CHAPITRE XVI
Préjugés contre le xt* siècle. — Besoins d'une réforme dans la discipline. — Plaintes des hommes vertueux pour la demander. — Les princes séculiers la désirent également. — La papauté avait déjà commencé cette réforme, Alexandre la poursuit. — Il institue une commission de cinq cardinaux pour travailler à cette œuvre.
— Falsification des lettres apostoliques. — Après un demi-siècle on retrouve encore les traces des réformes entreprises par Alexandre VI. — Elévation de Ximénès au siège primatial de Tolède. — Alexandre VI aide le primat d'Espagne dans l'œuvre de la Réforme. — Il favorise la fondation de nouveaux Ordres religieux. — Son zèle pour le maintien de la foi. — Commencements de l'imprimerie ; Alexandre devine les abus de la presse. — Sage mesure qu'il prend contre les dangers dont elle menace le monde.
— Sa bulle devient l'origine de Ylndex.
On a fait du xve siècle une peinture outrée. Nos historiens catholiques n'osent pas toujours en appeler des décisions reçues.
Est-ce donc qu'à cette époque l'Eglise était à ce point sordide et polluée ? Est-ce que l'esprit du monde avait étouffé complètement l'esprit de Dieu ? Est-ce que les œuvres de la croix ne s'accomplissaient plus nulle part ? Est-ce qu'il ne se rencontrait plus de simples prêtres, de pauvres moines, de modestes vierges entretenant dans le monde le feu de l'Evangile ?
Sans doute le schisme d'Occident avait multiplié les abus ; ce triste apanage de notre humanité est commun à tous les siècles. Mais après tout est-ce qu'une centaine de prélats . quelques centaines de
prêtres ou de moines sont toute l'Eglise ? Comment ne [pas comprendre qu'une société livrée sans réactif à la consomption eût péri inévitablement et n'aurait pu vaincre l'insurrection du siècle suivant ?
On n'a donc pas vu se mouvoir, au milieu des agitations de cette époque mauvaise, les douces et majestueuses figures qui consolaient l'Eglise ; à Rome , sainte Françoise Busco ; à Sienne , saint Bernardin ;' à Bologne, sainte Catherine; à Gênes, une autre sainte Catherine plus illustre encore; tandis que Florence admirait les vertus de son archevêque saint Antonin ; Venise, celles de son patriarche saint Laurent Justinien, et que la sainteté de saint François de Paule illumine toute l'Italie !
Nous ne parlons ici que de l'Italie, car c'est surtout cette Eglise qu'on a peinte et le reste du monde catholique a été jugé par analogie. Mais chaque Eglise a sa pléiade de saints. L'incrédule ne s'inclinera pas devant cette auréole dont nous entourons la tète de ces personnages , mais il ne pourra leur refuser d'avoir atteint la perfection de la dignité morale. Or c'est la le couronnement de la pratique sincère du catholicisme. Est-il donc réellement inférieur à ceux qui l'ont précédé ce siècle dont le firmament est constellé de saints ?
Assurément, la corruption de ce siècle était grande, et l'Eglise n'était pas exempte de tout mal. La discipline ecclésiastique n'avait plus sa pureté primitive, il y av;ii i dès lors relâchement dans les mœurs. L'exemple venant des pasteurs pouvait infester toute la famille chrétienne et découler sur les générations
futures. Le besoin (Tune réforme était avoué et généralement senti par l'autorité religieuse. Les esprits sages et prudents la réclamaient énergiquement. « On rejettera, disait déjà à Eugène IV le cardinal Julien. on rejettera la faute de tous les désordres sur la cour de Rome, qu'on regardera comme la cause de tous les maux . parce qu'elle aura négligé d'y apporter le remède nécessaire (1). »
Au moment où Alexandre montait sur le trône pontifical . les princes séculiers faisaient entendre les mêmes plaintes. Ferdinand le Catholique, quoiqu'il eût lui-même plus d'une fois violé les règles de la discipline ecclésiastique (2), venait de s'adresser au Pape pour le supplier de réprimer les abus qui entachaient la promotion aux grandes dignités et la collation des bénéfices (3). Le roi de Portugal essaya même d'y remédier de sa propre main dans ses Etats (4). Il n'y eut pas jusqu'à Charles VIII, à qui il ne vînt en pensée de rappeler l'ordre ecclésiastique à la discipline. « Il mettait, dit Commines. grant peine à reprimer les abuz de Tordre de sainct Benoît, et d'aultres religions. . . Il avait bon vouloir, s'il eust peu. que nul evesque n'eust tenu que son evesché, s'il n'eust esté cardinal (et ces-
(1) Epist. Ji'l. Card. ad Eug. IV, in Op. -En. Svl., p. 07, 68, 77. — Bossubt, Hist. des Variations, t. I. p. 3.
(2) Une fois entre autres il avait, malgré la vive résistance de Sixte IV, nommé comme administrateur perpétuel du siège archiépiscopal de Saragosse un de ses enfants naturels âgé seulement de six ans. Mariana, lib. XXIV, cap. xvi. — Ferreras, Hist. d'Espagne, tom. VII, p. 11.
(3) Infessora, p. 1248. — Raynald., aun. 1498, n° 20.
(4) Raynald., ibid.
tuy là deux), et qu'ilz fussent allez tenir sur leurs bénéfices (1). »
Or. il faut le dire bien haut, la papauté n'avait pas attendu jusque-là pour se mettre à l'œuvre. Depuis bien des années, Rome poursuivait la réforme sacerdotale; Eugène IV. Nicolas V, Pie II, Paul II, Sixte IV, Innocent VIII, essayèrent de ramener la pureté des premiers siècles de l'Eglise. Nous avons vu ailleurs le zèle d'Alexandre VI se montrer pour la défense de la foi et le maintien de sa pureté doctrinale à la hauteur du mandat apostolique. Au milieu des tempêtes qui bouleversèrent l'Italie, à la fin du xve siècle, et menacèrent plusieurs fois la sécurité du Saint-Siège, il se préoccupa aussi des devoirs de la chrétienté et de la réforme des abus.
Dès le début de son règne il avait rétabli la justice et réformé l'administration de la cour romaine. De nombreux abus subsistaient toujours. Il choisit dans la portion la plus sévère du Sacré-Collège cinq cardinaux auxquels il confia le soin d'étudier les moyens d'y remédier. Le cardinal Piccolomini dont l'indépendance et le courage étaient réputés, fut à la" tète de la commission pontificale. Les autres membres, tous renommés par leur haute sagesse, étaient Giovanni d'Aragon. Georgio de Lisbonne, Antoniotto Pallavieini. Galeotto Riario et Gianantonio Alexandrino (2).
Bartholomeo Florida, archevêque de Cosenza, était secrétaire des brefs. Le roi d'Espagne s'était plaint au Pape de plusieurs brefs émanés de la cour de Rome,
(Il Gamines, liv. VIII, chap. x\v.
(2) Uwnai.i)., ann. 1497, n°» 4r8.
entre autres d'une dispense accordée à une religieuse, unique héritière de la couronne de Portugal, pour se marier à un fils naturel du roi. dispense qui mettaitobstacle aux prétentions de Ferdinand. Cette plainte révélait la falsification des lettres pontificales. C'était à cette époque un trafic aussi lucratif que de nos jours la falsification des billets de la Banque de France. Le secrétaire fut soupçonné, l'enquête révéla que Florida en avait supposé un nombre considérable (1). L'archevêque est aussitôt mandé au palais; à peine en a-t-il gravi les degrés qu'il est arrêté. Son procès est instruit, il est déposé de son siège, dégradé de l'épiscopat. dépouillé de ses biens, et condamné à une prison perpétuelle.
L'accusé soutint d'abord pour se justifier qu'il n'avait fait qu'obéir à des instructions venues d'en haut, mais ce système de défense ne le sauva pas. Plus tard, lorsqu'il n'eut plus rien à perdre, il céda, dit-on, à des promesses séduisantes, et fit des aveux complets.
Un maître du Sacré-Palais fut dans le même temps dénoncé comme coupable de judaïsme. Pierre d'Arauda. évêquede Calahorra, invoqua pour sa défense le témoignage de cent un témoins. Mais leurs révélations, loin de le justifier, l'accablèrent. Il fut enfermé pour le reste de ses jours au château Saint-Ange (2).
(1) Les nombreuses copies du Diarium s'accordent assez bien pour ]e fond de ce fait, mais il y a quelques variantes pour les détails, notamment sur le nombre des brefs falsifiés. Les uns en portent le nombre à 3.000, d'autres à 300, quelques-uns a 30 et 20. Note de M. Christophe : Hist. de la papauté au xve siècle, t. II, p. 515.
(2) Li.orente, Hist. critique de V Inquisition d'Espagne, t. I.
Quelques clercs coupables d'avoir fait le trafic à Rome de brefs apocryphes, sur les indulgences, ou d'avoir signé des suppliques concernant les Ordres Sacrés furent jetés en prison (1).
Mais le retour à la saine discipline au milieu des tempêtes politiques de cette époque, avec toutes ses résistances et l'élan désordonné des esprits, était une œuvre grande et difficile. Et pourtant, elle n'était pas, pensons-nous, au-dessus des forces d'Alexandre; on se prend à regretter que ses efforts n'aient pas été persévérants. Les projets pour l'agrandissement de ses enfants détournèrent l'attention salutaire quïl avait d'abord donnée à cette régénération spirituelle. S'il eût un peu moins aimé ses enfants il se fût couvert de gloire.
Cette glorieuse rédemption devait être l'œuvre du Concile de Latran (1513) et plus particulièrement de celui de Trente (1545). Et cependant tout ne fut pas perdu des réformes tentées par Alexandre IV. Il en resta dans la chancellerie des vestiges assez frappants pour que Paul III, un demi-siècle plus tard, pût encore les signaler (2).
On n'a pas oublié le soin qu'en montant sur le siège pontifical Alexandre avait mis à s'entourer d'hommes austères et instruits. Depuis il ne perdit jamais l'occa sion d'encourager la vertu et la science. Mais le fait le plus frappant de ce genre est l'élévation de Ximénès.
p. 268. — Raynald., ann. 1498, n° 22. — Fleury, Hist. eccl., liv. CXIX. n« 22.
(1) Burchard, Diarium, etc.
(2) Codex Bis. intitulé : Romance curiœ reformatio tempore Pauli III, et catalogué dans la bibliothèque Barberini, sous le n° 2275.
Au mois de janvier 1495, l'illustre cardinal Mendoz;/ descendait dans la tombe. L'archevêque de Tolède était tout à la fois primat d'Espagne et grand chancelier de Castille. Revêtu de cette double dignité il était sans contredit le premier et le plus puissant personnage après le roi. Il pouvait même à certains moments se rendre redoutable au roi lui-même. Cette mort ouvrait la voie aux compétitions : elles furent nombreuses. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que Ferdinand se mit lui-même au rang des solliciteurs en faveur de ce fils qu'il avait assis de son propre pouvoir sur le siège de Saragosse (1). Mais la pieuse Isabelle à qui cette nomination appartenait en sa qualité de reine de Castille. ayant vanté à Rome les vertus éminentes de son confesseur, en obtint des bulles qui instituaient archevêque de Tolède l'humble moine François Ximénès de Cisneros. La reine remit de sa propre main au religieux les bulles pontificales. Tout autre que le bon Franciscain se serait confondu en remerciements. Ximénès prit la fuite. Les archers de la reine l'arrachèrent de force à son couvent d'Ocana: la reine fit son possible pour le déterminer cà accepter cette dignité. Pendant six mois il refusa obstinément cet honneur. Il fallut un ordre formel d'Alexandre VI pour triompher de sa résistance (2).
Dieu avait ses vues sur Ximénès. Ce moine qu'on arrache avec violence à sa solitude d'Ocana, et que « si
(1) Voy. p. 276, note 2.
(2) Hkfélé : Le cardinal Ximénès et l'Eglise d'Espagne à la fin du xv et au commencement du XVIe siècle, pour servir à l'histoire critique de l'Inquisition. In-8, trad. franc. Paris, Pélagaud.
les hommes s'achetaient, l'Espagne, au dire de Leibnitz, n'aurait pas payé trop cher par le sacrifice d'un de ses royaumes », devait opérer la réforme ecclésiastique des mœurs en Espagne. Il faut que la haine soit confondue; elle parlait des abus de la cour de Rome, voilà que le Pape qu'elle décrie bien haut, appelle au premier siège de l'Eglise d'Espagne l'homme qui allait déclarer une guerre à outrance au vice et aux abus sous toutes leurs formes.
Ce même Pape n'épargna rien pour favoriser la réforme entreprise par le célèbre Ximénès. Quelques dignitaires ecclésiastiques opposent au primat les privilèges qu'ils tiennent de la cour de Rome. Alexandre l'investit alors au nom du Saint-Siège d'un pouvoir illimité sur les personnes ecclésiastiques, quels que soient les privilèges obtenus, et quelque charge qu'elles aient reçue précédemment du Saint-Siège (1). La haine ouvrira-t-elle enfin les yeux ? Nous n'osons pas l'espérer.
Les Ordres religieux avaient subi eux-mêmes le relâchement général. Alexandre VI en réforme quelquesuns et favorise le développement de nouvelles familles religieuses qui allaient faire revivre au sein de la société chrétienne la pratique des conseils évangéliques et consoler l'Eglise de ses douleurs. Saint François de Paule avait institué l'Ordre des Minimes qu'il appelait ainsi parce qu'il voulait qu'ils fussent les plus petits et les plus humbles dans la maison du Seigneur. Leur rapide extension eut quelque chose de merveilleux.
(1) Bref du 23 juin 1497, reproduit dans Gomez : De rébus gestis Francisci Ximenii, lib. I, in II ispaniœ illustrâtes scriptor es Franeo», 1603, fol., tom. I, p. 953. — Raynâld., 1479, ann. n° 35.
Sixte IV avait favorisé l'Institut à ses débuts en 1474. Alexandre VI encouragea de toutes les manières le saint fondateur et approuva solennellement la règle du nouvel Ordre (1).
La France de son côté voyait germer sur son sol un essaim de vierges qui, sous la direction d'une illustre princesse dont le nom se rencontrera bientôt sous notre plume, s'appliquaient à reproduire les vertus dont la Bienheureuse Vierge Marie fut le modèle. Alexandre bénit et approuva l'Ordre naissant des Annonciades (2). En même temps, sa protection soutenait le zèle d'un humble franciscain, Jean Tisserand, qui avait eu la pensée de fonder à Paris une maison de refuge où, sous le patronage de la grande pénitente Marie-Madeleine, de pauvres filles égarées viendraient chercher la paix de l'âme dans l'expiation d'une vie coupable.
La défense de la foi catholique préoccupa Alexandre pendant tout son pontificat. Au début, il travaille au retour des Hussites à l'Eglise. Maintenant il poursuit. de concert avec Wladislas IV, l'extinction de la secte des Piccards ou Adamites, cette nouvelle forme de la vieille hérésie des Vaudois, qui a gagné à la fin du xve siècle toute la Bohême et la Moravie, secte qui aux erreurs les plus pernicieuses ajoute la nudité religieuse et la promiscuité des sexes (3).
Plus d'un monument contemporain témoigne de
(1) Raynald., ann. 1501, n» 23.
(2) Raynald., ann. 1501, n°» 24-36.
(3) Raynald.. ann. 1498, n<" 25-30, et ann. 1500, n" 60-73. — MsB£ Syi.yii Hist. Buhcrn., c. xli. — Dcbraw, Hist. Bolwmk.. lib. XXVI.
cette sollicitude d'Alexandre pour défendre l'intégrité de la foi. Le plus célèbre se rapporte à l'impression des livres. L'imprimerie venait de naître et on la saluait comme le plus beau présent du ciel. Mais déjà on pouvait dire d'elle ce qu'Esope a dit de la langue : qu'elle était la meilleure et la pire des choses ! Les typographes de Mayence, de Cologne, de Trêves, alléchés par l'appât d'un gain honteux, publiaient des livres irréligieux et libertins qui allaient préparer les voies à Luther. La papauté, en la personne de Paul II, Sixte IV. avait protégé la typographie naissante : mais Alexandre, lui, a déjà deviné que si l'on n'y prenait .garde, ce grand art pourrait devenir le fléau des âmes. Il résolut de prévenir les égarements que la nouvelle invention pouvait produire dans la foi et les mœurs. Il donna alors cette célèbre bulle lnter multipliées (1), où, après avoir reconnu « comme étant de la plus haute « utilité que tout ce qui concerne les saines connais- « sances et la saine morale fût mis en lumière par « l'écriture et les caractères imprimés qui fixent la « vérité, de manière à la mettre sous les yeux des
hommes que séparent entre eux les distances les « plus lointaines dans le temps et dans l'espace », il défendait d'imprimer aucun livre s'il n'avait été revêtu de l'approbation du supérieur ecclésiastique.
Aujourd'hui, en présence de la licence de la presse, cette mesure nous parait toute simple; il n'en était pas de même à l'époque de la Renaissance, quand cet art était considéré comme la merveille du siècle, C'é-
(1) Ravnald., ann. 1301, n° 36.
tait là, sans contredit., une grande mesure d'ordre, sociale et religieuse. Cette bulle fut l'origine de cet admirable tribunal de Y Index qui, s'il ne réussit pas à empêcher l'apparition des mauvais livres, c'est-à-dire les épines de croître avec le bon grain, sert au moins aux fidèles du Christ à démêler le poison d'avec le remède.