erreur. Il y a chez cet écrivain de ces infidélités qui déshonorent ses ouvrages. Mais les courageuses paroles de Piccolomini qui devait un jour ceindre la tiare proclament très haut qu'il n'y avait pas autour du Pontife que des complaisants. L'histoire se plaît à enregistrer de pareilles protestations comme une garantie contre les accusations formulées dans les satires et les pamphlets dictés par la passion politique.

• Le duc de Gandie ne jouit pas longtemps de la dignité que venait de lui procurer Alexandre. A peu de temps de là il mourut assassiné, et son corps, jeté dans le Tibre, ne fut retrouvé que plusieurs jours après. Le mystère qui environna cette mort permit toutes sortes de suppositions; on accusa les Orsini dont la haine pour le Pape était bien connue ; on accusa le cardinal de Valence, propre frère de la victime; on accusa le cardinal Ascagne Sforza; on accusa un peu tout le monde (2). Mais Guichardin et ses copistes n'ont point hésité à présenter César comme un nouveau Caïn. Le lecteur verra ce qu'il doit penser de cette assertion.

« Le 8 juin, raconte Burchard, le cardinal de Valence (César Borgia) et le duc de Gandie, fils du Pape, soupèrent avec leur mère Vanozza, près de l'église de S. Pétri ad Vincula; plusieurs autres personnes assistaient à ce souper. Comme il se faisait tard, le cardinal ayant rappelé à son frère qu'il était temps de retourner au palais apostolique, ils montèrent sur leurs chevaux ou leurs mules, accompagnés de quel-

(1) Mariana, ibid.

(2) Raynald., ann. 14CJ7, n° 3.

ques serviteurs, et s'en allèrent de compagnie jusqu'au palais du cardinal Ascagne Sforza. Le duc dit alors à son frère qu'avant de rentrer il avait à faire une visite dont le plaisir était l'objet. Renvoyant toute sa suite, excepté son stafiero (valet) et un homme masqué qui l'était venu trouver pendant le souper et qui depuis un mois environ lui avait presque tous les jours rendu visite au palais des Saints- Apôtres, il fit monter en croupe cette personne et prit la rue des Juifs; c'est là qu'il quitta son domestique, en lui disant de l'attendre jusqu'à une heure désignée, après quoi il pourrait s'en retourner tout seul. J'ignore de quel côté le duc et l'homme masqué se dirigèrent; mais cette même nuit le duc fut assassiné et jeté dans la rivière. Le domestique fut aussi attaqué et blessé dangereusement, et. malgré tous les soins qu'on lui prodigua, il resta dans l'impossibilité de rendre compte de ce qui était arrivé à son maître.

« Le matin, le duc n'ayant point paru, ses gens commencèrent à s'alarmer et informèrent le Pontife de son absence. Le Pape en éprouva une vive inquiétude: et attendit impatiemment toute la journée. Le soir, ne le voyant pas paraître. Alexandre VI fut en proie à une vive inquiétude et il commença à interroger luimême plusieurs personnes qu'il fit amener devant lui. Entre autres vint un nommé Georges Schiavoni, qui. ayant sur la rivière une barque portant du bois de construction, était resté à bord pour y veiller pendant la nuit précédente. Il raconta qu'il avait remarqué deux hommes à pied, qui descendirent d'une rue et examinèrent soigneusement de tous eûtes si personne ne

passait ; s'étant assurés que personne n'était là. ils retournèrent sur leurs pas: quelques instants après, deux autres vinrent regarder partout et de la même manière. Ils firent un signe, et il arriva un homme monté sur un cheval blanc, ayant derrière lui un cadavre étendu en travers, les pieds pendants d'un côté et la tête de l'autre. Deux hommes à pied soutenaient le corps de peur qu'il ne tombât.

« Ils s'avancèrent ainsi jusqu'au heu où les immondices de la ville entrent dans l'eau. Ayant fait tourner le cheval la croupe du côté de la rivière, les deux hommes saisirent le cadavre par les bras et les pieds et le lancèrent dans le fleuve de toutes leurs forces. Le cavalier demanda si c'était fait : on lui répondit : Signor, si ('oui. monsieur;. S'étant retourné, il voulut savoir ce qu'il voyait flotter de noir sur l'eau. C'est un manteau, lui dirent les deux hommes, et l'un d'eux prit des pierres qu'il jeta sur le manteau pour le faire aller au fond.

« On fit reproche à Schiavoni de n'avoir pas aussi tôt tout révélé au gouverneur de la ville . Il répliqua, qu'ayant vu dans le temps plus de cent cadavres précipités ainsi dans le même lieu, sans qu'aucune recherche en fût faite, il n'avait pas considéré cette chose comme importante.

■ On rassembla les pêcheurs pour commencer des recherches ; le soir ils trouvèrent le corps du duc dont les vêtements étaient entiers et dans la bourse duquel il y avait trente ducats. Il était percé de neuf blessuresT dont l'une à la gorge, les autres à la tète, au sein et aux membres.

a Quand le Pontife eut appris que son fils était mort, et qu'il avait été jeté, comme les immondices, dans la rivière, il donna un libre cours à sa douleur, et, s'enfermant dans sa chambre, y pleura amèrement. Ses officiers et le cardinal de Ségovie vinrent frapper à sa porte: et parleurs exhortations persuasives, l'engagèrent à leur ouvrir. Depuis le mercredi au soir jusqu'au samedi soir suivant, le Pape ne prit aucune nourriture ni aucun sommeil. Enfin, cédant aux prières de ses gens, il commença à modérer sa douleur et à réfléchir qu'il ne devait pas éteindre dans un désespoir stérile l'énergie dont il avait besoin pour le bien public (1). »

Ce récit, le seul authentique que nous possédions sur cette mort, est très éloigné de présenter César comme le meurtrier de son frère.

Il laisse soupçonner que le duc de G-andie conduisait depuis quelque temps une intrigue amoureuse par l'entremise de la personne qui le visitait si souvent et toujours secrètement à la faveur de son masque, et que, dans la nuit où il fut assassiné, le duc fut surpris par un rival jaloux ou par un époux outragé qui lui fit payer de sa vie sa folie ou son crime.

Quelques écrivains ont supposé que César était jaloux de la prédilection dont le duc son frère était l'objet de la part de leur père, et que. désirant suivre la carrière des armes, il convoitait son poste pour luimême. C'est une trop grande simplicité de penser que la destination du duc à la vie militaire forçât César à entrer dans l'état ecclésiastique. On ne surprend nulle

(1) Burchard, ap. Gordon, Vie d'Alc-. VI, etc., t. If. p. 470 Tr. fr.

part des indices de cette jalousie. César n'ignorait pas qu'il était sur la voie qui menait à la dignité la plus enviée en ces temps-là. à la première dignité du monde chrétien.

La jalousie de César manquant de vraisemblance, quelques auteurs ont voulu trouver d'autres causes à cette inimitié supposée. Mais la haine comme le vin porte au cerveau. Il y avait en effet du délire à se livrer à des suppositions que le bon sens moral aurait dû prévenir. Citons celui qui a le plus vigoureusement exprimé leur pensée : Moréri. Ce compilateur a eu le triste courage d'écrire : « On avait des preuves convaincantes que César était l'auteur de ce fratricide; car outre ses intérêts d'ambition il ne pouvait souffrir que le duc de Gandie eût plus de part que lui aux bonnes grâces de Lucrèce leur sœur (1). » Etrange manière de convaincre un homme d'un crime ; il ne faudra plus que l'accuser d'un autre crime aussi mal fondé et qualifier de preuves convaincantes cette vaine accusation ! Ce procédé a soulevé l'indignation du protestant Roscoë (2). Où trouverait-on une cour d'assises qui voulût sur ces fameuses preuves convaincantes convaincre César de fratricide ? Non, il n'est pas de jury au monde qui voulût se prononcer sur la culpabilité de César. Mais est-ce qu'en si graves matières l'accusé ne doit pas jouir des bénéfices du doute, aussi bien dans l'histoire que devant les tribunaux ? Quand < Jésar se fut rendu odieux on ne se fit aucun scrupule

(1) Le Grand Dictionnaire historique, etc. Paris, 1712, art. César Boroia.

(2) Vie et pontificat de Léon X. t. I. Trad. fr., p. 290, note.

de le charger d'une scélératesse de plus. Mais ici. César est la victime de la haine qu'il souleva plus tard contre lui.

Nous nous trouvons forcé par la suite de cette histoire de sonder encore une fois ces bas-fonds de la calomnie. Nos lecteurs nous le pardonneront ; nous nepouvons nous taire sur une accusation qui se trouveimprimée dans Guichardin. Ce sera l'éternelle honte de cet écrivain d'avoir écouté son ressentiment contre la maison de Borgia au point de formuler sur un bruit vague, sur un on dit. une accusation d'inceste contre Lucrèce et son père (1). II s'est fait l'écho de la colère de quelques poètes napolitains serviteurs de princes ennemis du Pontife (â). A cette époque l'épigramme, la satire, le dialogue, sont les armes dont on châtie ses adversaires, qu'ils portent tiare, diadème, hermine ou épée. Dante plongeait ses ennemis dans les flammes étemelles, l'humaniste de la Renaissance n'attend pas l'autre vie pour les tourmenter. Mais ces traits de bile sont-ce des documents suffisants pour porter une

(1) « Era madesimamente fama, se perù è degno di credersi tanta enorinita, che nell' amor di Madonna Lucretia, concorressiDO noa solamente i due fratelli. nia eziandio il padre medesimo. » Storia, lib. III. c. i.

(2) Nous avons déjà fait allusion ;i l'épitaphe de Lucrèce composée par Pontano vingt ans avant la mort de cette princesse :

Hoc tumulo dormit Lucretia nomine. se 1 iv Thais, Alexandri tilia, nupta. nu rus.

Comme lui. Sannazar a eu la lâcheté d'insulter un ennemi dans sa tille : il a écrit contre elle les ver,- suivants :

Eriro te semper cupiet, Lucretia, Sextus. 0 fatum diri numiois, hic pater e^t !

Nous Terrons bientôt comment la p lésie l'a vongée!

accusation qui est un outrage à la nature humaine? Le genre humain serait trop malheureux s'il était aussi commun de commettre de pareilles monstruosités que de les croire. Voilà cependant sur quel fondement les écrivains postérieurs ont accusé d'une manière positive et formelle Alexandre VI et Lucrèce Borgia sa fille. Roscoë a raison de dire que si Lucrèce n'avait rencontré que des accusateurs, l'espèce et l'énormité du crime qu'ils lui ont imputé devraient encore faire douter de l'accusation (1). Mais Lucrèce ne fut pas la Messaline moderne qu'on se plaît à produire sur la scène. Pour s'en convaincre il suffit de la faire revivre dans les récits de ses contemporains, de placer sous les yeux du lecteur à côté du fiel et des calomnies dont les ennemis de son père et de son frère l'abreuvèrent, l'admiration sincère qu'elle excita parmi tous ceux qui la connurent, les éloges incomparables dont elle fut l'objet. On sera plus d'une fois étonné comme nous l'avons été nous-même de ces témoignages qui contredisent si radicalement les on dit malveillants de la satire.

La noble Doua Maria Enriquez n'avait pas accompagné son mari dans son dernier voyage à Rome. Elle était demeurée dans la terre de Gandie avec ses deuxenfants : Isabelle et le jeune don Juan. C'est là qu'elle apprit la terrible nouvelle. La douleur de cette tendre et fidèle épouse fut immense, surtout quand elle connut les pénibles circonstances de la mort de son mari.

Sa fille Isabelle était déjà fiancée au riche duc de

(1) Vie et pontificat de Léon X. Tom. I, in fine : Dissertation

SUR LE CARACTÈRE DE LUC&ÈCB BoRGIA.

Ségovie. La triste mort de son père la fit tomber dans une grande tristesse et changea la direction de ses pensées. Elle embrassa la vie religieuse et lit profession, sous le nom de Françoise de Jésus, dans le couvent de Sainte-Claire à Grandie.

Son frère, don Juan II, était encore 'un tout jeune enfant. Sa mère l'emmena bientôt avec elle à Rome où elle allait recueillir tant en son propre nom qu'en celui de son fils les biens de son mari. Le petit Jean grandit à la cour de son aïeul sous les yeux, et en quelque sorte sous la tutelle de son oncle César, sans que celui-ci ait jamais rien entrepris contre la vie de son neveu. Jamais personne de sa famille ne le soupçonna d'ailleurs d'avoir eu part à la mort de son frère. On ne lit ces choses-là que dans les romans. Alexandre prodigua à son petit-fils les marques de la plus tendre affection. Cela a suffi à la calomnie pour s'exercer sur son compte, en lui attribuant la paternité d'un enfant, du nom précisément de Juan, qu'il aurait eu à cette époque de ses relations sacrilèges avec une veuve romaine : — ex cjuadam Romana muliere soluta. — On n'a pas pris garde qu'il s'agissait ici du troisième duc de Gandie, ce jeune enfant du fils dont le Pape a pleuré si amèrement la mort. Les détails que donne Burchard se rapportent parfaitement à Doua Maria Enriquez qui avait habité longtemps Rome et même le palais pontifical avec son mari. Ce n'était pas d'ailleurs pour Alexandre l'âge des débauches scandaleuses: il était alors presque septuagénaire ; pour y croire il faudrait d'autres garanties que des contes et des satires (1).

(1) On trouve à cette époque, a Rome, uu second Jean Borgia,

Le jeune duc de Gandie épousa Jeanne d'Aragon, princesse de la maison royale déchue de Naples (1509;. L'œuvre de Doua Maria Enriquez était complète. Alors, elle voulut se réunir à sa fille Isabelle et terminer ses jours dans la paix du môme cloître, qu'elles édifièrent l'une et l'autre par l'exercice des plus héroïques vertus.

Dieu se montra prodigue de sa tendresse pour don Juan de Borgia. L'année suivante la princesse Jeanne lui donna un enfant ; il reçut au baptême le nom de François, en souvenir de son aïeul. Cet arrière-petit-fils d'Alexandre devait donner à sa famille un lustre inattaquable puisqu'il aurait la sanction de l'Eglise.

François de Borgia, quatrième duc de Gandie. fut honoré par Charles-Quint des plus grandes dignités jusqu'à celle de vice -roi de Catalogne. Il épousa Eléonore de Castro, d'une illustre maison de Portugal ; cette heureuse union donna le jour à plusieurs enfants qui s'allièrent aux plus grandes familles d'Espagne. A la mort de sa pieuse femme , arrivée en 1546, il renonça aux grandeurs du monde pour entrer dans la Compagnie de Jésus que venait de fonder son compatriote Ignace de Loyola, et mérita par la sainteté de sa vie et l'éclat de ses vertus d'être placé sur les autels.

On a vu précédemment comment Alexandre VI s'nbandonna à sa douleur de père. Pendant trois jours.

fils 'le César, et à peu près du même âge que le fils du malheureux dur le Gandie.

V. aux Pièces justificatives, n° 18, la dissertation sur « l'Infant romain », comme l'appelle M. Grégrorovius.

ce ne furent, dans la résidence pontificale, que larmes, gémissements et hurlements de douleur. Les consolations ne lui manquèrent pas. mais celle qui dut lui être la plus sensible lui vint de la Rovère. Ce fougueux cardinal était à Carpentras lorsqu'il apprit la mort lamentable du duc de Gandie ; l'image de ce père désolé l'attriste profondément; il pleure la mort de ce fils du Pape comme celle d'un frère. Cette mort nous a valu l'éloge des grandes qualités d'Alexandre. La lettre qu'il lui adressa à cette occasion est le noble linceul dans lequel le cardinal a enseveli ses torts envers le Pontife (1). Mais cette profonde angoisse dans laquelle la mort de son fils avait jeté Alexandre a été, à dessein, exagérée encore par ses ennemis.

L'homme qu'ils nous avaient peint inaccessible à toute inspiration de la justice ou de la religion, maintenant ils se complaisent à nous le montrer accablé par les remords, voyant dans la tragique mort du fils le châtiment des crimes du père, songeant à réformer sa maison et l'Eglise, manifestant même ouvertement le désir d'abdiquer la souveraineté pontificale. Nous avons cherché, sans la trouver, la source où l'on a puisé ces assertions.

On s'est trop préoccupé de tourner contre Alexandre VI toutes les circonstances de sa vie ; le parti qu'on à voulu tirer d'une trop juste douleur ne sert qu'à faire penser que la haine et la calomnie ne peuvent avoir de frein. Alexandre VI n'avait pas attendu ce terrible événement pour parler de réforme. Nous avons entendu

(1) On trouvera cette lettre aux Pièces justificatives, n° 19.

ses ennemis attester que le jour môme de son élection il annonça aux cardinaux sa résolution de travailler à cette œuvre ) Voyons ce qu'il entreprit pour la réa-

liser.

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